Voter selon ses convictions

Ces dernières semaines, certaines personnalités comme Bernard Émond et Jean-François Lisée ont appelé au vote stratégique. Or, c’est surtout une stratégie à court terme qu’elles préconisent, déterminée par un sentiment d’urgence qu’elles contribuent grandement à alimenter, au diapason du PLC et du PQ.


Dans leur perspective, le salut national se jouerait aux élections du 4 septembre. Par conséquent, nous serions obligés, en conscience, de tout faire pour éviter le scénario catastrophe dont ils brossent allègrement les contours. Leur raisonnement tient la route, mais il est douteux qu’ils aient raison sur la portée du prochain scrutin.


Certes, la campagne actuelle présente un intérêt certain, et donner sa voix pour l’un ou l’autre des partis ne sera pas indifférent. Cependant, j’ai peine à croire que nous sommes à la croisée des chemins et qu’il faudrait à tout prix sacrifier notre appui au parti de nos convictions au profit du parti du moindre mal.


Si vraiment l’élection du PQ signifiait « souveraineté », celle du PLQ « unique salut économique » ou « perdition », celle de la CAQ « changement radical et fin absolue de la corruption », je me sentirais peut-être autorisé à voter dans la seule perspective du prochain mandat. Mais ces slogans simplistes n’ont rien à voir avec la situation réelle.


Le véritable enjeu me semble ailleurs. On pouvait être « carré rouge » ou pas, mais il me paraît indéniable qu’il y aura, dans la vie politique québécoise, un « avant » et un « après » la crise étudiante. Une portion substantielle de la population a saisi le kaïros, c’est-à-dire le « moment propice », pour témoigner de leur espoir que la mécanique politique pouvait tourner autrement. Les défenseurs de notre démocratie parlementaire ont incité les manifestants à s’exprimer aux urnes plutôt que dans la rue. Fort bien. Mais maintenant, il reste à prouver que le passage aux urnes peut vraiment servir de matrice à une démocratie vivante.


Avant même de parler de scrutin proportionnel ou de toute autre modification au système actuel - il faudrait toutefois en arriver là -, la meilleure façon d’honorer ce qu’il y avait de plus noble dans le mouvement de contestation de ce printemps n’est pas tellement de « chasser les libéraux » ou de remporter la bataille des droits de scolarité, bien que cela puisse avoir son importance ; la meilleure façon de l’honorer, pour l’instant, est tout simplement de voter conformément à ses convictions.

 

Genèse de changement


Les appuis donnés aux tiers partis ne sont pas perdus : ils donnent de la légitimité à des partis ayant le potentiel de devenir des canaux démocratiquement acceptables d’opposition, de résistance. Ils peuvent contribuer à donner de l’élan à une future vague qui, elle, changera peut-être la vie politique québécoise en profondeur. Ces appuis sont peut-être la genèse d’un kaïros à venir.


Bref, puisqu’il n’y a pas péril en la demeure, adopter une stratégie à court terme (mettre entre parenthèses ses convictions pour un moindre mal), c’est plus ou moins entretenir le statu quo dans la manière d’exercer sa voix en démocratie. C’est faire le jeu des « grands » partis se diabolisant les uns les autres, par-delà tout souci du bien commun.


Mieux vaut voter pour le parti de nos convictions, celui pour lequel il n’est pas exclu qu’on s’engage d’une façon ou d’une autre, car ce n’est qu’ainsi qu’on risque de purifier notre manière de faire démocratie. Ne pas céder à la peur des épouvantails, des apocalypses annoncées, c’est aussi faire preuve de stratégie, mais de stratégie à long terme.


***
 

Jonathan Guilbault - Séminariste au Grand Séminaire de Montréal

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10 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 29 août 2012 02 h 37

    «Con vincere» … vaincre avec … ! Étymologie et confusion des sens !

    Subissant les outrages d’une postmodernité qui se complaît dans un narcissisme béat, fût-il prétendument de “gauche”, le sens des mots «convaincre» et «conviction» est mis à mal dans des tentatives de justifications qui confinent au déni de réalité.

    Comment «con vincere» … vaincre avec … si l’on s’enferme dans la logique contreproductive d’un isolement politique, surtout au profit d’un parti postmoderne qui serait prompt à s’opposer à une charte de la laïcité telle que celle que le PQ se propose d’instaurer.

    Le sens de l’Histoire, c’est aussi celui de la solidarité, la conviction d’agir ensemble pour la défaite politique du gouvernement Charest et de ses commanditaires, et cela passe par conviction, par un vote en faveur du Parti québécois !

    Yves Claudé

    • Jean-Francois Boismenu - Inscrit 29 août 2012 12 h 22

      Si votre idéologie personnelle vous faisait plus tendre vers la CAQ, pensez-vous que vous auriez le même discours?

      J'en doute.

  • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 29 août 2012 08 h 32

    La nécessité des tiers partis

    En effet. La façon dont le PQ, au fil de la campagne, a repris les enjeux que Québec Solidaire met de l'avant depuis des années - progressisme social, écologisme, transport électrique et meilleur gestion des ressources naturelles, démontre l'utilité et la nécessité des tiers partis. Ils sont les seuls à avoir apporté de la substance à cette campagne électorale.

    Longtemps avant que le PQ ne prenne position sur les gaz de schiste, le régime minier ou l'amiante (quoi que encore de façon plus qu'ambigüe), Amir Khadir confrontait Lucien Bouchard et s'assurait de ramener ces enjeux dans le discours politique québécois.

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 août 2012 09 h 08

    Charest est mort de toute façon.

    L'évolution de la présente campagne électrale confirme le déclin de Jean Charest et de son parti. Il est en débandade dans 75% des comtés francophones; les sondages successifs le donne troisième. L'ennemi qui monte et menace même de former un gouvernement minoritaire c'est la CAQ de François Legault. Va-t-on devoir changer le slogan en fin de course : votons stratégique, votons pour le PQ pour bloquer la monter de la CAQ ? Voyons ! C'est ridicule. Vous avez raison M. Guilbault mieux vaut encore voter pour le parti qui nous rejoint davantage, plutôt que pour celui qui arrive en second ou en troisième dans nos choix.

    • Philippe Landry - Inscrit 29 août 2012 19 h 05

      Votons stratégique, votons pour la CAQ, se diesent en ce moment les libéraux. On s'en reparlera la semaine prochaine mais je gage un 20$ sur une gouvernement CAQ majoritaire.

  • Mario Jodoin - Abonné 29 août 2012 09 h 12

    Merci M. Guilbault!

    Je retiens surtout de votre lettre la distinction entre le court et le long terme, et l'importance de donner de la légitimité aux partis qui prônent de véritables changements à notre société dans le sens des revendications du mouvement étudiant si on veut vraiment que ces changements aient une chance de se réaliser un jour.

    Sinon, le court terme l'emplortera encore dans quatre ans, dans huit...

  • Richard Côté - Inscrit 29 août 2012 10 h 13

    Non au bipartisme !

    Merci pour ce texte, M. Guilbault.

    Le bipartisme dans lequel nous sommes enfermés depuis 40 ans a conduit à la situation actuelle.

    Si cette situation est déplorable par plusieurs aspects et qu'il y a de gros nuages gris à l'horizon en cas de victoire de la "droite", il est vrai aussi que nous sommes loin d'une situation où il faudrait bloquer un Mussolini en puissance.

    Par conséquent, comme vous le dites si bien, la véritable stratégie se joue plus sur le long terme que sur le court terme, à condition bien sûr qu’on en finisse avec le bipartisme, malsain pour la démocratie.

    Richard Côté
    doctorant en théologie (UdeM)
    (en grève du 24 février au 20 août 2012)