Élections québécoises - Analyse politique plutôt que vote stratégique

Le vote prétendument « stratégique » peut paradoxalement favoriser politiquement les idées de la gauche, écrit le professeur Seymour.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le vote prétendument « stratégique » peut paradoxalement favoriser politiquement les idées de la gauche, écrit le professeur Seymour.

Dans les circonscriptions où les candidats du PQ, de QS, du PV ou d’ON sont les seuls véritables concurrents dans la course électorale, il ne faut pas voter stratégique. Il faut voter en fonction de ses convictions profondes. Telle est, par exemple, la situation dans les comtés de Mercier et de Gouin. Et si le PQ perd la majorité des sièges à cause de quelques comtés obtenus par QS, par le PV ou par ON, j’ai presque envie de dire « tant mieux ». De cette manière, la gauche aura la balance du pouvoir et pourra infléchir dans le bon sens les politiques des péquistes.


Dans les circonscriptions où le député libéral ou caquiste est pratiquement assuré de remporter la mise, là encore, il faut voter avec son coeur et ses idées. Mais dans les comtés où une division du vote risque de permettre à un candidat libéral ou caquiste de se faufiler, il faut impérativement faire porter son vote sur le candidat du parti qui a le plus de chances de battre le PLQ ou la CAQ, et ce, même s’il s’agit le plus souvent du PQ (et parfois pour ON, dans le comté de J.-M. Aussant).


On doit dans ce cas voter pour les candidats qui se rapprochent le plus de nos idées ou qui s’en éloignent le moins. N’oublions pas que le PQ s’engage à des élections à date fixe, à des référendums d’initiative populaire, à imposer un plafond de 100 dollars sur le financement des partis politiques, à abolir la taxe santé, à hausser les redevances des entreprises minières, à imposer un moratoire sur l’exploitation des gaz de schiste, à ajouter deux paliers d’imposition, à abroger la loi 12, à abolir la hausse des droits de scolarité et à mettre sur pied les états généraux de l’éducation supérieure. Ce n’est pas rien.

 

Une bataille rangée


Pour savoir quoi faire dans son propre comté, il faut consulter le site Too close to call. L’approche qui consiste à moduler de cette façon notre comportement électoral, en fonction des forces en présence dans les comtés, va bien au-delà du débat entre ceux qui sont pour le vote stratégique et ceux qui sont contre. Les partisans du vote stratégique au PLQ disent qu’un vote pour la CAQ est un vote pour le PLQ et ceux du PQ disent qu’un vote pour QS est un vote pour le PLQ. Mais les choses ne sont pas aussi simples que ça.


La position que je décris ne relève pas d’un vote « stratégique », mais bien d’une analyse politique. Elle permet tout d’abord de donner des sièges à des partis (PQ, QS, PV ou ON) qui se rapprochent le plus possible du centre ou de la gauche. Mais elle pourrait aussi permettre aux partis qui sont les plus à gauche de faire passer leurs idées au pouvoir.


Car même si l’on renonce à voter pour un candidat qui est réellement de gauche au profit d’un candidat péquiste et que ce dernier a de réelles chances de l’emporter, cela pourrait non seulement contribuer à porter le PQ au pouvoir, mais cela pourrait aussi avoir pour effet de maximiser les chances de la gauche de détenir la balance du pouvoir ou d’infléchir les politiques péquistes. Il peut donc être dans l’intérêt de QS, du PV ou d’ON de voir le PQ prendre le pouvoir, surtout si ces partis détiennent la balance du pouvoir.


Cette éventualité est loin d’être farfelue. Les projections sur le site Too close to call indiquaient récemment que le PQ détiendrait 62 circonscriptions et que QS en aurait une. C’est dans ce cas avec le siège détenu par QS qu’on parviendrait à la majorité des sièges. (Les plus récentes projections indiquent plutôt 67 circonscriptions pour le PQ et 2 pour Québec solidaire.)


Le PQ pourrait donc avoir besoin de la gauche pour obtenir la majorité parlementaire ou devrait à tout le moins en tenir compte pour ne pas se faire damer le pion lors des prochaines élections. QS et ON pourraient avoir un ascendant sur le PQ à l’Assemblée nationale, d’où l’intérêt de voter utile et d’appuyer le PQ.


Le NPD a longtemps eu un tel ascendant sur les libéraux fédéraux à Ottawa lorsque ceux-ci étaient au pouvoir. Le vote prétendument « stratégique » peut donc paradoxalement favoriser politiquement les idées de la gauche. Ce devrait être un pensez-y bien au moment où certains s’apprêtent à jouer leur va-tout et à voter sans s’être livrés au préalable à une analyse politique serrée.

 

Une guerre de tranchées


Quand on combat dans les tranchées face à des adversaires comme le PLQ ou la CAQ, la stratégie qui consiste à se tenir « debout » ne peut pas toujours être la bonne. Elle peut paraître noble parce que c’est un peu comme si on faisait un baroud d’honneur, mais elle fait trop l’affaire des tireurs d’élite, des snipers et des loose cannons de la droite.


Il faut avoir le courage de ses idées, mais en maîtrisant l’art du possible. Il faut que nos utopies soient réalistes. Il ne faut pas servir de chair à canon, surtout si cela favorise la prise de pouvoir des partis de droite comme le PLQ et la CAQ.


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Michel Seymour - Professeur au département de philosophie de l’Université de Montréal

19 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 29 août 2012 02 h 12

    Analyse politique : modernité progressiste avec le PQ … ou dérives postmodernes avec QS ?


    Malgré son titre, on ne retrouve pas une véritable «analyse politique» dans le texte de Monsieur Seymour. Celle-ci s’inscrirait dans l’observation de la dynamique sociétale et historique du Québec, avec la rupture d’un consensus social et l’opposition de plus en plus radicale de forces sociales et économiques.

    Certains appareils politiques (PLQ, CAQ) sont au service d’une minorité de possédants dont les intérêts et les orientations néolibérales favorisent une déstructuration des institutions publiques, une croissance des inégalités, une destruction marchande de l’identité et de la culture nationales, ainsi que de l’espace géo-écologique de notre monde vécu.

    D’autre part, le parti réformiste et certes imparfait qu’est le PQ, représente la seule organisation politique susceptible de favoriser la poursuite de notre société dans la voie du progrès social et de la modernité politique comme art de vivre ensemble et de contribuer au Bien commun.

    Quant à QS, on aura peut-être pas remarqué sa sortie de la modernité, et sa dérive vers une sorte de métapolitique postmoderne favorisant un éclatement de la société déjà mise à mal par les ravages socioéconomiques du néolibéralisme. En effet, son rejet du politique moderne comme conception à la fois conflictuelle et unitaire de la société, à travers sa promotion du droit à la différence aux dépens du droit à la ressemblance, se révèle dans un ethnodifférentialisme au profit du communautarisme et du traditionalisme, à l’encontre de la laïcité, tout autant que dans un biodifférentialisme associé à des droits politiques et sociaux spécifiques pour des «minorités visibles». Dans cette perspective postmoderne, la nation québécoise ne représente qu’une minorité parmi d’autres, ce qui permet de comprendre les contradictions d’un parti qui soutient le fédéralisme avec le NPD, tout en affirmant être «indépendantiste» !

    Yves Claudé - citoyen et sociologue

    • Michel Richard - Inscrit 29 août 2012 11 h 29

      Vous dites: " Certains appareils politiques (PLQ, CAQ) sont au service d’une minorité de possédants " vous pensez vraiment que les 54 ou 55 % des Québecois qui voteront peut-être pour le PLQ ou la CAQ (selon les derniers sondages) sont si peu intelligents qu'ils peuvent se faire embarquer par des beaux mots ?

      Vous pensez que le PLQ et la CAQ ne sont pas au service de tous les électeurs dont ils briguent les votes ?

      On a l'impression que vous nous dites qu'une personne normalement intelligente ne peut pas être de la droite. Que si une personne ordinaire (qui ne fait pas partie de ce que vous appelez "les possédants") vote pour le PLQ ou la CAQ, c'est forcément parce qu'elle se fait embarquer.

      Quand on vous lit, on a l'impression que la moitié de notre société est dominée par un empire du mal qui subjugue la pensée.

      J'en fais partie de cet électorat qui compte voter au centre, ou à droite du centre, et je vous assure que personne ne domine ma volonté.

    • Max Windisch - Inscrit 29 août 2012 15 h 35

      Ce commentaire de M. Claudé me conforte un peu dans mon intuition que le PQ représenterait en grande partie une vision matérialiste de baby-boomers (ce que M. Claudé semble appeler la "modernité"), pour laquelle au fond, quand on y pense, une souveraineté qui ne remplirait pas un objectif de confort matériel (économique, culturel ou autre) n'en vaudrait tout simplement pas la peine. Comment la question de la souveraineté pourrait-elle en être une de sens profond, puisqu'il n'existe pas de sens profond? Remarquez, j'aimerais bien me tromper.

      Un philosophe indien a dit: ne sont réelles que les choses qui ne cessent d'exister. Au diable cette philosophie, direz-vous peut-être... mais la question demeure: une souveraineté basée sur le confort est-elle réelle? En tout cas au Québec, jusqu'à maintenant, on n'a fait qu'en parler.

      Les positions du PQ semblent aller dans ce sens: cachons les foulards car ils nous indisposent, ils perturbent notre confort incroyant, ils nous rappellent un Être que nous avons ardemment oublié... mais laissons voir quelques petites croix (pas trop) d'autant plus que leur allure inoffensive, à laquelle nous sommes habitués, démontre notre ouverture un peu factice; ne nous objectons pas au libre-échange, même si le sens-même du mot "souveraineté" est en jeu, car nous préférons encore acheter et vendre nos babioles à meilleur prix, et puis de toute façon la loi du plus fort, celle qui régit notre confort matériel, qui régit tout en fait, en a décidé ainsi; ne nous offusquons pas d'approximations et de demi-vérités évidentes quant aux fameux RIPs, puisque de toute façon toute vérité est relative - en somme, cette "modernité" évoque le confort matériel à tout prix.

      Mais on peut penser que la force inscrite dans le principe-même de la vie, la diversité vertigineuse du monde, viendront à bout de cette modernité-là, comme des autres qui l'ont précédée.

    • Yves Claudé - Inscrit 29 août 2012 20 h 28

      @ Monsieur Michel Richard,

      La qualité de votre expression ne laisse pas présager une ignorance de la science politique, entre autres du fait que la propagande du pouvoir vise justement à amener un certain nombre de citoyens à voter contre eux-mêmes, c’est-à-dire contre leurs intérêts.

      @ Monsieur Max Windisch

      Permettez-moi de vous rappeler que la modernité n’est pas seulement celle d’un capitalisme triomphant qui a dynamité les bases économiques et sociales du Vieux Monde… c’est aussi le résultat de luttes d’une bonne dizaine de génération de citoyens, de prolétaires en particulier, épris de Liberté, de Justice sociale, d’une Égalité qui tarde même à se compléter entre les femmes et les hommes, c’est la protection des enfants contre la victimisation, le droit des homosexuels à être des citoyens comme les autres, etc.

      Je ne vous suivrai pas dans les dérives de votre diversité vertigineuse, qui hormis un certain lyrisme, a toutes les apparences des errances postmodernes de QS !

      Yves Claudé

    • Max Windisch - Inscrit 30 août 2012 09 h 37

      @ M. Claudé

      Merci pour vos mots, et j'en conviens volontiers, les femmes et les hommes qui ont façonné cette modernité-là nous auront légué de belles et bonnes choses (peut-être même des choses "absolument réelles", à la mesure de ce philosophe). Merci de me le rappeler. Mais je doute qu'une souveraineté du Québec fondée sur une vision de confort en fasse partie.

  • Thibaud Sallé Phelippes de La Marnierre - Inscrit 29 août 2012 07 h 51

    Le contexte

    « Les partisans du vote stratégique au PLQ disent qu’un vote pour la CAQ est un vote pour le PLQ ...» Co[q]uille ?

    Si j'ai bien compris, il s'agit de résoudre l'opposition vote stratégique-vote sincère en les mettant d'accord dans un vote contextuel. Cela semble raisonnable en effet.

    Un engagement que n'a pas pris le PQ, c'est de réformer le mode de scrutin avin d'échapper au bipartisme, c'est à dire à l'absence de choix.

    Si la solution Seymour me semble fondée - et tout simplement rationnelle - je crains que la même question se repose la prochaine fois, et encore, ad infinitum. On voit mal pourquoi l'un ou l'autre partenaire de ce duo voudrait y changer quelque chose et libérer l'électorat de la binarité.

    Ce devrait faire l'objet d'un prochain papier, cher Michel.

    Thibaud.

    • Michel Seymour - Abonné 29 août 2012 10 h 40

      Oui Thibaud, c'est une coquille. Il fallait lire : « Les partisans du vote stratégique au PLQ disent qu’un vote pour la CAQ est un vote pour le PQ ...».
      Et oui, il faut forcer le PQ à bouger sur la réforme du scrutin. Car sinon, c'est l'éclatement assuré.
      Il est d'ailleurs peut-être déjà trop tard.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 août 2012 13 h 16

      D'accord avec monsieur Seymour. Ce qu'il faut, c'est de faire bouger le PQ jusqu'à l'action concrète qui changera le mode de scrutin.

      Et c'est pourquoi je vais voter pour le PQ, parce que c'est le seul qui soit susceptible, et de prendre le pouvoir, et de ressusciter cet objectif de changer un mode de scrutin obsolète qui nous accable.

      Et c'est ce que je compte faire personnellement, militer au sein du parti dans cet objectif. Cette question pourrait, et devrait à mon avis faire l'objet d'un premier référendum d'initiative populaire.

      Quand le feu est pris et menace l'édifice avec, soit un parti libéral corrompu, ou une CAQ remplie d'apprentis sorciers, ce n'est pas le temps de s'asseoir sous l'olivier pour lire les Confessions de saint Augustin. On sort le boyau et on arrose le feu...

      Tout vote est stratégique. Mais il faut en avoir une qui soit porteuse de changement, sinon on se condamne à remonter ad nauseam sa pierre en haut de la montagne.

      Ça ne m'intéresse pas, et je vais voter pour un gouvernement du PQ.

  • Marc Bourdeau - Abonné 29 août 2012 07 h 59

    Et les 'discrets'?

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmai.com

    Monsieur Seymour fait une analyse très intelligente de la situation, et conclut fort pertinemment qu'une analyse politique serrée est de mise de la part de chaque électeur de la gauche avant de «mettre sa croix»...

    Les maisons de sondage font des ajustements pour tenir compte des discrets et indécis, leurs prédictions sont des projections qui en tiennent compte.

    Les maisons comme «Too close to call» utilisent aussi des projections, celles-là mêmes probablement, pour en tirer des projections sur les nombres de sièges respectifs des partis.

    Mais on a observé au Québec, peut-être plus qu'ailleurs, que les résultats électoraux en termes de pourcentages des votants de chaque parti ont tendance à être plus petits que prévus par les sondages pour le PQ, et inversement pour les partis de la 'réaction'. Nous avons la peur chevillée au corps.

    Verra-t-on encore ce biais 'statistique' mardi soir prochain? Cette élection-ci est construite sur la peur par le PLQ. Peur du chaos, qu'il a lui-même engendré à des fins électoralistes d'ailleurs.

    Et advenant ce cas de figure, on se réveillera bien mal mercredi prochain. Les «Too close to call» auront grandement mésestimé la répartition des sièges de la gauche.

    • Marc Bourdeau - Abonné 29 août 2012 09 h 02

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Un petit ajout au texte de Seymour.

      Un vote QS qui provient le plus souvent du PQ ne serait pas un vote pour le PLQ, comme le rapporte Seymour, mais un vote pour la CAQ, puisque dans les comtés francophones, c'est la CAQ qui est le parti de droite dominant.

      Et quelle droite d'ailleurs?.. Le cosignataire du cadre financier de la CAQ, est Marcel Boyer, l'économiste, soi-disant renommé, le plus à droite du Québec. Plus néolibéral que lui, on trouve pas.

      Un petit coup de Google fera voir aisément la chose. Cet homme se cherche un parti depuis des années. Il fait des articles furibonds, dans La Presse notamment où il trouve en Alain Dubuc un appui précieux. Il serait le ventriloque de la CAQ que cela ne m'étonnerait pas le moindrement.

      À entendre Legault, on a l'écho de Boyer... Boyer et Sirois dans la coulisse? le réveil mercredi prochain serait brutal!

      Un passage du PQ à QS est un vote non seulement pour la droite, mais même pour la droite de la droite!

  • Serge-Étienne Parent - Abonné 29 août 2012 08 h 11

    Analyse versus projection

    Pour prendre une décision électorale, il y a d'abord les plateformes des partis. Puis il y a les médias et les organisations citoyennes qui analysent ces plateformes. Les modèles de projection sont des objets de discussion, sans plus.

  • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 29 août 2012 08 h 43

    Too close to call, vraiment?

    J'ai fort apprécié les nuances et l'intelligence de la première partie de votre commentaire. Par contre, les sites qui tentent d'extrapoler des résultats locaux à partir de sondages nationaux ne sont absolument pas fiables. C'est de l'astrologie tout simplement. Quel pouvoir nous leur donnons lorsque nous leur permettons de décider de notre vote!

    Ces sites se basent sur l'historique du vote dans une circonscription pour essayer de prédire un résultat. Ils ne tiennent pas compte des changements que peut connaître une circonscription (dans Laurier-Dorion, par exemple, 25% de la population a changé depuis les dernières élections), ni de dynamiques locales nouvelles.

    À titre d'exemple, le site Too Close to Call prédisait 42 sièges pour le Bloc à dix jours des dernières élections fédérales:

    http://www.tooclosetocall.ca/2011/04/april-22nd-ne

    Le site électionsqc prédisait une victoire du Bloc à Sherbrooke, qui a maintenant un député NPD, etc.

    Ces sites constituent un exercice sympathique. Mais certainement pas un outil pour déterminer notre vote le jour du scrutin.

    • Michel Seymour - Abonné 29 août 2012 10 h 42

      C'est vrai, Too close to call est un outil très approximatif, mais il permet d'identifier les circonscriptions où la lutte est suffisamment serrée pour reconsidérer son vote à un parti marginal.