Fabrique-moi un omnipraticien

Il est à parier que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il est à parier que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel.

Pour une rare fois, tous les partis politiques sont d’accord : il faut renforcer la première ligne et donner un omnipraticien à tous les Québécois. La prévention, le dépistage des problèmes de santé, le suivi des maladies chroniques améliorent la santé de la population et allègent les tâches des urgences, des hôpitaux et des spécialistes. La prise en charge précoce et continue de chaque citoyen par un omnipraticien diminue aussi le fardeau financier des citoyens et de l’État. Les gens consomment moins de médicaments, recourent moins aux soins spécialisés, visitent moins les urgences. Au-delà du consensus, la question demeure : comment procurer un omnipraticien à tous ?

 

Y en a-t-il assez ?


La CAQ a effectué le calcul : huit millions de Québécois, environ huit mille omnipraticiens, donc, mille personnes par omnipraticien, et le tour est joué ! Cette équation, répétée plusieurs fois par le docteur Gaétan Barrette, aspirant ministre de la Santé dans un gouvernement caquiste, ainsi que par François Legault, néglige le fait que beaucoup de généralistes se sont spécialisés. Certains travaillent aux urgences, d’autres pratiquent l’obstétrique ou se concentrent sur certaines affections précises, le sida, par exemple.


Il est illusoire de demander à ces médecins de réorienter leur pratique, parfois après de nombreuses années consacrées à des soins particuliers. En conséquence, la province compte moins de généralistes disponibles pour la prise en charge que suppose le calcul de la CAQ. Le docteur Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, estime qu’en réalité, il manque environ 1000 omnipraticiens dans la province.


Le PQ, avec le docteur Réjean Hébert comme porte-parole en santé, propose de « valoriser » la médecine familiale. Si cette valorisation se résume à donner plus de revenus aux omnipraticiens, on pourrait voir apparaître un effet pervers : le médecin aura besoin de travailler moins pour obtenir les mêmes revenus, d’où une diminution des services.


Avant de clore la dispute sur le nombre de généralistes requis, une analyse de leur pratique actuelle s’impose. La RAMQ possède des outils pour cela. Avec raison, on exige des résultats de la part des médecins comme pour n’importe quel travailleur. Cependant, il s’avère totalement contre-productif de commencer par la supposition que les omnipraticiens ne travaillent pas assez ou que l’on puisse sans problème modifier leur pratique, comme le suggère la CAQ.

 

Le mythe des GMF


Le PQ et le PLQ fondent beaucoup d’espoir sur les Groupes de médecine familiale (GMF). Il en existe aujourd’hui quelque 240 dans la province. Mais de combien a augmenté le nombre de Québécois ayant un médecin de famille depuis l’implantation de ce programme ? Cette question n’a même pas été soulevée à ce jour.


Lors de la création des GMF, les médecins qui pratiquaient déjà en groupe ont amélioré les soins à leurs patients existants ainsi que leurs conditions de travail, en bénéficiant du soutien d’autres professionnels de la santé, des infirmières surtout. C’est bien, mais cela ne règle pas le problème de la pénurie de médecins ou de leur disponibilité. Avant de succomber à ce mantra qu’est devenu le GMF, il conviendrait d’examiner son efficacité.


Par ailleurs, il ne suffit pas que chaque Québécois soit inscrit auprès d’un médecin. Il faut encore que ce médecin ou d’autres médecins du groupe soient disponibles pour accueillir ce patient rapidement en cas de problème.

 

Dimanche après-midi au cabinet…


Les caquistes entendent obliger les généralistes à ouvrir leurs cabinets sept jours par semaine, jusqu’à 22 h. Québec solidaire veut étendre les horaires des CLSC à 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Ces projets ne mentionnent pas combien d’heures par semaine on estime que les omnipraticiens devraient travailler ni où l’on prendrait le personnel nécessaire.


Les semaines de 60, 70 heures ne sont plus acceptables pour personne, médecins inclus. En outre, on oublie que les cabinets sont maintenus et financés à même les revenus des médecins. Qui paiera les heures supplémentaires du personnel ? Les médecins ne voudront pas non plus s’asseoir les dimanches après-midi à attendre les patients sans être récompensés pour cette disponibilité, puisqu’il est douteux que cette présence puisse être adéquatement rémunérée par les quelques visites. Les gens ont généralement mieux à faire le dimanche qu’aller voir un médecin. On ne se présente pas au CLSC avec une douleur à la poitrine à 3 heures du matin ! Il y a des urgences pour cela !


Exiger une prolongation des plages horaires en soirée durant la semaine serait sans doute suffisant, moins coûteux et répondrait aux besoins des personnes qui travaillent.

 

Le CLSC, porte d’entrée du système


Naïvement, j’ai imaginé lors de la création des CLSC, durant les années 1970, que les personnes qui n’avaient pas de généraliste en cabinet pourraient se tourner vers ces centres pour bénéficier d’un suivi médical. Plus tard, j’ai appris que dans plusieurs CLSC, il n’y avait même pas de médecin ! Cela n’a pas de sens !


Plutôt que de se reposer sur les initiatives des groupes des médecins pour la réalisation des GMF, le ministre de la Santé devrait soutenir l’installation des médecins dans les structures existantes comme les CLSC et les cliniques affiliées aux hôpitaux. Seul Québec solidaire propose de donner aux CLSC un véritable rôle de porte d’entrée du système de soins.


Je parie que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel plutôt que de se lancer dans l’aventure coûteuse et fastidieuse de la mise en place et de la gestion d’un cabinet. Une telle pratique s’adapterait aisément à la rémunération forfaitaire ou au salariat et favoriserait la prise en charge des personnes.


Le succès de la réforme de la première ligne, qui tarde tant et qui s’avère si nécessaire, dépendra de la rigueur de l’évaluation des ressources existantes, de la capacité du ministère de la Santé à améliorer ce qui fonctionne déjà sans provoquer des tempêtes inutiles ou persister dans des façons de faire désuètes.


***

Jana Havrankova - Médecin endocrinologue à Saint-Lambert

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8 commentaires
  • Marc Lacroix - Abonné 23 août 2012 07 h 21

    Enfin !

    Merci Madame pour nous avoir donné une description du problème qui va un peu plus loin que la bête division de :

    8 000/8 000 000=1/1000

    Les omnipraticiens méritent mieux que de se voir que de se voir transformer en statistique, tout comme la population mérite qu'on lui donne un service qui n'est opérationnel qu'en théorie.

  • Robert Bernier - Abonné 23 août 2012 09 h 24

    Texte éclairant

    Vues de l'intérieur, les solutions faciles sont ici démystifiées. Merci pour ce texte éclairant.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Annie Marchand - Inscrite 23 août 2012 14 h 00

    Le retour attendu des CLSC

    Groupes de médecine familiale, coopératives de santé, maisons de soins portés par des citoyens bénévoles épuisés, cliniques privées, voilà ce que la Réforme de l'ancien ministre Couillard a valorisé. Des CLSC démentelés, des services concentrés dans les hôpitaux de villes centres ou de quartiers centres, des CLSC vidés de leur personnel d'expérience. Étrange, lorsque l'on sait à quel point des efforts avaient été déployés pour faire converger les patients ailleurs que dans les urgences des hôpitaux...

    Vivement un retour pour des CLSC, mieux appuyés par l'État, interdisciplinaires, ouverts sur les communautés et à des projets de citoyens.

  • France Marcotte - Abonnée 23 août 2012 15 h 38

    Wow!

    Voilà à quoi sert que les gens parlent eux-mêmes de leur travail plutôt que d'en laisser toujours d'autres, comme leur corporation, parler en leur nom.

    Je me trompe ou madame Havrankova est une des seules à le faire?

    Cette connaissance précise des lieux et de la pratique est vraiment inspirante. Pour nos politiciens aussi j'espère..

  • Pierre Germain - Inscrit 23 août 2012 16 h 32

    Ce qu'il faut aussi dire!

    Depuis toutes les années que j’écris sur le sujet, je constate avec un sincère contentement que mes propos sont repris aujourd’hui par XXX, lequel écrit : « Si cette valorisation se résume à donner plus de revenus aux omnipraticiens, on pourrait voir apparaître un effet pervers : le médecin aura besoin de travailler moins pour obtenir les mêmes revenus, d’où une diminution des services. » Peut-être sommes-nous maintenant prêts à reconnaître d’autres évidences afférentes.

    1. Ce qui est écrit ci-dessus s’applique tout aussi bien aux spécialistes, lesquels ont eu récemment quelque 30 % d’augmentation presque subitement.
    2. Le ratio médecins par 1000 habitants au Québec est de 2,2, ce qui est nettement insuffisant pour raisonnablement faire face aux besoins de la population; d’ailleurs, ce ratio est de 3 à 4 pour les autres pays industrialisés.
    3. Beaucoup de médecins québécois et associations de médecins québécoises militent indûment afin de conserver ce ratio très bas et ainsi maintenir un état artificiel de pénurie à leur avantage et au détriment de la population.
    4. Les honoraires exagérés que demandent les médecins résultent majoritairement de l’influence négative que nous subissons en provenance du système de santé déréglé qui prévaut aux USA (en passant, le pays où les soins sont les plus coûteux pour la plus grande inefficacité – espérance de vie, espérance de vie en santé, etc.).
    5. Le problème de l’accessibilité ne peut être réglé sans augmenter le nombre de médecins, excluant d’emblée toute solution rapide.
    6. Le recours au privé ne peut régler aucun problème, notamment, mais pas uniquement, pour la même raison que celle invoquée au tout début de ce billet, i.e. le privé procure plus de revenus (surtout en situation de pénurie artificielle) et produit l’effet pervers d’avoir à travailler moins tout en recevantun revenu supérieur.
    7. Les honoraires des médecins doivent être ramenés à un niveau plus raisonnable afin de dégager des fonds pour en former plus.