Laïcité à géométrie variable

Le débat sur la laïcité au Québec a longtemps opposé les laïques et les religieux.

Depuis la commission Bouchard-Taylor, il oppose malheureusement les laïcs entre eux : les tenants de la laïcité dite ouverte et ceux d’une laïcité dite sans adjectifs.


Parmi les tenants de la laïcité ouverte, on retrouve plusieurs tendances : ceux qui considèrent que l’ouverture devrait se limiter à ne pas verser dans une laïcité revancharde et antireligieuse (je suis de ceux-là) et ceux qui font le pari de tolérer les symboles religieux dans les institutions publiques.


Cette deuxième option est selon moi peu compatible avec l’esprit même de la laïcité, qui veut que la neutralité religieuse de l’État et de ses représentants soit garante du respect de la liberté de conscience des individus. Ce qui suppose neutralité et apparence de neutralité des agents de l’État, quels que soient la fonction occupée et le degré d’exposition au public.


On pourrait bien entendu se livrer à un travail de moine : examiner un à un tous les postes existants dans la fonction publique et déterminer lequel requiert une neutralité absolue et lequel pourrait afficher un signe religieux.


L’article 20 de la Charte des droits et libertés du Québec obéit déjà à cette logique : il faut démontrer que la discrimination (par exemple, l’interdiction de porter un symbole religieux) est justifiée par les exigences et qualités requises pour l’emploi.


On pourrait aussi adopter une solution à la française : considérer les agents de l’État comme un bloc indissociable et trancher en faveur d’une neutralité catégorique.


Du côté des défenseurs de la laïcité sans adjectifs, il y a ceux qui craignent que l’ouverture à l’expression du religieux dans les institutions publiques ne soit une brèche dans laquelle s’engouffrent les intégristes de tous acabits (pour les mêmes raisons, je me définis aussi comme une tenante de laïcité sans adjectifs).


Et il y a les autres, ceux que je qualifie de défenseurs d’une laïcité à géométrie variable : « sans adjectifs » quand il s’agit des autres et « sans complexes » quand il s’agit de nous ; qui se réclame de l’héritage judéo-chrétien quand cela fait son affaire et qui revendique la neutralité de l’État comme acquis non négociable de la Révolution tranquille quand cela fait son affaire.


Une laïcité qui convoque et révoque le religieux au gré des circonstances et à la tête du client, qui place le crucifix à l’Assemblée nationale sur le même pied que le sapin de noël ou la croix du Mont-Royal, qui brouille davantage des frontières déjà floues entre le patrimonial et le religieux pour mieux justifier l’arbitraire de ses préférences et de ses détestations, qui détourne la laïcité de son sens et de sa finalité (comme le font d’ailleurs aussi certains défenseurs de la laïcité ouverte).

 

Meilleur encadrement


Un instrument comme une charte de la laïcité ne réglera pas le problème de l’intégrisme religieux, et ce n’est d’ailleurs pas son rôle.


Il aura toutefois le mérite de mieux encadrer la gestion du religieux dans les institutions publiques, ne serait-ce qu’en réaffirmant ce qu’est la laïcité (et ce qu’elle n’est pas), en rappelant qu’il existe déjà des repères fournis par le droit (les chartes et la jurisprudence), et en y intégrant les balises proposées par le législateur.


Mais le vrai malaise est ailleurs. La question identitaire ressurgit là et quand la politique partisane est en panne de réponses économiques et sociales.


Il n’y a qu’à voir comment le printemps arabe a été confisqué par ceux qui prétendent puiser dans le « retour aux sources et aux valeurs authentiques » des solutions à la pauvreté et à la corruption endémique.


Chez nous, à l’heure où les partis politiques rivalisent de petites mesures à la petite semaine et de candidats « tout le monde en parle » pour masquer leur manque de vision, une certaine modération identitaire s’impose.

 

Une noblesse à retrouver


Le parti qui parviendra à redonner ses lettres de noblesse à la laïcité réussira à fédérer les religieux modérés comme les agnostiques et les athées. Quant aux radicaux, ils ne comprennent que le langage des tribunaux.


Une laïcité sans complaisance mais sans hargne, qui respecte le fait religieux, mais qui sait aussi le tenir en respect quand il s’agit de l’État et de ses institutions, une laïcité qui affiche honnêtement ses mobiles plutôt que de distiller sournoisement ses alibis.


Un mobile honnête ? Vivre ensemble en contexte de diversité suppose que chacun fasse un effort de modération identitaire.


La modération identitaire ne signifie pas que l’on « s’excuse d’exister » ou que l’on « s’aplaventrisse devant les autres » mais que l’on soit cohérent, ne serait-ce qu’avec notre propre histoire : parachever le processus de sécularisation amorcé avec la Révolution tranquille.


Est-ce là une concession intolérable au multiculturalisme canadien ou au contraire une affirmation de notre spécificité laïque dans un Canada dont la constitution énonce encore « la suprématie de Dieu ? »


Cet acte d’affranchissement suppose, entre autres, que le fonctionnaire, dans l’exercice de ses fonctions, accepte de mettre sa liberté de conscience en sourdine, que les statues, les sapins et le calendrier des jours fériés ne soient pas contestés au nom d’une conception aseptisée et politiquement correcte du pluralisme, mais où l’Assemblée nationale accepte de décrocher un crucifix qui détonne dans l’espace politique.

 

Et vogue la surenchère !


Sans modération identitaire, c’est la porte ouverte à la surenchère et à la concurrence identitaires, une spirale infernale dans laquelle les accusations de xénophobie font écho aux accusations de victimisation, les minorités ethniques et religieuses se lancent dans une hiérarchisation sans fondement (mon groupe est plus intégrable et plus soluble dans la démocratie que le tien) quand ce ne sont pas les politiciens eux-mêmes qui versent dans la « préférence asiatique » (de bien meilleurs immigrants que les Arabes et de bien meilleurs travailleurs que les Québécois de souche, comme nous l’avons entendu récemment).


La concurrence identitaire… Une roue de fortune que les intégristes et les intolérants en tous genres, les fous de Dieu comme les xénophobes, savent si bien faire tourner à leur avantage.

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