Politique québécoise - Langue pervertie et détournement de sens

Malgré le déni opéré par plusieurs, notre société sera marquée en profondeur par la crise étudiante.
Photo: La Presse canadienne (photo) Francis Vachon Malgré le déni opéré par plusieurs, notre société sera marquée en profondeur par la crise étudiante.

Lettre au premier ministre Jean Charest

 

Je vous écris cette lettre, sachant par avance que la parole d’un écrivain ne vous intéresse pas, que vous ne la lirez pas puisqu’elle n’a et n’aura jamais aucune incidence sur la vie économique de votre pays. Votre province, devrais-je dire. Que vous dirigez d’une manière bien étrange depuis trop longtemps.

Je vous écris quand même, parce que je ne peux pas faire autrement : la confusion, la colère, l’incrédulité qui m’occupent depuis des mois sont en train de faire pourrir le langage vivant en moi, et puisque je n’arrive plus à faire passer ce langage ni par la fiction ni par la poésie (ça reviendra, ne vous inquiétez pas), je dois vider un peu mon réservoir pour ne pas qu’il s’enflamme et me fasse brûler sur place.


Le langage est la matière première de mon métier. J’écris, j’enseigne, je vois et comprends le monde en analysant, en questionnant, et en réinventant la langue. Et justement, entre toutes les choses qui sont en train d’être détruites, il y a le respect de cette langue qui fait de nous les êtres humains que nous sommes. Car vous et vos ministres pratiquez depuis des mois un détournement du sens des mots qui fait mal. Plus mal que tout ce que des policiers matraqués peuvent faire à une jeunesse qui se tient debout. Je dis une jeunesse, mais je ne parle pas d’âge ; je parle d’engagement, de lucidité profonde, d’espoir en l’avenir de ceux qui nous remplaceront. Cet avenir est garant de notre présent.


Votre langue est semblable à celle du manipulateur qui répète inlassablement la même parole, les mêmes formules, dans votre cas ce sont des chiffres, pour bien désarçonner sa proie. Elle est semblable à celle du narcissique qui ne reconnaît pas l’existence d’autres modes de vie que la sienne.

 

Glissements de sens


Mais je dois avouer que je ne suis pas vraiment surprise de ce qui arrive aujourd’hui. Tout cela est peut-être un reflet d’une mutation qui est en train de transformer notre manière d’habiter ce monde depuis un bon moment. Des glissements de sens se sont lentement opérés. Par exemple, il y a longtemps que le bien culturel est devenu produit culturel. Au même moment, le mot « artiste » était aussi en train de perdre sa valeur particulière au contact du mot « vedette ». C’est ainsi, par la déperdition du sens précis des mots, par une sorte d’accoutumance à ces trafics insidieux du vocabulaire, que la confusion peut venir à régner.


Dans le même ordre d’idées, j’ai vu aussi ce changement s’opérer depuis quelques années dans mon métier de professeur ; lentement, mais sûrement, des étudiants (je ne les accuse pas — je remarque un fait) ont commencé à s’adresser à moi, sans s’en rendre compte, possiblement, à la manière de consommateurs demandant leur dû, leur dû étant souvent bien sûr, la note, de passage au minimum. Je paye, tu me fais passer. Je paye, tu ne m’emmènes pas au musée si ça ne fait pas partie de l’examen.


Malgré cela, ce printemps, je me suis tout de même étonnée qu’on n’ait pas trouvé plus indécent le fait qu’un étudiant puisse demander par injonction de recevoir son cours. Et ça s’est fait, ces étudiants ont reçu leurs cours, oui, mais dans des conditions qui ont effacé en une seule journée un rituel de transmission de connaissances basé sur le dialogue, la collégialité, le respect des autres dans la mise à l’épreuve de sa propre pensée.


Cette bombe amorcée depuis longtemps vient donc d’exploser à notre visage, et l’absurdité qui en découle démontre à plus d’un niveau à quel point les revendications des étudiants sont capitales, à quel point elles dépassent le discours des chiffres que vous nous martelez depuis des mois.

 

Langue pervertie


Avec les manifestations, nous avons assisté à une perversion du langage qui me fait honte, et peur. De la grève au boycottage, du moratoire à la pause, de l’enfant-roi à l’enfant violent, en passant par la notion de minorité, de majorité silencieuse, et autres menaces, intimidations et extrémistes, des zones de sens ont été minées afin de brandir une armure contre la pensée complexe et l’intelligence des événements.


Quand j’ai entendu un jour le ministre Raymond Bachand se réjouir de l’arrestation de coupables — il parlait ici entre autres de la fille de son confrère —, j’ai eu la chair de poule. Quand je vous ai entendu réagir de biais à cette même question posée par le journaliste en parlant de menaces faites au Grand Prix, j’ai eu peur de vivre désormais dans un roman de science-fiction où plus personne ne parle la même langue. Jusqu’à votre ministre de la Culture qui a démontré plusieurs fois à quel point elle aussi ignore le poids des mots « violence » et « intimidation », ses excuses ayant été au final la preuve du peu d’importance qu’elle accorde au langage. Nous allons bientôt entrer en campagne électorale, et la langue pervertie va se déployer de plus belle.

 

Société marquée en profondeur


Mais la peur ne gagnera pas. Car si chaque matin j’ai éprouvé de la colère en lisant les journaux, chaque soir en écoutant la musique de la rue, l’énergie m’est revenue. J’ai constaté aussi que plusieurs de mes amis écrivains ont fait ce printemps et cet été une sorte d’arrêt sur l’image pour bien entendre, pour ne manquer aucun mot de ce qui se passe ici.


J’ai ainsi acquis dernièrement la certitude que, malgré le déni opéré par plusieurs, notre société sera marquée en profondeur par cette crise. Elle sera marquée, transformée dans la parole qui est le ciment liant chacune de nos vies. Et cela me donne de l’espoir. Comme tous ces textes brillants écrits par les sages, par des professeurs, des philosophes, des sociologues, des journalistes, enfin par tous ceux qui ont pris la parole pour défendre une cause juste et hautement signifiante.


Laissez-moi vous dire pour conclure que je suis politiquement, poétiquement, radicalement opposée au mépris dont vous faites preuve dans votre langue, vos lois, votre attitude face à vos interlocuteurs. Après tout, je peux me le permettre, puisque vous ne me lirez pas. Mais ce n’est pas si grave au fond, car le plus beau, dans toute cette histoire, c’est que je ne suis pas seule.


***
 

Lettre écrite le 7 juin 2012 et revisitée le 25 juillet.

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24 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 juillet 2012 02 h 48

    J'en suis aussi.

    Madame Turcotte, modeste auteur moi-même, j'en suis entièrement avec vous.

    Vive l'Homme libre, parce qu'instruit dans l'équité et la paix !

  • Michel Richard - Inscrit 27 juillet 2012 07 h 50

    C'est tout ?

    Rien de plus spécifique ? Vous vous indignez parce que certains parlent de boycott plutôt que de grève ? Ça fait mal à votre langage intérieur ? Vous avez la chair de poule parce qu'un ministre félicite la police qui a arrêté quelqu'un qui aurait sacagé des locaux universitaires ou gouvernementaux ?

    Et puis je suis étonné, il manque dans votre liste de doléances cet épisode où des voyous sont entrés dans des classes à l'UQUAM pour sortir de force élèves et professeurs. Il n'a pas fait mal à votre langage intérieur, celui là ?

    Faut avoir le cuir un peu plus épais pour vivre en société.

    • Mario Desmarais - Abonné 27 juillet 2012 10 h 57

      Cher M. Richard,

      Ceux et celles qui vivent les conséquences d'une société mercantile ou chacun a son prix, aucun partage, ceux-là doivent se durcir le cuir comme vous dites. Ils en ont "justement" marre. Ils et elles le disent même si ça vous irrite. J'en conclue que vous aimez cette société "virile" où chacun mérite sa place selon sa caste. Alors attendez-vous que certains parlent , d'autres manifestent et réclament plus de justice.

      Que voulez-vous même si on tord les mots, "boycott" pour "grève" la réalité ne change pas. Élise Turcotte le dit bien ceux et celles qui dirigent et possèdent peuvent bulldozer le langage, ils ne trompent personne sauf leurs partisans et encore...

    • Michel Richard - Inscrit 27 juillet 2012 12 h 03

      M Coté,
      "Aucun partage" ? je donne plus de la moitié de mon revenu en impôts, taxes et permis. Svp, ne dites pas qu'il n'y a aucun partage dans notre société. Et oui, je l'aime à peu près comme elle est, notre société.
      Par ailleurs, je ne suis pas irrité du tout par la lettre de Mme Turcotte, j'ai simplement un point de vue différent du sien, et je l'exprime.
      Finalement, j'aime bien que vous dites que le fait d'utiliser le mot "boycott" ou "grève" ne change rien à la réalité. C'est exactement mon argument: si le mot qu'on utilise ne change rien à la réalité, pourquoi en faire un plat ?
      Nos amis anglais ont une contine: "Sticks and stones may break my bones, but names can never hurt me" : Bâtons et pierres peuvent briser mes os, mais les noms (ou les mots) ne me blesseront jamais.
      Voilà l'essentiel de mon propos.

    • Denis Derome - Inscrit 28 juillet 2012 12 h 23

      Messieurs Côté et Richard,

      Le point est justement que les mots sont importants. Qu'on traite les gens qui questionnent l'impact de l'exploitation des gaz de schiste sur la qualité de l'eau et sur notre environnement de "anarcho-environmentalistes" et ceux qui se questionnent sur la pertinence de rendre gratuit l'accès à nos universités de "anti-capitaliste" n'est pas sans conséquence. CEtte façon de faire tente de discréditer à la base la position exprimée sans même discuter du fond de ces questions. Ces mots "impriment" dans la pensée collective que même ceux qui ne font que se questionner sur la pertinence des positions de la majorité (le gouvernement élu) sont des dangeureux révolutionnaires menaçant nos acquis.

      Les mots utilisés, et le sens qu'ils portent, SONT importants!

      Bravo Madame Turcotte pour l'avoir si bien exprimé!

    • Didier Merette Dufresne - Inscrit 28 juillet 2012 13 h 35

      Le problème voyez-vous Mme. Richard est que la psychologie moderne sait maintenant que c'est le contraire : "my wounds can heal but I will never forget what you said to me". Les mots ont une importance capitale dans notre société, c'est evec eux que nous faisons passer notre pensée et proposons (ou imposons) nos idées. Je suis moi aussi très inquiet de la façon dont plusieurs (et pas uniquement les membres du PLQ) détournent les mots de leur véritable sens, trafiquant ainsi, d'une certaine façon et à la longue, notre inconscient collectif.

  • Nicole Moreau - Inscrite 27 juillet 2012 08 h 13

    beau texte

    merci beaucoup d'exprimer si clairement ce que pensent plusieurs de ce qui est arrivé

  • Fabien Nadeau - Abonné 27 juillet 2012 08 h 31

    Une larme pour la langue

    Vous me tirez une larme, Madame Turcotte. Que vous écrivez bien, que vous nommiez bien. Que je voudrais prendre les mots de M. Charest et les lui lancer, comme un miroir sonore.

    M. Charest ne vous lira pas. Il y a sans doute une personne qui lit pour lui et elle l'éliminera.

    Car Monsieur Charest passe beaucoup de temps devant son miroir. Il ne voit ni n'entend plus rien.

    Dommage, c'était un p'tit gars brillant dans le temps. Mais la politique corrompt, il paraît. Ça paraît.

  • François Dugal - Inscrit 27 juillet 2012 08 h 34

    «Pas seule»

    Non, Madame Turcotte, vous n'êtes pas seule, nous sommes avec vous.