Paraguay - Un «coup d’État parlementaire»

Les avocats du président du Paraguay Fernando Lugo (ci-haut) ne disposaient que de deux heures pour exposer leurs arguments.
Photo: Jorge Saenz, Associated Press Les avocats du président du Paraguay Fernando Lugo (ci-haut) ne disposaient que de deux heures pour exposer leurs arguments.

Le 22 juin dernier, le Sénat paraguayen a destitué le président Fernando Lugo après que la Chambre des députés l’eut accusé, la veille, de mauvaise gestion. En moins de 24 heures, les deux chambres avaient complété la procédure et le vice-président, Francisco Franco, était assermenté comme président moins de trois heures après le vote des sénateurs.


La démarche s’appuyait sur l’article 225 de la Constitution paraguayenne. Celle-ci autorise un « procès politique » contre une autorité qui aurait mal rempli ses fonctions, sans préciser la manière dont le procès doit se dérouler. La cause a été entendue tambour battant. Le président Lugo n’a même pas eu une journée pour préparer sa défense et ses avocats ne disposaient que de deux heures pour exposer leurs arguments. La Cour suprême a refusé d’appuyer une demande de sursis.


L’accusation n’a d’ailleurs fourni aucune preuve, prétendant que les cinq motifs allégués étaient de « notoriété publique » et ne requéraient pas une démonstration. Devant une procédure aussi expéditive qui ne respectait pas les droits de l’accusé à une défense pleine et entière, nombre d’observateurs informés ont qualifié la destitution de « coup d’État parlementaire ».

 

Prélude à ce « coup d’État »


À dire vrai, la décision avait été prise avant même que le Sénat se réunisse. Il faut savoir que Fernando Lugo avait été menacé d’une telle procédure à plus de 20 reprises depuis son entrée en fonction, en août 2008. Déjà en mars 2009, dans un câble divulgué par WikiLeaks, l’ambassade des États-Unis à Asunción informait le département d’État des complots que fomentaient certains parlementaires en vue de destituer Lugo. L’informateur parlait d’un « coup démocratique » en préparation.


Mais encore fallait-il pour exécuter la menace réunir une majorité des deux tiers. Cette condition avait fait défaut jusqu’à présent. Les partisans de la destitution, le Parti colorado et UNACE, ne disposaient pas des votes nécessaires dans les deux chambres. Et il leur fallait une « cause célèbre ».


Le 15 juin, six policiers et onze paysans furent tués dans un affrontement motivé par un conflit agraire. On imputa la responsabilité du massacre de Curuguaty au président Lugo. Les circonstances, pour ténébreuses qu’elles soient, pointent dans une autre direction. Ce massacre présente des caractéristiques d’un coup monté. Des francs-tireurs auraient ouvert le feu sur les policiers, qui ont répliqué en tirant sur les paysans.


Loin d’être l’instigateur de cet affrontement, le président en fut une victime, puisque le frère de son chef de sécurité y a perdu la vie. Des paysans pauvres occupaient des terres qu’un puissant ex-sénateur colorado revendiquait comme siennes, mais que la rumeur publique attribue au domaine public.


Le conflit est un révélateur des tensions que vit le pays. Le Paraguay est une « île » rurale enclavée dans le continent sud-américain, sans ressources minières, sans base industrielle consistante. La terre est la principale source de richesses. Or 85 % des terres appartiennent, légalement ou pas, à 2 % de la population. Le soja est devenu la grande affaire. De puissants groupes commerciaux se sont taillé des empires aux dépens des paysans. Nombre de parlementaires appartiennent à une oligarchie qui frappe la réforme agraire d’anathème. Ils feront tout pour bloquer un projet politique qui menacerait leurs intérêts personnels et ceux de leur classe.

 

Programmes sociaux


Or Fernando Lugo, du temps où il était évêque, était proche des pauvres. Il doit son élection à la présidence à sa proximité avec les déshérités des campagnes. Parvenu au pouvoir au sein d’une coalition regroupant le Parti libéral et une douzaine de partis et mouvements sociaux, Lugo a mis de l’avant des programmes sociaux afin de réduire la pauvreté qui touche le tiers des ménages.


Il a institué la gratuité des soins médicaux et hospitaliers. Il a augmenté les dépenses dans l’éducation publique, introduisant la collation dans les écoles. Son projet de créer un impôt sur le revenu a été bloqué par le Parlement, et il a dû renoncer à engager une réforme agraire. Il a poursuivi la politique économique de ses devanciers. Sachant que ses adversaires n’attendaient qu’un faux pas de sa part - ce que reconnaît l’informateur de l’ambassade étasunienne -, il a dilué son programme social et tenté de rassurer ses opposants par des concessions, au risque de décevoir ses partisans.


Les mouvements sociaux qui l’avaient porté au pouvoir n’ont pas compris pour leur part que Lugo, face à une opposition majoritaire au Parlement, avaient besoin de la pression de la rue pour contrer l’oligarchie. Ses adversaires lui ont quand même reproché d’encourager la contestation rurale et de soutenir en sous-main les occupations de terres et l’Armée du peuple paraguayen.


Lugo a commis une erreur politique. Sous le choc après le massacre de Curuguaty, il a limogé son ministre de l’Intérieur, un libéral, pour le remplacer par un colorado.

 

Unis contre Lugo


Les colorados ont dominé la vie politique pendant 61ans et l’un des leurs, Alfredo Stroessner, imposa une dictature de 35ans. Ayant voulu amadouer le parti ennemi, Lugo a soulevé l’ire des libéraux. Colorados et libéraux, pourtant rivaux invétérés, ont fait équipe pour réaliser la destitution. N’ayant pas de motifs sérieux, ils ont procédé à la hâte de peur que des manifestations populaires en appui au président fassent obstacle à l’opération.


Faute d’avoir soigné ses relations avec les mouvements sociaux afin de ne pas attiser les passions chez ses adversaires, Lugo n’a pu profiter d’une large mobilisation dans les derniers moments de sa présidence. Sa première réaction fut même d’accepter sa destitution. Ce faisant, il se comporta en évêque, refusant la confrontation et la violence. Il lui fallut plus de 24heures pour dénoncer le coup d’État et appeler à la résistance pacifique. Des manifestations se sont succédé par la suite à Asunción et dans plusieurs points du pays. Conscient de son manque de crédibilité et d’appui populaire, le nouveau gouvernement en est réduit à reconduire les politiques de Lugo avec un personnel exclusivement libéral.


La crise paraguayenne a aussi une dimension géopolitique. Les voisins sud-américains ont rapidement réagi. Les présidents ont dépêché leur ministre des Affaires étrangères à Asunción afin de convaincre le Sénat de retarder sa décision, puis ont dénoncé la destitution comme une atteinte à la démocratie. Les trois pays membres du Mercosur ont décidé de suspendre le Paraguay jusqu’à la pleine restauration de l’ordre démocratique ou, à défaut, jusqu’à l’entrée en fonction du futur président en août 2013.


Le Paraguay a aussi été suspendu de l’Unasur, l’union des 12 nations sud-américaines. Les putschistes se sont drapés dans la défense de la souveraineté, dénonçant leurs partenaires et voisins pour leur tentative de s’ingérer dans les affaires paraguayennes, pour leur mépris à l’égard de la Constitution. […]


Le Canada figure sur la liste des rares pays (avec l’Allemagne, l’Espagne, le Vatican et Taïwan) à avoir reconnu le nouveau gouvernement. C’est du moins ce que prétend ce dernier. Aucun pays d’Amérique latine n’y figure.


Washington, pour sa part, préfère attendre le rapport que l’Organisation des États américains doit produire, incessamment, à la suite d’une mission de reconnaissance. Au vu de la composition de la délégation qui s’est rendue à Asunción - en faisaient partie le Canada, Haïti, le Honduras, le Mexique et les États-Unis -, il est probable que le rapport avalisera la destitution comme étant conforme à la Constitution.


On aura ainsi confondu légalité et légitimité. Le gouvernement Harper se montrera sans doute fidèle à la ligne idéologique qu’il avait défendue lors du coup d’État au Honduras.


Les coups d’État classiques ont vécu. La menace pour les présidents en Amérique latine vient désormais moins de l’armée que des parlements agissant de concert avec le judiciaire pour défendre et perpétuer un ordre injuste. Un dirigeant de gauche élu démocratiquement peut-être renversé si les putschistes savent manoeuvrer pour déguiser un coup d’État en un acte « institutionnel ». On aura vu le Honduras emprunter impunément cette voie en juin 2009 pour déloger Manuel Zelaya, qui avait trahi sa classe et choisi de s’appuyer sur les mouvements sociaux.

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Claude Morin - Historien spécialiste d’Amérique latine et professeur retraité de l’Université de Montréal

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