André Patry 1922-2012 - La naissance de la diplomatie au Québec

Le « génie » d’André Patry aura été de détourner stratégiquement, à l’avantage du Québec, un « vide » machiavéliquement pensé de la constitution de 1867.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le « génie » d’André Patry aura été de détourner stratégiquement, à l’avantage du Québec, un « vide » machiavéliquement pensé de la constitution de 1867.

L'action internationale du Québec s’est structurée à partir de fortes décisions fondatrices comme l’établissement, en 1961, de relations de facto diplomatiques avec la France, suivies des premières ententes formelles avec ce pays, puis, en 1967, de la loi encadrant les pouvoirs et les moyens d’action du Québec hors de son territoire et de l’obtention, en 1971, du statut de gouvernement participant au sein de la Francophonie.


En formulant, en 1965, la doctrine Gérin-Lajoie sur le prolongement externe des compétences internes du Québec, André Patry a donné, pour sa part, une solide légitimité institutionnelle à la politique internationale du Québec.


Le « génie » de Patry aura été de détourner stratégiquement, à l’avantage du Québec, un « vide » machiavéliquement pensé de la constitution de 1867. En effet, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, qui créait la « Confédération » canadienne, s’était bien gardé de concéder au Canada certains des attributs les plus fondamentaux de la souveraineté : en s’abstenant de répartir clairement entre Ottawa et les « provinces » les responsabilités en matière d’affaires étrangères, Londres s’arrogeait très habilement ces pouvoirs pour plusieurs générations.


L’initiation d’André Patry aux affaires internationales est atypique. Ce qui compta pour lui au plus haut point, ce fut, pendant la guerre, sa fréquentation de l’ancienne famille impériale d’Autriche, réfugiée à Québec. Tout au début de sa vie intellectuelle, Patry se donna une vision des rapports internationaux marquée par le Congrès de Vienne, où triomphèrent, après la chute de Napoléon, les grands diplomates Talleyrand et Metternich. Ici, il faut rappeler que les conclusions de ce congrès définirent pour la première fois les termes régissant les rapports diplomatiques entre États.

 

Protocole modernisé


Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les grandes nations jugèrent nécessaire de mettre à jour ces dispositions entrées peu à peu en usage. Leurs mandataires élaborèrent deux nouveaux projets de conventions, dites encore de Vienne, portant l’une sur les relations diplomatiques, l’autre sur les relations consulaires. Le juriste André Patry en devint, au Québec, l’un des meilleurs experts.


Le polyglotte cultivé et raffiné qu’il était parut aussi au premier ministre Daniel Johnson, élu en 1966, l’homme le mieux en mesure d’assumer la fonction de chef du protocole du Québec, poste enfin créé par le gouvernement, en prévision de l’accueil de toutes ces personnalités étrangères dont la visite était annoncée pour l’Expo 67 de Montréal. Patry s’acquitta admirablement de cette tâche. Outre le général de Gaulle, une quarantaine de chefs d’État et de gouvernement venus du monde entier furent reçus à Montréal et à Québec cette année-là.


Dès le début de son mandat, André Patry dota le Québec d’un protocole propre. Le décret ministériel proposé par Patry au premier ministre sur l’« ordre de préséance » reflète la nature particulière du protocole québécois. Ce protocole rompt avec l’esprit néomonarchique du protocole fédéral en ne faisant, par exemple, de distinction entre les personnes dans les rapports officiels que sur la base de leur fonction, et non à partir d’un titre. Sous Patry, les ministres québécois cessèrent aussi de se déclarer « Honorables ».


Tout compte fait, Patry a cherché à donner au Québec un protocole modernisé, rajeuni et de tendance plutôt républicaine. Il n’est jamais allé jusqu’à réduire le protocole à des questions d’étiquette, de bonnes manières et de plans de table. Pour lui, derrière le respect obligé de certaines formes qui, dans un contexte institutionnel, définissent le rôle des uns et des autres, il y avait, par-dessus tout, l’acceptation des conditions nécessaires à la constitution et à l’action d’un État chargé de la poursuite du bien commun.

 

Entretiens seul à seul


Patry a expliqué maintes fois à ses premiers successeurs les raisons pour lesquelles, pendant l’été 1967, il a veillé à ce que le premier ministre Daniel Johnson ait toujours, avec chacun des chefs d’État ou de gouvernement étrangers en visite officielle à Québec, un entretien seul à seul, en l’absence de tout fonctionnaire, fût-ce l’ambassadeur du Canada dans le pays en cause.


Le Québec affirmait ainsi à la face du monde son droit à s’exprimer par sa voix propre. Et ce, avant même la publication, par le gouvernement fédéral en 1968, de livres blancs sur le fédéralisme et les relations internationales qui proclamaient, eux, « l’indivisibilité des relations étrangères du Canada ».


Cette idée de rencontre en tête-à-tête eut une longue suite après Daniel Johnson. Elle sera notamment reprise par le premier ministre Robert Bourassa. Et bien sûr, elle eut aussi l’adhésion de René Lévesque, qui eut, à Rome, comme Bourassa avant lui avec Paul VI, une rencontre en tête-à-tête avec le pape polonais Jean-Paul II.

 

Mandarin de la Révolution tranquille


En matière internationale, le legs le plus important de Patry est, sans conteste, sa formulation de la doctrine Gérin-Lajoie qui est devenue, à partir du premier ministre Jean Lesage et pour ses successeurs, la référence.


Dans le cas du protocole, son action aura eu des effets plus mitigés. Certes, le code de conduite du Québec dans les questions officielles reste, dans les grandes lignes, celui qu’il a défini. Cependant, sous Patry, le Québec ne sut saisir l’occasion de faire avancer le dossier du statut de ses délégations générales alors que le premier ministre Lester B. Pearson sollicita à trois reprises, en 1967 et en 1968, l’assentiment du Québec en vue de l’adhésion du Canada à la Convention de Vienne sur les relations consulaires. La pleine mise en oeuvre de cette convention exigeait, en effet, l’intervention du législateur québécois.


Néanmoins, Patry donna à la fonction de chef du protocole un incontestable caractère stratégique, lequel, cependant, n’existe plus. D’André Patry à Jacques Joli-Coeur, nommé en 1994 par le premier ministre Parizeau, le chef du protocole sera presque toujours en même temps un conseiller de facto auprès du premier ministre en matière d’affaires internationales.


C’est cette confiance indispensable du premier ministre qui permit à André Patry de devenir ce fécond mandarin de la Révolution tranquille auquel nous rendons hommage aujourd’hui.

***
 

Louise Beaudoin, Ministre des Relations du Québec de 1998 à 2003; Jacques Vallée, Chef du protocole du Québec de 1975 à 1979

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3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 10 juillet 2012 06 h 38

    Une doctrine inapplicable

    Il faut le préciser: la doctrine Gérin-Lajoie n'a jamais été appliquée dans sa totalité, bien au contraire! Le Québec l'a appliquée principalement dans le domaine de l'éducation. De fait, c'est une doctrine inapplicable, car elle aurait pour effet de trop diluer la souveraineté d'un État(ici l'État canadien) au plan international. Cet État aurait ainsi deux voix à ce plan. Mais les relations internationales aiment l'unicité: un État, une voix, pas plus! Les demi-enceintes ou les demi-souverains, elles n'aiment pas! Je crois bien que le Parti québécois a compris cela...


    Michel Lebel
    Ancien profeseur de droit international

  • Georges Langis - Abonné 10 juillet 2012 15 h 08

    Le fond de l'histoire...

    L'hommage à M. Patry est sans doute pleinement mérité et pourrait probablement être bonifié à la lumière de la vraie histoire... car les biais historiques que recèle ce témoignage sautent aux yeux.
    On est en 1867 et la nouvelle constitution canadienne revêterais un caractère «machiavélique» du fait de ne pas reconnaître à la colonie canadienne des compétences en matière de relations internationales! Pourtant, selon quelle principe moral ou logique la Grande-Bretagne aurait-elle fait autrement et a-t-on déjà vu une puissance coloniale faire autrement vis-à-vis une de ses colonies? Qui plus est, cette constitution instituant l'Union Confédérative Canadienne était voulue et souhaitée politiquement par le Canada-Est, essentiellement le Québec d'aujourd'hui, et ses représentants politiques ayant vu à sa réalisation furent accueillis par une population en liesse à leur retour de Londre. Une réalité historique indigeste pour nos indépendantistes contemporains qui préfèrent fausser le récit historique du Québec pour obtenir cette histoire misérabiliste ayant cours aujourd'hui au Québec et privant ainsi les québecois de leur histoire glorieuse. L'oeuvre de M.Patry fait partie de cette dernière et son mérite d'autant plus grand!

  • Hélène Pisier - Inscrite 10 juillet 2012 17 h 18

    Des borgnes et autres analogues...


    Merci à vous, madame Beaudoin, pour ces précisions historiques.

    Dommage cependant que M. Langis, dans la foulée de ces informations, se contente de regarder les événements d'un seul oeil (celui qui corrobore ses opinions politiques personnelles, on l'aura compris), alors que M. le professeur de droit (!!!) Michel Lebel, bien sûr, comme à son habitude - voir les textes de M. Gouin en : http://www.ledevoir.com/politique/quebec/350475/lo - choisit une fois de plus de les fermer tous les deux...

    Courage, madame Louise !
    Rome ne s'est pas faite en un jour.

    Borgnes et aveugles de la pensée, hélas, vous le savez mieux encore que moi, madame la concitoyenne, nous le rappellent en permanence.