Médias - Les défis du journalisme québécois

«Il est essentiel que le journaliste puisse se réapproprier sa profession.» - Alain Saulnier
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Il est essentiel que le journaliste puisse se réapproprier sa profession.» - Alain Saulnier

J'ai été président de la FPJQ de 1992 à 1997. C’est sous ma présidence que la FPJQ a décidé de se doter de son Guide de déontologie. A posteriori, il s’agit là d’un événement marquant pour la profession journalistique au Québec.

À Radio-Canada, j’ai été journaliste et réalisateur avant de devenir cadre comme directeur général de l’information radio, puis radio et télé, entre 1999 et 2012.


Au cours de ces années, bien des choses ont changé dans l’univers journalistique. On a surtout parlé de la concentration et de la convergence des médias. Des médias, faut-il le souligner, dont certains contrôlent la vaste majorité de la distribution des contenus d’information par câble et par satellite, ce qui leur donne un immense pouvoir. Convergence pour une intégration des médias et contrôle de la distribution pour contenir la concurrence.

 

Changement radical


De nouveaux moyens de production ont vu le jour pour les journalistes, bousculant sur leur passage l’exercice de la profession. Un univers éclaté par l’arrivée des cellulaires et d’Internet, puis de la mobilité et des plateformes numériques. Le journalisme se pratique désormais à la vitesse grand V.


Ces nouvelles plateformes sont venues modifier considérablement les formats journalistiques, et d’une certaine manière, la définition même du rôle de celui ou de celle qui peut prétendre exécuter un acte journalistique. Chose incroyable, on peut même faire un journal sans journaliste !


Et par-dessus tout, la propriété des médias a changé le portrait de la profession. Il y a les grands groupes Québecor, Bell Astral, Gesca, Transcontinental, et voilà même que Radio-Canada constitue un « groupe ».


En guise de rappel, soulignons que dans les années 1970, les organisations de journalistes montaient aux barricades pour bloquer l’acquisition intégrée d’une entreprise d’un média écrit et d’un média parlé… dans une même ville ! C’est ainsi que Robert Bourassa a bloqué la transaction envisagée par Power Corporation qui souhaitait à l’époque se porter acquéreur de Télé-Métropole. Nous n’en sommes certainement plus là aujourd’hui…


Ces dernières années, ces propriétés se sont livré des batailles parfois spectaculaires pour obtenir leurs parts de marché, forçant du coup leur personnel à s’enrôler, tels des soldats, dans leurs bataillons corporatifs et leurs stratégies d’entreprise.

 

Valeurs corporatistes


Par conséquent, un journaliste peut difficilement aujourd’hui se définir comme journaliste d’abord, puis comme employé de tel ou tel média ensuite. Au risque de paraître ringard, c’était pourtant à mes débuts comme journaliste en 1984 la manière de se définir. Les congrès annuels de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ne rataient jamais une occasion de nous rappeler à chacun de ses congrès que nous appartenions d’abord à une confrérie au sein de laquelle les appartenances corporatives comptaient peu.


De nos jours, les propriétaires des médias exigent en revanche une adhésion absolue à l’entreprise et à ses valeurs, quoi qu’en pense le journaliste à son emploi.


En même temps, on attaque la définition de l’identité journalistique. On mêle les notions de « journaliste citoyen » et de journaliste professionnel, diluant ainsi le rôle essentiel de ce dernier. Bien sûr, le citoyen constitue une source formidable pour alimenter les journalistes, encore plus depuis l’arrivée des outils exceptionnels que sont les mobiles.


Mais ce citoyen ne remplacera jamais le journaliste de profession. Cela n’empêchera certes pas quiconque d’ouvrir un site ou un blogue dit « d’information ». Ni de freiner la dictature de la rumeur. Pourtant, les faits sont tellement plus utiles à la cohésion sociale et à l’expression démocratique.


Par ailleurs, les médias sociaux font concurrence aux médias traditionnels. On les conteste, on les catégorise, on les stigmatise. Selon certains, les médias traditionnels seraient devenus obsolètes, comme les journalistes qui y travaillent. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ! On ne peut se payer le luxe de diminuer le rôle des journalistes dans toute société démocratique.


Dans ce contexte, quels sont les grands défis propres aux journalistes ?


Certes, le premier défi consiste à se trouver une identité et une pertinence dans cet univers éclaté où l’information déborde à l’excès sur toutes les plateformes existantes comme celles à venir. Où médias d’information et réseaux sociaux se confondent. Qu’est-ce qu’un média en effet ?


Où tout un chacun peut revendiquer le rôle d’informer. (Ici, je ne porte pas de jugement, je constate simplement.) Donc, il est essentiel que le journaliste puisse se réapproprier sa profession.


L’autre défi pour le journaliste, c’est de garder jalousement sa liberté, son indépendance dans l’exercice de sa profession. Travailler, non pas au service d’un média, mais bel et bien au service du public, au-delà de son appartenance à un grand groupe de presse. (Y compris le groupe Radio-Canada pour lequel j’ai travaillé durant 27 ans.)

 

Là où le bât blesse


Ces défis sont sans doute les mêmes un peu partout dans les sociétés occidentales. Toutefois, j’émets l’hypothèse que la situation est probablement plus critique au Québec. Car à mon point de vue, la convergence et la voracité des groupes de presse font plus de dégâts ici, notamment parce que la société desservie est peu populeuse et comporte donc un marché économique limité.


Les ravages peuvent alors être énormes. D’une part, il n’y a aucun modèle économique actuel viable par rapport à une telle situation. Et en revanche, ces groupes de presse voient dans la concentration une réponse nécessaire et « naturelle » à ses défis d’expansion et de bénéfices pour les propriétaires et les actionnaires. Une des recettes pour ces entreprises est alors de se livrer à une multitude d’autres activités à l’extérieur de l’univers des médias. Et c’est là que le bât blesse.


Dans un tel contexte, bien mal venu le journaliste travaillant pour un tel média qui dénoncerait un investissement majeur, le commanditaire, le partenaire ou les activités d’affaires du propriétaire de son média sur tous les vastes terrains occupés par ce dernier.


Les entreprises comme Bell, Québecor, Gesca, Rogers ou Transcontinental ont tellement d’autres activités que celles de leurs médias respectifs, que cela augmente du coup le nombre de sujets pour lesquels un de leurs journalistes éprouvera nécessairement un malaise en les abordant.


Extrapolons un instant. On peut aussi penser qu’un politicien bien mal avisé qui s’opposerait au projet d’un amphithéâtre orchestré par un grand groupe de presse pourrait voir sa popularité écorchée par quelques « mercenaires » bien choisis du groupe de presse concerné… C’est ainsi que le « bien commun » s’impose par la force des médias et de leurs plans d’affaires. Mais je ne faisais qu’extrapoler… bien entendu.


Que peuvent alors faire les journalistes ? Travailler à la définition de la profession journalistique. Batailler, pour leur indépendance, pour leur liberté professionnelle. Mais en retour, ils devront prêcher par l’exemple et se rabattre sur une éthique journalistique irréprochable, autant que faire se peut. Aucun code de conduite n’est plus valable dans tous les médias, sauf celui d’un serment d’allégeance au service du public ! C’est le meilleur service à rendre à la population du Québec.


***
 

Ce texte a été présenté dans une table ronde le 24 mai dernier à l’occasion du 20e anniversaire Centre d’étude sur les médias.

***
 

Alain Saulnier, Ancien directeur général de l’information à Radio-Canada et ex-président de la FPJQ

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9 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 6 juillet 2012 06 h 09

    Pouvoir de faire éclore le Québec!

    Serment d’allégeance au service du public,
    liberté des journalistes!

  • Jean Robillard - Abonné 6 juillet 2012 07 h 01

    Dilemme identitaire et éthique

    Votre propos est intéressant car il illustre en l'exemplifiant ce que plusieurs chercheurs ont depuis longtemps remarqué, soit les relations diffuses entre la responsabilité morale et politique des journalistes et leur lien d'emploi à des entreprises dont la mission d'information est secondaire compte tenu des impératifs de rendement financier imposés aux conglomérats qui possèdent et dirigent les médias (sauf rares exceptions...). Mais si un tel constat est maintenant parfaitement vérifiable empiriquement, les solutions quant à elles sont d'autant plus complexes que le champ d'activités qu'elles devraient recouvrir n'inclut pas les seules valeurs identitaires des journalistes. Ces valeurs, nées à l'époque où apparaissaient les premières gazettes (de l'italien "gazetta" ou petite pie), ont été reprises et introduites dans l'éthique libérale classique, y voyant là un rempart contre les tentatives du pouvoir absolutiste des princes d'imposer leurs vues. Nous y sommes encore, certes, bien que les princes soient maintenant des financiers dont le pouvoir va bien au-delà de la seule imposition de vues politiques: leur pouvoir s'étend à toutes les sphères de nos vies (et je ne suis pas partisan de la théorie du complot). Les journalistes ne sont plus qu'un des rouages de ce système; les gens "ordinaires" ne sont plus des cibles, mais des fournisseurs de contenus. L'illusion créée est puissante: le témoin des événements est devenu un producteur de contenus dont la seule responsabilité est de témoigner. L'importance accordée aux chroniques et à leur scribouilleurs vedettes en est aussi l'un des signes. Or, l'éthique, dites-vous, devrait garantir les journalistes? Mais contre quoi? Les abus des employeurs ou les abus de langage de ceux qui se font les porte-voix des idées ineptes qu'ils diffusent et pour lesquelles ils sont glorifiés? L'indépendance morale des journalistes est contenue dans et par un régime financier qui n'a pour morale que celle du calcul des utilités.

  • Richard Laroche - Inscrit 6 juillet 2012 08 h 39

    L'autre option

    Faites l'inverse.

    Détruisez ce mythe du "journaliste indépendant", le mensonge de l'impartialité.

    Cessez d'essayer d'endormir le sens critique du Peuple derrière une façade de supposée éthique, de faux prestige malhonnêtement vertueux et de belles promesses.

    La seule honnêteté que puisse avoir un journaliste, c'est d'inciter son auditoire à douter et à prendre chaque nouvelle avec discernement.

  • Huguette Daigle - Inscrite 6 juillet 2012 13 h 27

    L'impartialité journalistique?

    Je n'y crois pas parce que toute personne informé a un opinion.Raison de plus pour un journaliste politique qui est plus que bien informé.Il ne peut qu'essayer d'être neutre mais de temps en temps le jupon dépasse même chez ceux qui croient qu'on ne le voit pas.
    Les journalistes ne nous disent pas tout ce qqu'ilsvient ou savent mais quand ils font le saut en politique ils savent ce qu'ils font et pourquoi ils le font.Les journalistes votent comme nous donc ils ont aussi un parti pris et ont changera pas cet étât de fait.

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 6 juillet 2012 14 h 56

    médias traditionnels obsolètes ?

    Les médias traditionnels forment un centre d'attention très fort pour les nouveaux médias. Le plus vieux blogue dont je me souvienne, en 1997, reprenait systématiquement des nouvelles prises sur divers sites de nouvelles qui étaient souvent des médias traditionnels télématisés. Chaque item du blogue était un url suivi d'un commentaire éditorial du blogueur à propos de l'article.

    Aujourd'hui, avec les « médias sociaux », j'ai suivi le conflit étudiant, et j'y vois encore énormément de références à des médias traditionnels, mais j'y vois aussi beaucoup de critiques de la manière de rapporter les choses, surtout parce qu'il y a cette longue suite d'évènements que beaucoup de gens vivent et ils voient les médias traditionnels couvrir le sujet de manière souvent tordue et ça leur fait perdre beaucoup d'innocence en peu de temps.

    On y trouve beaucoup de critiques pas très justifiées contre les médias traditionnels, mais elles font partie d'un processus où des gens apprennent à utiliser leur sens critique qui est non seulement utile pour distinguer le vrai du faux dans la jungle de l'internet, mais aussi... dans la jungle des médias traditionnels, truffés de pubs déguisées en articles, de non-dits, de sous-textes, d'interdits de publication, de commanditaires pas contents, de peur de poursuites, de peur d'avoir peur et ainsi de suite.

    Par contre, j'y croise très peu de gens qui considèrent les médias traditionnels comme étant désuets. Le plus radical que j'y entends, c'est un appel au boycott du journal Untel, de la tévé Machin ou de la radio Chose.