Chronique d’une Fête nationale à Montréal

La Fête nationale, c’est voir bleu et blanc, entendre « Bonne Saint-Jean ! » dans les conversations et passer une journée en français.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La Fête nationale, c’est voir bleu et blanc, entendre « Bonne Saint-Jean ! » dans les conversations et passer une journée en français.

C'est le 24 juin, nous avons le coeur à la fête. Nous voulons, d’une façon ou d’une autre, vivre pleinement cette journée du Québec. Être en public, voir bleu et blanc, entendre «Bonne Saint-Jean !» dans les conversations, passer une journée en français. Nous voulons simplement célébrer cette nation que nous aimons tant.

Nous décidons donc d’aller nous perdre dans la foule bigarrée encerclant les tam-tams du mont Royal. Tatous de la fleur de lys, fanions bleu et blanc décorant les djembés, sourires multicolores accrochés à toutes les lèvres, l’ambiance est festive et remplie des effluves typiques de la Saint-Jean.


Souhaitant faire une courte trêve dans nos festivités, nous déambulons ensuite sur le Plateau Mont-Royal pour regarder la fin d’un match de l’Euro 2012. Nous entrons dans ce bar qui annonce, depuis le trottoir, la projection du tournoi. Ambiance en français assurée, nous disons-nous.


À notre grande surprise, le match est diffusé à TSN, en anglais. Nous sommes confus. « Est-ce la seule chaîne qui diffuse l’Euro ? » demandons-nous à la serveuse. « C’était en français à RDS au début du match. Des clients nous ont demandé de changer en anglais. Le patron a accepté », nous dit-elle, déçue, de toute évidence.


Nous regardons autour de nous. Parmi la petite trentaine de gens à l’intérieur du bar et sur la terrasse, quelques-uns sont partisans de l’Angleterre, réagissant à chacune des chances de leur équipe favorite. Des touristes ? Des Anglais en vacances ? Des Québécois ? Nous n’en savons rien.


Nous nous levons donc pour aller échanger avec le patron. Non pas pour nous offusquer, mais pour tenter de comprendre la situation, qu’il prend bien soin de nous expliquer. Il paraît confus. Apparemment, il n’est pas en paix avec sa décision. Il s’est de toute évidence plié, contre son gré, aux demandes de quelques clients.


« J’ai choisi d’acheter ce bar parce qu’il est sur le Plateau, où on parle français. Je suis Québécois, et même souverainiste, j’ai grandi ici [nous apprendrons plus tard qu’il est né au Cambodge], le français est important pour moi, nous dit-il d’entrée de jeu. L’an passé, j’ai dépensé 200 $ en drapeaux du Québec, mais cette année, je vous avoue, je suis fatigué. Les affaires vont plus ou moins bien. Les gens sont ici pour regarder le match, pas pour célébrer la Fête nationale. »

 

À chacun sa réalité


Nous lui répondons que, selon nous, la business ne devrait jamais l’emporter sur une valeur aussi fondamentale que l’usage du français comme langue commune à Montréal. Facile à dire. Nous sommes professeurs de français dans un collège anglophone. Nous enseignons en accord avec nos principes et nos valeurs, et ce, quoi qu’en pensent nos étudiants, peu enclins au français.


Les étudiants seront toujours dans nos classes, alors que les clients ont le choix de partir. Nous comprenons la réalité du monde des affaires, mais elle nous dérange, et nous dépasse surtout.


Le patron ne veut pas que son bar se vide avant la fin du match. Très bien. Mais quelle image donnons-nous de nous-mêmes ? Celle des francophones qui se plient aux exigences d’une minorité, comme avant la Révolution tranquille ? lui disons-nous. Nous exagérons peut-être. À peine, en fait. Que quelques clients anglophones imposent leur langue dans un bar du Plateau, un 24 juin en plus - c’est symbolique - ça nous énerve !

 

Devoir de défense


0-0. 90e minute. On annonce une prolongation. Nous avons pensé changer de bar pour la fin du match. Finalement, nous sommes restés, bons joueurs. Tout à coup, les analystes de RDS apparaissent sur l’écran géant. Le patron, après mûre réflexion, s’est rangé à nos arguments. Nous avons apprécié son geste, contrairement à quelques anglophones qui ont revendiqué à nouveau TSN, avant de quitter le bar. Nous avons donc commandé une autre bière. Un sacrifice bien sûr, c’est pour sa business !


L’Italie a ensuite marqué en tirs de pénalité. « Ça va fêter dans les rues de Montréal cet après-midi, lance Claudine Douville à RDS, et pas juste pour la Fête nationale. » À TSN, nous n’aurions pas entendu cette phrase. Victoire de l’Italie. Demi-victoire pour le français.


Nous avons le devoir de défendre le français dans les petites interactions du quotidien. De donner à cette langue nationale la place qui lui revient. Cette journée du 24 juin, nous avons exprimé notre désaccord, comme nous le faisons souvent, avec une situation que nous jugions intolérable. Nous l’avons fait en ouvrant un dialogue avec le patron du bar.

 

Sur le terrain


Bien avant l’adoption de lois et les campagnes de sensibilisation dont font fi ceux qui désirent parler et commercer en anglais, c’est sur le terrain que doivent se faire les changements, que les citoyens doivent s’affirmer non seulement pour la sauvegarde et le respect du français, mais pour sa promotion.


Cette histoire démontre le peu de sensibilité dont font preuve certains anglophones à l’égard de l’importance du français dans la sphère publique au Québec. Cette indifférence à la culture locale est un symptôme que nous devons traiter rapidement, en affirmant sereinement et avec confiance notre présence et notre différence.


Nous ne partageons pas l’avis de ceux qui disent que le français n’est plus menacé. La bataille a changé de forme. Il est vrai que nous avons acquis des droits linguistiques, mais les efforts doivent être constants. Pour ne pas nous faire éliminer. Surtout pas en tirs de pénalité.

***

Catherine Duranleau; David Prince - Professeurs de français au collège Vanier

14 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 27 juin 2012 00 h 51

    Texte pertinent

    Bon texte. Bravo à Mme Duranleau et M. Prince d'avoir fait comprendre avec succès au propriétaire du bar l'importance de présenter sur écran de télé dans son établissement le match à RDS plutôt qu'à TSN.

    Un texte à faire lire à ceux qui oublient un peu trop qu'il faut souvent rester vigilant afin que notre langue soit respectée !

    • Raymond Saint-Arnaud - Inscrit 27 juin 2012 11 h 21

      Le laxisme du gouvernement libéral vis-à-vis le français et l’arrivée de vagues (tsunamis) d’immigrants dont la moitié s’intègrent au milieu anglophone nous mettent dans une situation de génocide culturel.

  • Louka Paradis - Inscrit 27 juin 2012 02 h 46

    Un geste à imiter

    Bravo Madame et Monsieur ! d'avoir affirmé dignement votre fierté et vos droits. Bravo aussi au patron du bar qui a finalement compris... C'est ainsi que nous serons respectés et non en s'aplatissant devant ceux qui adoptent trop souvent une attitude de conquérants. Je souhaite que votre geste soit imité par des milliers de Québécois qui, trop souvent, se laissent manger la laine sur le dos : l'époque des moutons est finie ! Merci encore...
    Louka Paradis, GAtineau

  • Gilles Roy - Inscrit 27 juin 2012 06 h 58

    S'enorgueillir

    Le Québec doit s'enorgueillir non seulement de diffuser l'Euro en français, mais de le faire en plus à partir d'une voix féminine (cas d'exception).

    Signé : un auditeur qui comme bien d'autres regarde les matchs en anglais (because les voix de velours et le savoir faire des descripteurs de la BBC...).

  • Gilles Delisle - Inscrit 27 juin 2012 07 h 25

    La Fête nationale dans mon quartier de Vimont.

    Pour faire suite à votre témoignage percutant sur le francais à Montréal, j'aimerais vous faire part de mon étonnement, et de ma déception des gens de mon quartier pour notre fête nationale, à tous! L'événement "Euro 2012" est tellement supporté par les immigrants et fils d'immigrants dans mon quartier, que les seuls drapeaux qui flottent sur les balcons et les devantures de maisons sont les drapeaux nationaux européens, le leur bien sûr! Moi, à chaque année, avec mes drapeaux du Québec accrochés à mes fenêtres, j'ai l'air d'un étranger dans mon propre pays! Personne ici, ne s'est apercu qu'il y avait la Fête nationale, leur fête à eux aussi! Dans mon quartier, presque à tous les deux ans, Mundial et Euro, il n'y a pas de Fête pour ces gens venus d'ailleurs, seul leur petit drapeau de leur pays, compte! L'intégrationn des immigrants d'aujourd'hui, comme ceux d'hier, n'est pas toujours réussi.

  • Albert Descôteaux - Inscrit 27 juin 2012 08 h 45

    Pas juste le 24 juin

    Le problème est que ce scénario se répète chaque jour de l'année dans des dizaines de bars/bistrots/restos de Montréal, ainsi que dans des lieux publics tels l'aéroport de Dorval. L'image francophone de Montréal et du Québec en prend pour son rhume.