Recherche - Des leçons à tirer des États-Unis

En 2010, le Congrès américain a demandé à un comité du Conseil de recherche des États-Unis de définir dix mesures à adopter pour consolider les principales universités de recherche du pays afin d’assurer la prospérité et la sécurité du pays. Le rapport de ce comité a été publié la semaine dernière et, même s’il témoigne de la réalité des universités américaines, le Canada peut en tirer des leçons stratégiques.

Dans un contexte de crise économique mondiale, le Canada tire bien son épingle du jeu et devrait profiter de cette conjoncture favorable pour renforcer son leadership sur la scène internationale. Il dispose de solides assises : de saines politiques économiques et sociales, et un excellent réseau universitaire. D’ailleurs, certaines recommandations du rapport sont inspirées d’initiatives canadiennes, notamment les programmes d’infrastructure et de chaires de recherche du Canada.


Le Canada demeure néanmoins confronté à des problèmes qui, s’ils ne sont pas résolus, risquent de lui faire perdre son avantage concurrentiel : nombre insuffisant d’établissements canadiens dans les palmarès universitaires mondiaux, faibles investissements commerciaux en recherche et développement, et sous-évaluation de l’importance des sciences humaines et sociales, ainsi que de la recherche fondamentale, qui sont pourtant à la base même de l’innovation. Nous reposer sur nos lauriers serait une erreur. Les pays émergents - moins touchés par la situation économique mondiale - et certains pays industrialisés investissent comme jamais auparavant dans l’innovation et dans leurs universités. Par exemple, en 2008 seulement, la Chine a octroyé davantage de diplômes de doctorat que les États-Unis.

 

Des pistes de réflexion


Voici quatre leçons que le Canada devrait tirer des travaux du Conseil de recherches des États-Unis s’il veut s’assurer de tirer pleinement profit des investissements actuels et accroître sa compétitivité sur la scène internationale :

 

1. S’engager à financer la recherche et le développement universitaires de façon stable et efficace


L’instabilité est l’ennemie de l’innovation. Alors que de nouveaux chercheurs et diplômés s’établissent au pays, la concurrence s’accentue pour obtenir l’appui financier d’organismes subventionnaires canadiens, particulièrement dans le domaine de la recherche fondamentale qui, si elle est essentielle, donne généralement des résultats à plus long terme.


Paradoxalement, l’appui important consenti à la recherche universitaire par le gouvernement canadien a engendré un fardeau financier considérable pour les principales universités de recherche au Canada, en raison de coûts non capitalisés. En effet, chaque dollar investi dans la recherche engendre des « coûts indirects » de l’ordre de 50 à 70 cents : services de commercialisation, services publics, technologies de l’information et examens des organismes de réglementation, par exemple. Ainsi, pour chaque subvention fédérale, les universités doivent réaffecter des fonds qui seraient autrement alloués à l’enseignement ou à d’autres secteurs clés. Afin d’accroître la compétitivité des États-Unis sur la scène internationale, le rapport recommande au gouvernement d’assumer la totalité des coûts directs et indirects de la recherche universitaire - et le Canada devrait emboîter le pas.

 

2. Réduire le fardeau réglementaire et accroître la responsabilisation


Nous devons disposer de mécanismes de responsabilisation qui favorisent la souplesse plutôt que de la réprimer. Les universités croulent sous le fardeau administratif, sans cesse alourdi par de nouveaux règlements et exigences en matière de rapports, et ce, tant au niveau provincial que fédéral.


Les universités et le gouvernement doivent revoir leurs processus afin de simplifier les mécanismes en matière de rapports, et les universités doivent s’engager à communiquer leurs résultats, à maximiser le rendement des investissements publics et à rentabiliser leurs opérations, services et programmes, conformément à leur mission fondamentale.

 

3. Favoriser l’enseignement aux cycles supérieurs


Le gouvernement fédéral et celui de nombreuses provinces ont investi judicieusement dans l’enseignement aux cycles supérieurs (maîtrise et doctorat), comme en témoigne le nouveau Programme de bourses d’études supérieures du Canada Vanier. Toutefois, comme l’indique le rapport, les universités doivent accroître la qualité et l’efficience des programmes aux cycles supérieurs, offrir à ces étudiants un encadrement de haute qualité et leur permettre d’acquérir une expérience et des compétences grâce auxquelles ils pourront jouer un rôle déterminant au sein ou à l’extérieur du milieu universitaire.


Pour ce faire, les universités doivent faciliter une obtention plus rapide du diplôme, améliorer le taux de diplomation et restructurer les programmes en fonction de nouvelles perspectives de carrière et de secteurs professionnels émergents.

 

4. Renforcer les partenariats avec les intervenants en innovation


En matière d’innovation, gouvernements, entreprises publiques et privées et universités ont tous un rôle à jouer. En multipliant les occasions pour les professeurs et les étudiants d’interagir avec les secteurs public et privé, au Canada comme à l’étranger, les diplômés seront mieux préparés, plus efficaces, innovants et productifs. En outre, l’élargissement et la diversification des programmes de stage axés sur la recherche collaborative ouvriront la voie à de nouvelles perspectives de carrière pour les diplômés.


Alors que d’autres pays cherchent à relancer une économie chancelante, le Canada jouit d’une conjoncture favorable et doit en profiter. Il lui faut agir maintenant.


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Heather Munroe-Blum, Principale et vice-chancelière de l’Université McGill

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La professeure Heather Munroe-Blum est la seule membre de l’extérieur des États-Unis au sein du comité ayant préparé ce rapport.


 
10 commentaires
  • Jean-François Filion - Abonné 26 juin 2012 07 h 24

    Think Big!

    Voilà une autre version de l'indigeste métarécit postmoderne de la «compétitivité sur la scène internationale» des universités. Encore un exemple de déconnexion d'une direction universitaire québécoise vis-à-vis de la crise actuelle...

    • Robert Bernier - Abonné 26 juin 2012 09 h 27

      Elle n'est pas du tout déconnectée de la "crise" actuelle. Elle essaie justement, au contraire, de vous faire comprendre pourquoi il faut refinancer nos universités.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 26 juin 2012 09 h 28

      C'est penser petit que de croire que l'excellence surgira non pas de la collaboration la plus ouverte et d'une saine compétition, mais du renforcement constant d'une mission tournée vers la perpétuation d'une élite locale, bien enracinée, respectueuse de valeurs corporatistes des étudiants, des professeurs et des chercheurs.
      À la longue, ce que vous trouverez, c'est la médiocrité. Les concours internationaux indiquent d'ailleurs que nous sommes sur la bonne voie, toutes nos universités se retrouvant en queue du peloton, sauf McGill et parfois UdeM.

  • Louis Aubin - Inscrit 26 juin 2012 09 h 17

    L'université néolibérale

    Heather Munroe-Blum a assisté à plusieurs réunion du groupe Bilderberg au cours des dernières années. Ce qu'elle propose est en phase avec la vision mondialiste qu'ils veulent nous faire avaler. Munroe-Blum résume assez bien la pensée néolibérale où l'université est au service des entreprises. Concurrence, compétitivité, innovation, rendement, responsabilité, déréglementation... autant de "buzzwords" pour maquiller une réalité: la prise en otage du savoir par l'économie.

    • Richard Laroche - Inscrit 26 juin 2012 11 h 12

      Vous le dites sur un ton offensé. Il faut être prudent car s'il faut faire comprendre quelque chose à monsieur-madame tout-le-monde de la majorité-silencieuse-brebis-oligarchique, il faut passer le message autrement.

      Ce qu'il faut exprimer, c'est pas une opposition à la fin, mais aux moyens. Le néolibéralisme international est en fait un système oligarchique complexe où le roi est à un royaume par l'intermédiaire de l'influence qu'il détient sur les différentes armées qui s'y ctouvent ce qu'un oligarque est à un marché par l'intermédiaire des actions qu'il détient dans différentes corporations qui y participent.

      Si on met le système d'éducation au service des corporations, ils ne l'utiliseront pas dans le bien commun, mais seulement dans leur bien des gros actionnaires (oligarques) qui les contrôlent dans l'ombre: c'est à dire, gagner la bataille et instaurer des monopoles, ce qui intrinsèquement diminue l'innovation et la compétitivité.

      En termes plus simples:

      L'éducation doit être mise au service du Peuple et des entreprises privées détenues par des actionnaires locaux, connus et responsables des conséquences transparentes de leur activités face à leurs concitoyens.

      L'éducation ne doit pas être mise au service d'entreprises détenues par des actionnaires étrangers et inconnus, qui n'éprouvent pas de sentiment d'appartenance et qui agissent en toute confidentialité sans aucune responsabilité envers le Peuple local.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 26 juin 2012 11 h 25

    Merci!

    Voilà quelques mois déjà que plusieurs cherchent à décrire en quoi le modèle universitaire est désastreux. On les traite alors de communistes, d'anarchistes, ou d'idéalistes, affirmant qu'il faille investir plus et développer des cerveaux. Vous démontrez admirablement l'étendue de la menace, et votre texte devrait suffir à éclairer les sceptiques.

    Parmi un florilège à sauce lourde, un passage qui m'a ému : «les universités doivent s’engager à communiquer leurs résultats, à maximiser le rendement des investissements publics et à rentabiliser leurs opérations, services et programmes, conformément à leur mission fondamentale.»

    Leur mission fondamentale! Wow!

    Assurer la «prospérité et la sécurité du pays»...Bien sûr, notre surconsommation n'atteint pas le niveau de nos voisin du Sud, ni notre niveau d'inégalité. En outre, il faut attaquer les premiers, puisque nous savons, grace à vous, qu'un diplômé étranger est un ennemi. Pour le combattre, offrir des diplômes...plus rapides.

    Quoi, le Tiers-Monde s'éduque? Vite, coupons-lui les jambes, il ne faut jamais qu'il atteigne notre niveau de bien-être, sinon c'est la fin pour nous. Soyons toujours une longueur d'avance devant les autres, même lorsqu'au bout du rouleau l'abîme se déploie.

    Il y avait longtemps que je n'avais rien lu d'aussi peu inspirant, d'aussi méprisant pour mes idéaux et pour les valeurs humaines. Merci de me donner le goût de continuer la lutte.

  • Michel Lemay - Inscrit 26 juin 2012 13 h 35

    D'accord, Madame

    Cette aspiration du savoir pour tous au service de personne opère un nivellement de bas étage. Les Québécois les plus casseroles souhaitent que l'on devienne une terre de "génériques". Recherche fondamentale, centre d'excellence, développement de la fine pointe technologique, laissons la performance aux capitalistes, aux sans coeurs, aux tout économie.
    Un système éducatif médiocre est gratuit. Les conséquences sont incalculables.
    Michel Lemay
    Drummondville

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 26 juin 2012 14 h 38

      L'éducation n'est jamais gratuite pour la société : qu'elle le devienne pour les étudiants n'implique pas du tout une baisse du financement. En fait, nous pourrions plutôt dire qu'une hausse des frias de scolarité risque plutôt d'entraîner une baisse de fréquentation, donc de financement.

      La recherche fondamentale est défendue par toutes les assos étudiantes. C'est plutôt le tout à l'industrie qui inquiète.

      Ce qui dérange du texte est la pauvreté des arguments en faveur de l'éducation supérieure. En fait, je dirais pour ma part que, tant que des gens comme Harper pourront faire des pubs négatives et débiles et se faire élire, ce voudra dire que notre système d'éducation est déficient.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 juin 2012 15 h 45

      ''Un système éducatif médiocre est gratuit.''
      Et vous basez cette affirmation sur quoi au juste?
      Je ne pense pas que les pays européens dont l'éducation est gratuite aient un système médiocre. Je crois que même le Mexique a un meilleur système que le nôtre...

  • Stéphane Martineau - Inscrit 26 juin 2012 17 h 34

    Une fois de plus....

    Un discours qui donne la nausée, tous les poncifs du néo-libéralisme y sont...Michel Freitag avait raison d'être pessimiste avant de nous quitter.