La réplique › Histoire - Une erreur de plusieurs siècles enfin réparée

Cette reconnaissance officielle appuyée par un rapport exhaustif de Jacques Lacoursière et avalisée par plusieurs historiens est la juste réparation d’une erreur historique majeure perpétuée pendant plus de trois siècles.

La notion de cofondatrice de Montréal n’est pas nouvelle, même si elle a toujours été employée de façon officieuse. La biographe de Jeanne Mance, Marie-Claire Daveluy, la nomme ainsi en 1934. Dom Guy-Marie Oury, son hagiographe, se contente pour sa part d’enlever le « co » de trop pour la nommer fondatrice de Montréal en 1983. En 1992, Jeanne Mance est nommée publiquement cofondatrice de Montréal, à l’occasion du 350e anniversaire de Montréal. Et il y en a d’autres qui, à la lueur de leurs lectures et de leurs recherches, ont très vite compris l’importance du rôle de Jeanne Mance dans la fondation de Montréal. Les Hospitalières les premières. Malheureusement, ce titre a été occulté dans les livres d’histoire pendant des siècles et le plus grand nombre a retenu Jeanne Mance comme étant uniquement la fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal.

 

Rôle crucial

Pourtant, selon l’historien Marcel Trudel, « le rôle crucial de Jeanne Mance dans la fondation de Ville-Marie est reconnu publiquement lorsqu’elle est appelée à poser une pierre angulaire de l’église Notre-Dame en 1672 ». Vous accordez une importance particulière au fait que Maisonneuve ait coupé le premier arbre en arrivant. Avant de mourir, Jeanne Mance a pour sa part posé des gestes fondateurs de taille qui la mettent de son vivant sur un pied d’égalité avec Maisonneuve.

À leur époque, on ne parle pas de fondateur ou de fondatrice. Avant même de fouler le sol de la Nouvelle-France, Maisonneuve et Jeanne Mance deviennent membres de la Société de Notre-Dame de Montréal et sont tous deux engagés par Jérôme le Royer de la Dauversière. Lui, pour s’occuper des choses « du dehors » (défricher, former un fort, la défense), et elle, pour s’occuper des choses « du dedans » (la gestion, l’économie, l’intendance, les finances et enfin, le soin des corps et des âmes).

Maisonneuve n’a jamais été mandaté par le Roi, comme l’affirme l’historien que vous citez. En revanche, dans son Histoire du Montréal, leur contemporain Dollier de Casson mentionne qu’après avoir engagé Maisonneuve, les associés « avaient besoin d’une fille ou bien d’une femme de vertu assez héroïque et de résolution assez mâle pour venir en ce pays prendre le soin de toutes ces denrées et marchandises nécessaires à la subsistance de ce monde, et pour servir en même temps d’hospitalière aux malades et blessés ».

On parlera ensuite des Véritables motifs de Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal. Jeanne Mance étant la première femme membre suivie immédiatement de sa bienfaitrice madame de Bullion, le terme « et Dames » est ici justifié.

Le jour de leur grand départ, Théophraste Renaudot ne retiendra d’ailleurs que le nom de la Damoiselle Mance dans son article paru dans la Gazette le 9 mai 1641. Et pour cause. Jeanne Mance embarque de La Rochelle à cette même date à bord d’un navire avec 12 hommes, et Maisonneuve à bord d’un autre navire avec 25 hommes. Pour la petite histoire, le bateau de Jeanne Mance arrive à Québec un mois avant celui de Maisonneuve et c’est elle qui rassure les troupes et dirige les opérations. Comme tous bons chefs d’entreprise, ils ne sont jamais partis ensemble. Lors de leurs voyages en France, il y en avait toujours un des deux qui restait en poste à Montréal pendant l’absence de l’autre.

Contrairement à ce que vous affirmez, la parité homme-femme existe bel et bien dans le microcosme du projet de Montréal. La maxime en latin qui s’applique aux femmes du xviie siècle aut maritus, aut murus, pour « un mari ou un mur », ne s’applique pas à Jeanne Mance. Elle n’est ni veuve, ni mariée, ni religieuse. Cette célibataire laïque est pour le moins moderne. Revisiter l’histoire de Jeanne Mance telle qu’elle s’est réellement passée n’est en aucun cas un « détournement de l’histoire à des fins idéologiques ».

 

Des oublis

Pour revenir à cette citation de madame Habib, je crois plutôt que ce sont les hommes des XVIIIe et XIXe siècles qui ont « projeté leurs aspirations dans le passé » en faisant de ce gentilhomme désintéressé, dont on ignore totalement le portrait, un héros conquérant qu’ils ont représenté brandissant un étendard et surplombant un immense monument sur la Place d’Armes de Montréal avec, à ses pieds, une Jeanne Mance agenouillée soignant le doigt d’un petit Amérindien.

Pourtant, c’est Jeanne Mance qui amène la majeure partie des fonds pour fonder Montréal. Comme le mentionne l’historienne Marie-Claire Daveluy, une somme colossale de 200 000 livres a été recueillie lors d’une assemblée de la Société de Notre-Dame de Montréal à Paris avant même que Montréal ne soit fondée, grâce à Jeanne Mance. Mais ça, on l’a oublié. En 1651, Jeanne Mance remet 22 000 livres de l’Hôtel-Dieu à Maisonneuve en lui demandant d’aller chercher en France cent colons. Cette somme a sauvé Montréal. Rien que ça. Certains historiens ajoutent même que ce geste de Jeanne Mance a sauvé le Canada tout entier.

Jeanne Mance est présente à Paris lors de la cession de l’Île de Montréal aux Sulpiciens en 1663. C’est elle qui passe le flambeau des valeurs de la fondation pendant que Maisonneuve reste en poste à Montréal. Par ailleurs, comme le mentionne ma narration à la fin du film, « elle est la seule des membres fondateurs à être restée, à être décédée et à être inhumée à Montréal. Les autres n’ont jamais mis les pieds ici, quant à Maisonneuve, il est reparti et décédé à Paris ».


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Annabel Loyola - Cinéaste et membre de la Société historique de Montréal et de la Société d’histoire et de généalogie du Plateau-Mont-Royal, l’auteure a reçu en 2010 la médaille de la Société historique de Montréal pour sa contribution à l’histoire de Montréal avec son film La Folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance.

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Réponse du journaliste
 

Madame,
 

Que Jeanne Mance ait fait partie des fondateurs de Montréal, joué un rôle essentiel et même sauvé la colonie en 1653, personne ne le conteste. À ce titre, l’oeuvre immense de Jeanne Mance n’a nullement besoin d’être « réhabilitée ». C’est Dollier de Casson qui disait que Jeanne Mance s’occupait des choses « du dedans » (intendance, finances, soin des corps et des âmes). Elle était donc ministre des Finances et de la Santé, mais pas premier ministre.

Comment imaginer qu’en pleine guerre contre les Iroquois, Montréal ait pu être fondée par quelqu’un d’autre qu’un chef militaire capable d’imposer par la force son autorité sur ces territoires vierges ? Si Jeanne Mance est l’égale de Maisonneuve, pourquoi n’abat-elle pas le premier arbre avec lui ? Pourquoi ne transporte-t-elle pas avec lui la croix sur le Mont-Royal ? Pourquoi ne gouverne-t-elle pas Montréal comme Maisonneuve le fera 20 ans durant ? En passant, l’historien Éric Bouchard n’a jamais dit que Maisonneuve avait été « mandaté » par le Roi pour fonder Montréal (comme l’a été Champlain pour fonder Québec), mais qu’il était « investi des pouvoirs souverains ». Sinon, au nom de qui rendait-il la justice et était-il gouverneur ?

Votre vision contemporaine, romantique et féministe fait de Jeanne Mance une femme « à contre-courant de son époque » alors qu’elle était au contraire totalement éprise des idéaux de la réforme catholique de son temps et faisait d’abord oeuvre évangélisatrice. Si Marie-Claire Daveluy attribue à Jeanne Mance le titre de « cofondatrice », elle cite aussi Jérôme le Royer, Jean-Jacques Olier et Maisonneuve parmi les « fondateurs ». Concernant ce dernier, elle affirme que c’est bien lui qui fut « au Canada investi du pouvoir correspondant aux mêmes droits et devoirs des dirigeants en France, de la Société Notre-Dame de Montréal ».

À moins évidemment de considérer comme vous le laissez entendre que, « occulté pendant des siècles », le rôle de Jeanne Mance ait été l’objet d’un sombre complot… qui reste à démontrer.


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Christian Rioux

14 commentaires
  • Yves Petit - Inscrit 21 juin 2012 07 h 44

    Rioux a raison

    Comme je le dis souvent à mes enfants ''si vous voulez comprendre les gens d'ailleurs ou d'une autre époque, mettez-vous à leur place''.

    Cela prend une bonne dose d'humilité, de connaissances et d'absence de préjugés. Dans ce cas-ci, M. Rioux a raison. Maisonneuve était investi d'une mission-celle de fonder une colonie sur l'île de Montréal. Madame Loyola, dans sa lettre, occulte presque entièrement le rôle évangélisateur de Jeanne-Mance puisque ce n'est définitivement pas à la mode du jour.

    • France Marcotte - Abonnée 21 juin 2012 12 h 14

      Voilà un bel exemple d'affirmations péremptoires.

  • Gabriel Deschambault - Inscrit 21 juin 2012 09 h 30

    Loyola a raison

    Je ne comprends tout simplement pas l'attitude de Monsieur Rioux, qui nous parle de déboulonnage et de détournement de sens, en ce qui concerne cette lecture de l'histoire de Montréal.

    C'est curieux, avec cette nouvelle connaissance de ces faits et gestes; et avec la question du «dedans» et du «dehors»; je vois presque un De Maisonneuve en gros bras et tres fier de la plume à son chapeau, mais pas nécessairement tres bon administrateur.

    Peut-être doit-il (et devons-nous) une fière chandelle à cette Jeanne qui semblait aussi bien s'entendre avec quelques petites choses du «dehors» ($$$). Dans toute entreprise d'envergure, le succès n'est pas toujours le fait d'un seul «homme»; mais toujours celui d'une équipe, dont les talents se complètent et convergent vers la réalisation de l'entreprise.

    Merci Jeanne et sans rancune mon Paul

  • Paul Gagnon - Inscrit 21 juin 2012 09 h 34

    Sainte Famille (1845, 2012)

    On ne dira jamais assez combien l'idéologie est, aujoud'hui, l'opium... des intélectuels.

  • Audrey Simard - Abonnée 21 juin 2012 10 h 26

    Anti-féminisme et manque de rigueur

    Encore une fois, comme dans plusieurs de ses chroniques précédentes, M. Rioux fait preuve d'anti-féminisme. À cela s'ajoute un manque de rigueur journalistique flagrant. En ripostant avec un mépris certain à la réplique de Madame Loyola, M. Rioux ne fait que ré-affirmer sa position initiale, sans apporter aucun élément nouveau. Il ne fait que réitérer son anti-féminisme, en s'inscrivant dans une loooongue lignée d'hommes qui, de tout temps, ont chercher à occulter la place et le rôle des femmes dans l'Histoire de l'humanité. Effectivement, à quoi d'autre qu'à l'idéologie patriarcale sert cet acharnement à toujours ramener les femmes dans l'ombre de leurs compères masculins, à une position subordonnée au service de ces messieurs, de bonne et pieuse dévouée au soin des autres et de sucroît au service d'une religion qui les a toujours opprimées? En comparant le féminisme au romantisme, M. Rioux ne fait que s'enfoncer et prouver à quel point il n'a aucune compéhension (pire: aucune volonté de comprendre) ce qu'est l'analyse féministe des rapports de pouvoir qui ont toujours existé et existe encore fortement dans nos sociétés.

    • Jean Guy Nadeau - Abonné 21 juin 2012 12 h 40

      Je suis interpellé par les deux visions et davantage convaincue par Madame Loyola. Mais quand vous parlez d'un "acharnement à toujours ramener les femmes dans l'ombre de leurs compères masculins" (ce que je constate aussi)m, je me dis qu'elles étaient donc déjà dans leur ombre! N'est-ce pas aussi contre cela que s'inscrit le mouvement féministe qui vise à projeter autrement la lumière. Dommage que votre texte soit fait de tant de (langue de) bois.

    • France Marcotte - Abonnée 21 juin 2012 14 h 53

      Chipotage! monsieur Nadeau.

      C'est la version sophistiquée du mépris?
      Tout compte fait, je l'aimais mieux brut, plus franc.

  • Jean Boucher - Inscrit 21 juin 2012 10 h 27

    Franchement M. Rioux!

    « Pourquoi ne transporte-t-elle pas avec lui la croix sur le Mont-Royal ?»!/?*. Votre réponse du journaliste est décevante.

    Les interprétations de faits historiques complexes peuvent varier et évoluer selon les historiens et les époques, et ce souvent grâce à l'apport de nouveaux documents (ainsi il y a quelques mois, selon un généalogiste ou historien français, Champlain aurait éré baptisé protestant à La Rochelle).

    Jeanne Mance mérite qu'on s'occupe d'elle comme vous le faites. Votre film est bienvenu et votre contribution à l'histoire de Montréal et du Québec est importante. Continuez Mme Loyola, vous avez tout notre appui.