Francophonie - Pour sauver le français, le multilinguisme

La Francophonie a une identité, elle existe, à elle de le faire savoir à la jeunesse, aux peuples et aux décideurs. À elle de leur montrer qu’ouverture au monde et identité sont compatibles et même que l’une ne peut subsister sans l’autre.


La marche en avant nécessite que l’on prenne en compte deux paramètres incontournables. D’abord, celui de l’urgence : on n’a que trop attendu. Il faut que des décisions claires assorties d’un effet de levier rapide soient prises au prochain Sommet en octobre 2012, préparées par le Forum mondial de la langue française organisé à Québec en juillet. Ne nous leurrons pas, le français peut être vite menacé comme langue universelle. Il ne s’inscrit pas dans une dynamique comparable à d’autres langues.


Ensuite, celui des populations cibles : c’est-à-dire en priorité la jeunesse, car elle est l’avenir de la Francophonie, mais aussi les décideurs publics et privés, car ils font la Francophonie d’aujourd’hui.


Le moment est venu en Francophonie de se présenter comme les premiers défenseurs du multilinguisme et, à ce titre, de faire preuve d’un civisme linguistique affirmé et revendiqué par les chefs d’États et de gouvernement de la Francophonie.

 

Manque de civisme


Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui. Ce manque de civisme linguistique francophone est particulièrement fort dans plusieurs pays, particulièrement en France où la majorité des élites voient la Francophonie et la langue française non pas comme des occasions à saisir, mais comme des obstacles.


La langue française est boudée, voire combattue, au point que certains font campagne pour l’anglais seule langue internationale, au détriment du multilinguisme. On voudrait permettre aux établissements d’enseignement supérieur d’enseigner totalement en langue anglaise, d’autres proposent non l’enseignement des langues, mais l’enseignement du seul anglais dès l’âge de trois ans. Toute personne ayant un avis contraire est considérée non seulement comme démodée et dépassée, mais comme dangereuse car forcément d’extrême droite ou nationaliste.


Pour les tenants de la langue unique, la langue française n’aurait plus de rôle à jouer dans la mondialisation actuelle. Il faudrait en prendre acte et passer sans état d’âme à autre chose. Des élites mènent bataille pour en finir avec le français.


Une bataille à mener


Il faut sauver le français, et pour le sauver, il faut défendre le multilinguisme. Si on gagne la bataille du multilinguisme, on gagnera la bataille du français. Encore une fois, l’un n’ira pas sans l’autre. Ce combat, la Francophonie ne le gagnera pas seule. Nous devons resserrer nos liens avec les autres grandes aires linguistiques et les organisations les représentant (y compris le Commonwealth), mener ensemble certaines actions de promotion du multilinguisme. Nous sommes représentatifs d’une aire où le français cohabite avec d’autres langues, certaines officielles, d’autres locales ou régionales. Pourquoi ne pas nous appuyer sur cette réalité pour proposer à ces autres grandes aires linguistiques d’agir de concert ?


Des actions phares


Pour ce faire, nous proposons quelques mesures concrètes, à notre avis réalistes pour peu qu’on en ait la volonté politique. Ces propositions ont pour objet d’inscrire la Francophonie dans une mondialisation qu’elle contribuerait à rendre plurilingue et qui accepterait la diversité. Elles pourraient faire de la Francophonie, sinon un modèle, du moins une référence. Quatre actions phares prioritaires semblent devoir porter l’engagement de la Francophonie en matière de promotion du multilinguisme :


Amorcer une démarche visant l’adoption soit d’une Convention internationale sur la diversité linguistique, soit d’un protocole touchant la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée par l’UNESCO, en 2005, et agir pour que le multilinguisme soit reconnu « patrimoine commun de l’Humanité ».


Promouvoir une éducation francophone du primaire au supérieur mettant l’accent sur le multilinguisme dans le cadre des parcours éducatifs plurilingues. Le trilinguisme avec la langue maternelle doit être la norme dans les pays francophones. Les pactes linguistiques que l’Organisation internationale de la Francophonie signe avec ses membres doivent être systématisés en ce sens. Elle doit aussi, au sein de l’OIF, se donner un outil éducatif visible et doté d’une véritable capacité d’initiative sous la forme d’une Agence ou d’une Fondation pour l’éducation.


Mobiliser les décideurs d’aujourd’hui et de demain des pays membres en dotant la Francophonie d’un Institut des Hautes Études francophones et du multilinguisme pour faire connaître et montrer l’intérêt de la Francophonie et les enjeux de la diversité linguistique. Ils doivent pouvoir se forger une connaissance et une perception pertinente et actualisée de la Francophonie, du multilinguisme et des défis de la mondialisation. Le champ d’action de l’IHEF concernera non seulement les cadres des États et des collectivités locales, mais également ceux de la société civile.


Faciliter la mobilité au sein de la Francophonie. Les enseignants, chercheurs, entrepreneurs, étudiants, artistes, sportifs et, plus généralement, toutes les personnes dont les activités projetées sont en correspondance avec les intérêts des États francophones concernés doivent pouvoir jouir de préférences de circulation et d’un accueil préférentiel aux frontières. Dans un contexte de mondialisation, il convient de créer les conditions d’appartenance et de non-exclusion.


Un débat nécessaire


L’avenir de la langue française passe désormais par la promotion du multilinguisme. La langue unique n’est plus possible. Le monde multipolaire, s’il veut être pacifique et se développer dans l’équilibre, doit être multilingue. Le multilinguisme est d’autant plus nécessaire pour la langue française qu’elle n’est pas la langue maternelle de la plupart des pays de l’aire linguistique francophone. Il faut agir pour qu’elle continue à être choisie.


Le Forum mondial de la langue française de juillet 2012 à Québec fournit l’occasion d’en débattre et le prochain Sommet de Kinshasa à l’automne 2012 celle de prendre des décisions leviers en faveur du multilinguisme comme bien commun de l’Humanité et pour sa consolidation en Francophonie.


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Ont signé ce texte les autres membres du Groupe de travail créé par le président Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie, sur « Multilinguisme et Francophonie » : Évelyne Garnier Zarli, Michel Guillou, Khalil Karam, Samia Kassab Charfi, Joëlle Le Morzellec, Albert Lourde, Arayik Navoyan, Madani Sy Seydou, Jean Tabi Manga, Minh Trinh Van Minh.

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