Une émeute contre la conscription en 1812

Le mois de juin correspond cette année au 200e anniversaire du déclenchement de la fameuse guerre de 1812, un anniversaire que certains voudraient voir célébré comme une grande démonstration d’unité canadienne. Pourtant, dès le départ, l’enrôlement obligatoire rencontra une certaine opposition, dont l’émeute survenue à Lachine du 1er juillet 1812 constitue le point culminant.

Le 18 juin 1812, les États-Unis déclarent la guerre à la Grande-Bretagne. À titre de colonie anglaise, le Bas-Canada est aussitôt entraîné dans le conflit.


Dès l’hiver, le gouverneur George Prevost avait procédé au tirage au sort des premiers conscrits âgés de 18 à 30 ans, afin de les préparer au plus tôt en vue des combats à venir. La rumeur s’était cependant vite répandue à propos des piètres conditions de vie et de la discipline de fer qui régnaient dans les casernes. C’est donc au compte-gouttes que les conscrits se manifestent, en particulier dans l’ouest de Montréal où, des 59 hommes appelés pour la division de Pointe-Claire, seuls 28 s’étaient rapportés au camp de La Prairie et, de ce nombre, 4 avaient presque aussitôt pris la fuite.


Devant ce climat d’insubordination, le commandement de la milice dépêche le major Jean-Philippe Leprohon et une trentaine d’hommes afin de mener la chasse aux déserteurs et de rétablir l’ordre. Dès le 29 juin, ils arrêtent deux fuyards, puis un troisième le lendemain. On en est là quand la troupe se profile sur la côte Saint-Jean de Sainte-Geneviève, chez le capitaine Joseph Binet, où plusieurs hommes se trouvent embusqués, bien décidés à résister et à libérer les leurs.

 

Une insurrection ?


D’après le témoignage du major Leprohon, « un grand nombre d’hommes bordaient le chemin et le suivaient de près, et un grand nombre cherchait à me devancer et, à la fin, ils nous ont barré le chemin au nombre de 30 ou 40 qui se sont augmentés à plus de 100 et dont j’en ai reconnu plusieurs que je venais de laisser chez le capitaine Binet ; près de 40 étaient armés ». Sous la menace, Leprohon est alors obligé de laisser filer le prisonnier fait le matin.


Quant aux insurgés, grisés par leur succès facile et enhardis par la libération du déserteur, ils décident de suivre la troupe de Leprohon afin de repérer et possiblement de libérer les deux prisonniers faits la veille : « Ils n’avaient peur de rien et se sentaient capables de manger tous les soldats qui leur seraient opposés : Nous voulons ravoir nos prisonniers, scandent-ils, nous reviendrons demain pour voir si vous avez ramené nos prisonniers. - Vous voulez donc faire une guerre civile, leur ai-je demandé ? - Ma foi oui, m’ont-ils tous répondu. » Plus loin dans son témoignage, Leprohon le dit autrement : « Vous voulez donc faire une insurrection ? leur demande alors Leprohon ? - Nous voulons faire une guerre civile […]. »


Durant la soirée, des insurgés sillonnent les côtes vers Sainte-Geneviève, Saint-Laurent, baie des Valois et jusqu’aux Cèdres et les Coteaux, dans la péninsule de Vaudreuil, afin que, de partout, on converge vers Lachine, où la troupe de Leprohon s’est finalement réfugiée. Parallèlement, deux émissaires avaient été dépêchés à Montréal y rencontrer les autorités pour questionner la légalité de la conscription et, si possible, négocier une entente afin de sortir de la crise.

 

Condamnations


Le 1er juillet 1812, quelques centaines d’hommes, dont plusieurs armés de fusils, de pistolets ou de bâtons, se profilent devant Lachine. Le capitaine Binet est du nombre, mais la direction des émeutiers est désormais assurée par des notables de Pointe-Claire, dont Guillaume Mallet et les frères Courville. Selon divers témoins, une fois libérés les deux déserteurs arrêtés le 29, les insurgés comptaient s’emparer d’embarcations amarrées au quai et traverser le fleuve afin de libérer tous les conscrits au camp de La Prairie.


Durant plusieurs heures la situation demeure incertaine, tandis que le nombre d’insurgés massés à Lachine fluctue tout au long de la journée pour atteindre environ 400 hommes : « Rendez-nous nos jeunes gens et nous nous en irons chez nous. - C’est impossible, leur objecte le major Chaboillez. - Eh bien, répondent-ils, nous forcerons pour les avoir ; demain, à 1500 ou 2000, nous saurons bien imposer nos conditions. »


L’affaire prend une nouvelle tournure avec l’arrivée du corps d’armée du magistrat John McCord. Ce dernier adopte aussitôt une attitude intransigeante, lit l’acte d’émeute et ordonne aux manifestants de se disperser. Après quoi, les soldats arrivés entre-temps tirent un coup de canon au-dessus de la tête des manifestants. Ceux-ci ripostent. Des coups de feu sont échangés et l’engagement se solde par plusieurs blessés et la mort de deux Canadiens. La foule se débande ensuite dans le désordre.


Le lendemain, l’armée procède à une razzia dans les maisons de la côte et arrête 37 hommes soupçonnés de pratiques séditieuses. De ce nombre, 14 seront poursuivis et condamnés à la Cour du Banc du Roi à des peines variant de 16 à 24 mois, purgées à la prison de Montréal.


Selon l’historien Jean-Pierre Wallot, les émeutiers de Lachine étaient persuadés que la loi de la milice n’avait pas été adoptée et que la conscription était donc illégale. C’est d’ailleurs la défense qu’ils invoqueront tous lors de leur procès. Selon Christian Dessureault, cette émeute démontre plutôt la profonde réticence des paysans canadiens à accepter la conscription, malgré les discours du clergé et de la petite bourgeoisie insistant sur la fidélité à la Couronne britannique. Le soulèvement ne s’inscrirait donc pas dans un large mouvement de contestation du pouvoir colonial ou monarchique. Les habitants auraient plutôt réagi à une menace extérieure lorsque les autorités militaires ont envoyé des hommes armés pour s’emparer de déserteurs dans leurs paroisses, voire dans leurs demeures.


1812 s’inscrit donc bien parmi les épisodes de résistance des Canadiens français à l’enrôlement obligatoire ; une résistance qu’on avait déjà constatée durant l’invasion américaine de 1775 et lors de l’appel de la milice en 1794, et qu’on allait retrouver sous d’autres formes lors des crises de 1917 et de 1940.


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Gilles Laporte - Historien et enseignant au Cégep du Vieux Montréal

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