Un faux pas qui abaisse le débat

Madame la ministre,

C’est avec grand désarroi que nous avons pris connaissance des propos que vous avez prononcés ce vendredi 8 juin, propos selon lesquels « nous, on sait ce que ça veut dire le carré rouge, ça veut dire l’intimidation, la violence, ça veut dire aussi le fait qu’on empêche des gens d’aller étudier». Nous nous trouvons aujourd’hui dans l’obligation de vous demander de présenter des excuses publiques pour ces propos démagogiques qui tentent de discréditer la légitimité du port du carré rouge et de réduire malhonnêtement le sens qui lui est attaché, méprisant du coup le choix réfléchi et affirmé de très nombreux membres de la communauté artistique québécoise.

Que la ligne de parti vous oblige à une certaine réserve, nous le comprenons, mais que vous prêtiez si facilement votre ministère comme tribune à ce type de propagande alors qu’il est chargé d'administrer et de représenter les intérêts du milieu culturel québécois, nous indigne profondément: vous n’êtes pas sans savoir que la grande majorité des acteurs de ce milieu arborent fièrement le carré rouge. Tout comme le premier ministre se doit d'être le représentant des intérêts de tout un peuple (chose qui, malheureusement, est actuellement mise en doute au Québec), une ministre de la Culture ne peut se permettre de mépriser les artistes et les travailleu(rs)ses culturel(le)s qui fondent les raisons d'être de son ministère.

Si votre objectif, en stigmatisant la violence associée au mouvement étudiant, est de vous faire du capital politique, nous tenons à vous rappeler que ce genre de stratagème éveille ce qu'il y a de plus boueux dans les consciences, et que de ne pas le savoir est indigne d’une ministre de la Culture. Or ce ne sont pas les voix qui manquent pour relever le sens et le niveau du débat que de toute évidence vous travaillez à abaisser: ces voix constituent le terrain fertile de la culture et viennent précisément de ce pan de la société qui oppose une culture humaniste à cette culture d’entreprise qui violente la libre pensée. Si le seul argument que vous décidez d'opposer à ce schisme idéologique profond est le recours à la peur pour justifier la nécessité du maintien de l’ordre, nous tenons à vous rappeler que ce flirt est extrêmement dangereux, et que dresser les vieux épouvantails de la peur au service de l’ordre rappelle de très mauvais souvenirs d’une histoire pas si lointaine.

Il est plus que temps que vous et les membres de votre parti preniez les responsabilités qui vous incombent en tant que représentants politiques quand vous usez de tels moyens de propagande pour diviser l’opinion publique, en stigmatisant le port du carré rouge comme un geste soutenant la violence. Vous aimez « oublier » que ce mot qui vous vient si fréquemment aux lèvres n'est pas incarné par les centaines de milliers de personnes, étudiants et citoyens qui marchent chaque soir dans nos rues, mais par un corps policier qui multiplie honteusement les gestes de brutalité envers des manifestants pacifiques. Vous aimez « oublier », aussi, que cette violence est celle de vos mots menteurs et méprisants, de votre inaction et de votre irrespect envers une part grandissante de notre population. Ce glissement sémantique témoigne de votre condescendance vis-à-vis de notre intelligence et du peu de respect que vous avez pour les raisons profondes et réfléchies d’arborer ce bout de tissu rouge.

Une ministre de la Culture doit savoir faire preuve de discernement et ne pas rater l’occasion d’élever le débat au-dessus de la mêlée. Ce ne fut malheureusement pas le cas ce vendredi 8 juin et nous exigeons des excuses pour ce faux pas qui tente de nous plonger dans une rhétorique de la peur et dénigre par le fait même l’intelligence du milieu culturel et de ses représentants, qu’ils portent ou non le carré rouge. Nous ne pouvons consentir à cet abaissement du débat sur la place publique et cautionner par notre silence vos propos irrespectueux.

En espérant que vos mensonges cesseront rapidement de leurrer notre population, nous signons tous, acteurs et actrices du milieu culturel québécois.
12 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 13 juin 2012 01 h 56

    « Une ministre de la Culture doit savoir faire preuve de discernement »…

    On peut s’interroger au sujet de la capacité de discernement évoquée par les auteurs de cette demande d’excuses à Madame St-Pierre, alors que celle-ci a déjà soulevé toute une controverse en prenant position publiquement en faveur de la politique d’intervention armée du gouvernement conservateur en Afghanistan, et ce alors qu’elle était à l’emploi de Radio-Canada comme journaliste (*).

    Dans cette affaire de stigmatisation des porteurs du carré rouge que l’on accuse de “violence” et d’“intimidation”, il y a plus qu’une question de discernement, il y a aussi et surtout cet anéantissement de l’éthique qui consiste à collaborer à une entreprise de propagande et de démagogie gouvernementales qui est intrinsèquement perverse.

    Il y a de plus la soumission à un appareil politique qui accumule dérives et dérapages, et dans cette abolition du sens critique, il n’y a plus de marge de manœuvre, ni d’ouverture à ce qui pourrait apparaître raisonnable à tout citoyen. C’est pourquoi la ministre de la culture a refusé de s’excuser et qu’elle persistera dans cette absurde position, au risque d’y perdre sa réputation … à moins qu’elle ne pose un geste de survie politique, c’est-à-dire sa démission dans les meilleurs délais.

    Yves Claudé

    (*) http://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_St-Pierre

    • Chantal Mino - Inscrite 13 juin 2012 10 h 02

      Merci aux artistes pour leur implication et pour leur lettre envoyée et publiée au Devoir aujourd'hui.


      Encore merci au Devoir, dernier bastion des grands médias pour préserver notre droit à l'information impartiale et notre démocratie ainsi que nos droits fondamentaux au Québec.

      Et merci tout particulier à vous M. Claudé ! C'est toujours un plaisir enrichissant de vous lire si bien écrit et si bien dit et de profiter de votre générosité à partager votre savoir pour en emplir le nôtre.

  • Michel Lebel - Abonné 13 juin 2012 06 h 29

    Manichéisme!

    Des propos irrespectueux, il s'en dit beaucoup de nos jours au Québec! Et les excuses sont rares! Certes la ministre St-Pierre a manqué ici de discernement et elle devrait savoir quoi faire pour corriger le tir.

    Disons aussi que cette lettre des artistes est bien longue et tourne des coins bien ronds au sujet de la violence, semblant provenir seulement des policiers, et aussi au sujet de l'opposition entre culture humaniste(bonne) et la culture d'entreprise(mauvaise). Le ton est fort manichéen, ce qui n'est pas le meilleur moyen pour calmer le jeu en cette période de crise sociale . Enfin... Une crise qui dure amène toujours des débordements. Cette crise doit cesser. Pour le bien commun, notion dont on parle hélas peu.


    Michel Lebel

    • Chantal Mino - Inscrite 13 juin 2012 10 h 04

      Monsieur Lebel,

      Vous dites : «Cette crise doit cesser. Pour le bien commun, notion dont on parle hélas peu.»

      Vous avez raison sur le fait que cette crise doit cesser, et cela dépend de Jean Charest et de son PLQ. Mais pour ce qui est du bien commun, il est certain que si vous n'avez pas lu attentivement et n’avez pas essayé de comprendre les points de vue qui vous sont différends et n'adhèrent pas à vos valeurs et à votre pensée, vous avez la perception que peu de personnes parlent du bien commun, pourtant, juste le port du carré rouge signifie cet état de fait Monsieur et nombre de ceux qui supportent les étudiants en font mention à chaque fois qu’ils parlent ou agissent. Vous avez vraiment une perception sélective Monsieur et il apparaît que vous rejetez d'emblée les articles et les commentaires nombreux de ceux qui défendent le bien commun de tous les Québécoi(se)s, le 100%, au lieu du 1% et de leurs larbins qui en profitent et abusent de nos biens publics québécois impunément.

    • Solange Bolduc - Inscrite 13 juin 2012 16 h 58

      Mme Mino, ne demandez pas à M. Lebel de comprendre, c'est trop pour lui. Il n'a que des idées fixes!

    • Claude Poulin - Abonné 13 juin 2012 18 h 02

      Avec bonheur Madame la Ministre a accepté ce matin de s'excuser devant l'Assemblée nationale. Et Monsieur Lebel a bien raison de souligner que cette lettre tourne "des coins biens ronds". Aucunes allusions aux abus de toutes natures (inutile de les nommer) qui ont été pratiqués au nom de la cause que représente ce carré rouge. Des gestes de violence physique contre les biens et de violence morale contre les personnes (étudiants et autres) soumises à de l'intimidation et à la négation de leurs droits. Gestes irrationnels qui n'avaient rien à voir avec cette cause. Et qui en fin de compte ont contribués à son dérappage et à son échec. Claude Poulin Québec

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 13 juin 2012 08 h 23

    Cette crise doit cesser.Surtout pas.

    "Cette crise doit cesser." Surtout pas, c'est la seule stratégie des liébraux pour faire oublier leur bilan et la conclusion qui vient avec :

    Le pire gouvernement de notre histoire.

  • Claude Paradis - Inscrit 13 juin 2012 08 h 56

    Un appuis de taille contre la propagande de peur du P.L.Q.

    Merci de prendre la parole,pour contré cette propagande du gouvernement qui cherche a gardé le pouvoir par la peur !!!!!!

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 juin 2012 09 h 26

    Quelque chose comme de la simple bêtise

    C'est trop accorder d'importance à ses propos que de déchirer sa chemise et saigner toutes les larmes de son corps... tout en rajoutant sa propre petite couche de démagogie.

    Les crises ne sont des opportunités que si on a la sagesse de ne pas se laisser mener par la colère et si on s'efforce d'opposer à la simple bêtise plus de rigueur, d'honnêteté, de cohérence.

    Message non subliminal : Madame St-Pierre, votre comportement illustre une fois de plus que le parti auquel vous appartenez a déjà abdiqué les responsabilités de gouvernement de tous les citoyens pour lequel il a été porté au pouvoir. Vous et votre parti devez démissionner, appeler une élection générale au plus vite. Les citoyens décideront.

    C'est moins excitant qu'un chaudron, qu'un carré de tissu, qu'une profession de foi anti néolibérale (et naguère que l'élan du coeur vers le bon Jack), mais c'est cela qu'il faudra, avec des chansons ou pas.