Le monde à l’envers

Ayant visiblement traversé le miroir d’Alice et étant entrés au pays des merveilles, MM. Dubuc et Laviolette, dirigeants du SPQ Libre, un club maintenant interdit au PQ, affirment que ce sont les mobilisations sociales qui causent l’élection de gouvernements de droite et que la politique se limite aux tractations électorales négociées au sommet (« Pour éviter le piège à ours de Charest », Le Devoir, 4 juin 2012).

Une telle vision de la société et de la démocratie ne pourrait conduire qu’au désespoir et à la passivité, entretenant le cynisme général qui éloigne tant de nos concitoyennes et de nos concitoyens de la chose publique. Heureusement pour nous, il n’en est rien.

En appui à leur mot d’ordre contre toute idée de grève sociale, ils évoquent trois exemples historiques: l’élection des gouvernements Bourassa de 1970 et 1973 et la victoire de la droite gaulliste en France en juin 1968.


Mobilisations réussies

Prenons les deux premiers cas en bloc. Pour des syndicalistes aussi déterminés à rallier tout le monde autour du Parti québécois, il est pour le moins étonnant de considérer toute la période de la fin des années 1960 et du début des années 1970 comme un mauvais exemple de radicalisme social qui aurait généré des gouvernements de droite.


N’est-ce pas dans la foulée de ces mêmes mobilisations que le Parti québécois lui-même a réussi à prendre le pouvoir huit ans seulement après sa fondation ? À les entendre, la victoire du PQ en 1976 serait le résultat d’une accalmie… (Pour Québec solidaire, ça voudrait dire le pouvoir en 2014 !) Qualifier ce phénomène historique d’échec et de preuve du caractère contre-productif de mobilisations du type de la grève sociale est pour le moins discutable d’un point de vue historique.


Pour des indépendantistes ayant le moindrement une vision d’ensemble de ce qui s’est passé dans cette période, il est évident que l’écart d’à peine dix ans entre la répression arbitraire de la Loi des mesures de guerre et le premier référendum sur la souveraineté aurait été inconcevable sans une série de mobilisations sociales, incluant les luttes pour le français et pour l’accès à l’éducation.


Prenons la grève étudiante de l’automne 1968, la seule qui se compare au mouvement actuel. Cette grève a forcé un gouvernement de l’Union nationale à accélérer le développement du réseau de l’Université du Québec et à instaurer un gel des frais qui durera 22 ans ! Bel échec !


Examinons aussi la double grève générale d’avril et mai 1972, entraînant d’abord le secteur public, puis des pans entiers du secteur privé. Est-ce qu’on peut concevoir que sans cette grève sociale - développée dans sa seconde phase en réponse à l’adoption d’une loi spéciale et à l’arrestation de dirigeants syndicaux - le mouvement syndical aurait pu faire tous les gains contenus dans l’entente du Front commun de cette année-là (les 100 $ par semaine…) et des deux séries de négociations suivantes?


Et que dire de Mai 1968 ! Une perte de temps ? Une erreur stratégique ? Ou une victoire sociale majeure ? Mentionnons seulement que les accords de Grenelle, négociés dans la foulée d’une grève générale de 10 millions de travailleuses et de travailleurs, incluaient une augmentation de 35 % du salaire minimum, une hausse de 10 % de l’ensemble des salaires et une quatrième semaine de vacances payées pour tout le monde ! J’aimerais que notre printemps québécois mène à ce genre de piège…


En fait, on ne devrait pas s’étonner que les chefs officieux de la gauche péquiste aient un angle mort en ce qui concerne l’histoire du mouvement syndical. S’ils examinaient le sujet sérieusement, ils ne pourraient pas passer sous silence que c’est justement un gouvernement du Parti québécois qui a mis fin à la période de mobilisations sociales victorieuses des années 1960 et 1970 avec des lois spéciales et des décrets (en 1982) dont le but était de mater les travailleuses et travailleurs du secteur public, en particulier dans l’enseignement, de la même manière que le gouvernement actuel tente de mettre fin à la grève étudiante par la loi 78. Ce parti n’a pas hésité à recourir à ce genre de moyen pour nier le droit de grève et imposer des politiques d’austérité budgétaire. Souvenons-nous du sort réservé aux infirmières en 1999.

 

Élargir le mouvement


La véritable leçon à tirer de ces exemples est qu’il faut élargir le mouvement, persévérer dans la lutte et résister aux abus de pouvoir de l’État, pas se caser dans des mobilisations « respectables » et mettre la plupart de nos oeufs dans le panier percé des élections.


Étonnant comme réflexion de la part d’un militant membre de la direction d’un parti politique ? Pas dans le cas de Québec solidaire. Nous sommes le parti de la rue, le parti qui veut que le mouvement étudiant gagne sa lutte contre les frais de scolarité et préserve son droit de grève, le parti qui construit, patiemment, une alternative politique de gauche face au consensus néolibéral auquel le PQ adhère depuis trente ans.


Le Québec a besoin de changements majeurs, de remettre en cause les fondements des politiques économiques, sociales et écologiques actuelles. Une telle transformation du paysage politique se fait d’abord dans la rue, par des mouvements comme celui que nous connaissons depuis février, pas avec des tractations au sommet entre les directions des partis politiques. De toute façon, la direction du parti auquel MM. Dubuc et Laviolette tiennent tant a systématiquement rejeté toutes les propositions d’alliances ou de pactes, y compris celle que vient d’avancer Pierre Curzi.


Cela étant dit, il y a un point sur lequel mes opinions rejoignent celles des dirigeants du SPQ Libre : le gouvernement Charest a délibérément causé cette confrontation avec le mouvement étudiant à des fins électoralistes. Mais pour que son plan fonctionne, il doit aussi mettre fin à cette mobilisation sans faire de concessions majeures, prouvant ainsi qu’il est encore un défenseur efficace des intérêts du 1 % qui finance ses campagnes par des moyens douteux. C’est la défaite du mouvement qui faciliterait la réélection des libéraux, pas son élargissement et son approfondissement.


La loi 78 vise précisément à casser le mouvement étudiant en rendant ses grèves illégales et en forçant les syndicats des collèges et des universités à collaborer à la répression. Pour mettre en échec cette ultime manoeuvre, il ne faut pas accepter la loi et son autoritarisme outrancier, il faut résister sur les campus et dans la rue. La grève sociale n’est peut-être pas à nos portes, mais la volonté de résistance est bien réelle et c’est ce qu’un parti politique progressiste devrait encourager.

3 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 12 juin 2012 11 h 15

    Analyse intéressante, M. Renaud, mais...

    Votre analyse est intéressante, M. Renaud, mais vous négligez un aspect important de la Loi 78. Elle n'a pas été conçue et adoptée seulement pour mâter le mouvement étudiant, mais bien pour limiter le droit de manifester de tous pendant la prochaine campagne électorale. La meilleure preuve de cette stratégie du gouvernement actuel est que sa décision de reporter la session au mois d'août aurait suffi amplement a faire cesser les tentatives de bloquer l'accès aux cours pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait plus de cours a bloquer...

    C'est donc dans le but premier d'étouffer toute forme de manifestation que la Loi 78 a été adoptée, en confiant notamment aux policiers des pouvoirs arbitraires qu'ils exercent somme toute très bien, si l'on observe la situation actuelle. Mais l'adoption de la Loi 78 a aussi eu un effet pervers, soit celui de créer une mobilisation contre la Loi 78 elle-même, perturbant par la même occasion le début de la saison touristique montréalaise.

    L'objectif purement électoraliste du gouvernement Charest visant le maintien de l'insatisfaction des étudiants pour mousser le vote de droite qu'il pourrait récolter a donc eu comme effet collatéral de nuire aux activités économiques des amis montréalais du PLQ qui se sont empressés de blâmer les étudiants. Quelle farce...

  • Benoit Renaud - Inscrit 12 juin 2012 14 h 27

    Nuances

    Merci M. Vincent pour ce commentaire intéressant et consctructif.
    En effet, un des objectifs de la loi était de mettre fin aux manifestations spontanées qui se produisaient quotidiennement depuis le début de la grève. Pour ce faire, le législateur pouvait difficilement interdire à certaines catégories de la populations de manifester spontanément et pas à d'autres. Alors, il s'est attaqué au droit de manifester de toute la population. La réaction a été salutaire et spectaculaire!
    Là où l'aspect électoral de la chose se confirme, c'est dans la durée d'application de la loi, jusqu'à l'été prochain. Comme l'automne 2013 sera une saison d'élections municipales, la véritable fenêtre pour les élections à l'Assemblée nationale va jusqu'en juin 2013. Et la loi s'applique précisément jusqu'en juillet...
    Autre élément, personne n'a encore été accusé en vertue de cette loi spéciale, malgré les centaines d'arrestations des dernières semaines. Donc les forces policières et les procureurs ont démontré l'inutilité total du chapitre de la loi concernant les manifestations.
    Ceci étant dit, je maintiens que le but premier de cette loi est de mettre fin à la grève étudiante, d'où les sanctions très dures visant spécifiquement les associations étudiantes en cas de poursuite de la grève. Mais ces articles ne vont s'appliquer qu'à partir de la mi-août, lors que les sessions qui avaient été suspendues vont reprendre dans les collèges et universités qui étaient encore en grève au moment de l'adoption de la loi. Résister à ces sections de la loi sera plus compliqué et risqué qu'un rassemblement de casseroles.

  • Christian Montmarquette - Abonné 13 juin 2012 14 h 03

    Parfaitement d'accord avec l'analyse de Benoit Renaud



    Parfaitement d'accord avec la récapitulation des luttes sociales et syndicales et l'analyse de Benoit Renaud.

    D'ailleurs, c'est depuis la fondation même du SPQ-Libre, qu'il était légitime de se demander ce que pouvait bien foutre un soi-disant club politique progressiste dans un parti aussi néolibéral que le PQ l'est devenu, alors qu'une gauche politique existait déjà, si ce n'était pour tenter de lui nuire et de ralentir son développement.

    J'en conclue personnellement que ces gens-là estiment que la gauche ne mérite pas d'avoir sa propre voix à l'Assemblée nationale, et pourrait même être représentée par une droite comme le PQ, avec la malheureuse conséquence des multiples reculs sociaux et politiques que le Québec connait depuis des années.

    Christian Montmarquette
    Montréal

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