Syrie - Les dangers du romantisme militaire

Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?
Photo: Agence Reuters Ali Abu Salahh Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?

« Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, disait Clausewitz, les erreurs dues à la bonté d’âme sont la pire des choses. » Difficile, d’ailleurs, de distinguer la bonté sincère du besoin de se donner bonne conscience, ou une bonne image.

Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?


Si c’est pour eux, pour aider les Syriens, il faut se demander quel genre d’intervention serait dans leur intérêt. Ce n’est pas ce que fait Bernard-Henri Lévy (BHL) lorsque, dans une tribune largement diffusée dans les médias internationaux le 29 mai dernier, il demande au président français d’intervenir militairement en Syrie, puisqu’il l’a fait en Libye.


Il faut que la France, exige-t-il, fasse « pour Houla et Homs, ce qu’elle a fait pour Benghazi et Misrata ». Y aurait-il donc de bonnes et de mauvaises victimes ? Celles que l’on doit secourir, et d’autres que l’on peut laisser mourir ? C’est la critique bien connue du « deux poids, deux mesures », qui s’appuie sur le plus minimal principe de justice : traiter de manière similaire les cas similaires.

 

Une partie du problème


Mais dans quelle mesure, précisément, les cas sont-ils similaires ? Ne comparer que les massacres, comme le fait BHL, c’est ne voir qu’une partie du problème. Il est vrai que, pour utiliser le vocabulaire de la doctrine de la guerre juste, nous aurions dans l’un et l’autre cas la même cause juste d’intervenir.


Mais, si cela suffisait, il aurait également fallu intervenir contre la Chine pour le Tibet, contre la Russie pour la Tchétchénie, et partout où nous ne l’avons pas fait en raison de cet autre critère que sont les conséquences probables de l’intervention. La raison d’être d’une intervention humanitaire n’est pas d’avoir lieu toutes les fois où elle serait justifiée, mais de sauver davantage qu’elle ne tue.


C’est ici, précisément, que la similarité entre la Libye et la Syrie trouve ses limites. Car ces deux contextes sont suffisamment différents pour donner des raisons de croire que les conséquences d’une intervention seraient, elles aussi, différentes et, dans le cas syrien, beaucoup moins favorables aux victimes qu’on prétend secourir.


En Libye, l’opposition était forte et contrôlait une partie du territoire, l’armée régulière était faible et le risque d’embrasement régional quasi nul. En Syrie, c’est exactement le contraire : l’opposition est courageuse, mais faible et, à moins de prendre Alep, ne contrôle pas une partie du territoire qui lui permettrait de se ravitailler ; l’armée régulière, équipée par les Russes, est forte et la situation du pays, au coeur d’une poudrière géopolitique, rend le risque d’embrasement régional très élevé.

 

Égalité de considération


Si nous n’intervenons pas en Syrie comme nous l’avons fait en Libye, ce n’est pas seulement pour des raisons légalistes (absence d’autorisation du Conseil de sécurité), mais surtout pour ces raisons prudentielles : parce que nous avons peur, non pas de « ce tigre de papier » comme l’écrit BHL, mais de faire plus de mal que de bien.


Le principe de justice est donc sauf : on peut ne pas traiter de manière similaire ces deux cas, qui ne sont similaires qu’à l’égard des raisons que nous aurions d’intervenir, pas des conséquences probables de l’intervention. L’important est d’avoir une égalité de considération pour toutes les situations : considérer également des situations différentes peut naturellement produire des traitements différents.


Ne pas se poser la question en ces termes, en rester abstraitement au principe de cohérence qui voudrait qu’on intervienne soit partout, soit nulle part, c’est se placer du point de vue de l’intervenant, pas de celui des victimes. Le paradoxe est que ce sont ceux qui, comme BHL, semblent le plus penser aux victimes, à travers de vibrants appels à intervenir pour les sauver, qui en réalité prennent le moins en compte leurs intérêts, puisqu’ils ne se posent pas la question de l’effet d’une intervention militaire dans un contexte donné. Ils postulent seulement que la guerre résoudra leurs problèmes, puisqu’elle a une cause juste et que nous avons la « responsabilité de protéger ».

 

Inutile et dangereux


Ce romantisme militaire, particulièrement populaire dans une France qui se définit elle-même comme la « patrie des droits de l’homme » (alors qu’historiquement elle ne l’est pas davantage que l’Angleterre et les États-Unis), témoigne que, à l’échelle d’un individu comme à celle d’un État, les motivations morales sont souvent narcissiques, et que l’intervention est menée pour sauver non seulement les autres, mais aussi et surtout l’image que l’on a de soi.


Ce romantisme militaire n’est pas seulement inutile : il est aussi dangereux. En défendant une croyance de façon doctrinale sans se soucier des conséquences, il peut proposer des remèdes pires que les maux. En accordant trop d’importance à des notions vagues - la « responsabilité de protéger », qui n’est pas une obligation juridique, mais un appel politique, ou la « communauté internationale », qui est davantage un objectif louable (former une communauté) qu’une réalité - et en négligeant les intérêts des États, il ne permettra jamais de comprendre la sélectivité des interventions.


« Le réalisme, disait à juste titre Raymond Aron, la reconnaissance des égoïsmes nationaux, est plus propice à la prise de conscience, par chacun, des intérêts et des idées des autres que l’idéalisme ou le culte des principes abstraits. » Une solution réaliste à la crise syrienne existe : ce n’est pas de faire la guerre au nom de principes abstraits, mais de durcir les sanctions ; négocier avec la Russie qui est la clé du problème, en convainquant Poutine qu’il est dans son intérêt de ne plus soutenir Assad - et de le faire vite puisqu’il peut encore en tirer crédit, quand trop de massacres plus tard on ne verra plus que son impuissance - ; et rassembler, former voire armer l’opposition, dans ce qui est d’ores et déjà une guerre civile.

***

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Chercheur postdoctoral Banting à la Faculté  de droit de l’Université McGill et membre expert du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, l’auteur vient de publier  La guerre au nom de l’humanité.  Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012)

7 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 11 juin 2012 13 h 53

    Plein de sens

    Le titre le dit.

  • Yves Claudé - Inscrit 11 juin 2012 17 h 01

    Quelques données manquantes !

    Tout en adhérant à la prudence mise de l’avant par Monsieur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, il me semble qu’il manque quelques données essentielles à son analyse.

    Il y a d’abord le fait que les USA et leurs alliés sont revenus, dans le contexte de la Lybie et de la Syrie, au soutien actif des forces traditionnalistes et insurrectionnelles, dans le même type d’alliance qui avait été mis en place en Afghanistan avec le soutien militaire états-unien aux Taliban et à Al Kaïda.

    D’autre part, on ne peut négliger l’implication de la colonie sioniste dans l’insurrection contre l’État syrien, dans son projet expansionniste et de déstabilisation du Moyen-Orient.

    Yves Claudé

  • Georges Olongo - Inscrit 11 juin 2012 21 h 48

    Certaines exagérations.

    Je ne comprends pas comment l'auteur affirme que la rébellion libyenne était très forte et que l'armée de Kadhafi était faible alors que l'on sait que si l'OTAN n'est pas intervenu Benghazi allait tomber dans moins d'une heure! Ce qui a empêché Kadhafi se sont les bombardements aériens de ses positions et le fameux No Fly Zone. La force de l'armée syrienne est exagérée ici: Colin Powell disait que les dictateurs ont souvent des Armées de Parade et la Syrie en a une. D'ailleurs si le régime Assad préfère les bombardements aériens maintenant c'est parce qu'il pert le combat corps a corps contre les rebelles. La thèse de l'embrasement me parait aussi trop exagérée: regarder la carte, seul le Liban est susceptible du fameux embrasement ( mais le liban est déjà embrase: Hesbollah , Rafik Hariri...), l'Irak l'est aussi. La Turquie et la Jordanie sont fortes...Quel pays va s'embraser? Pas Israel que je sache!

  • Codin Ylaine - Inscrite 12 juin 2012 00 h 21

    Syrie - Les dangers de votre romantisme militaire

    Syrie - Les dangers de VOTRE romantisme militaire cher monsieur l'honorable chercheur postdoctoral Banting à la Faculté de droit de l’Université McGill et membre expert du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, et auteur, vous êtes complètement à côté de la voie !

    Si on suit votre philosophie...puisqu'en droit ce qui vaut pour un, vaut pour l'autre.

    Êtes-vous en train de nous dire que si un quelqu'onque pays dans le monde, peut importe lequel, qui ne serait pas d'accord avec la loi 78 de Charest et la loi C-38 d'Harper, Ils auraient le droit de débarquer ici avec des mitrailleuses pour ''nous aider à faire la paix'' contre des dictateurs parce que pour eux ça serait de la dictature, selon leur point de vue ???

    Si le droit international permet à un pays d'attaquer un autre pays pour des raisons idéalogiques, philosophiques, religieuses, capitalistes, communistes, géopolitiques, sur des ouidires ou autre, il doit permettre à tout pays de nous attaquer aussi pour ces même raisons !!

    Ce qu'on permet à un pays on doit le permettre à un autre !

    Mais qui êtes-vous pour juger Bachar el-Assad, avez-vous fait un sondage pour savoir ce que son peuple en pensait ?

    Premièrement, monsieur l'expert en recherches et payer pour le faire en plus, contrairemernt à moi, par exemple...vous auriez pu faire une recherche minimum au préalable sur la Syrie et sur le nom de son dirigeant soit '' Bachar el-Assad '' et non ''Assad'' et de plus, vous auriez pu observer que sur le drapeau syrien, il y a deux étoiles rouges et non trois étoiles rouges comme sur votre photo affichée avec cet article !!!

    Cette photo est un montage, ça ne peut pas êtres des syriens car les syriens savent qu'il y a 2 étoiles sur leur drapeau...

    Sylvie R. Tremblay

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 13 juin 2012 10 h 26

      Vous connaissez bien la Syrie? Le drapeau vert-blanc-noir à trois étoiles est celui de la première République, datant de 1946, lorsque la Syrie a acquis son indépendance.

      Bachar el-Assad est pour vous un héros, comme Khadafi? Vous avez fait vous-mêmes un sondage, j'imagine?

      Pour ma part, si Charest ou Harper ordonnait aux militaires de massacrer des manifestants, j'espère que d'autres pays réagiraient. Pas pour «conquérir» le pays, certes, mais pour faire cesser les violences institutionnelles. Autrement, je me sentirais très seul.

      L'invasion de l'Irak et de l'Afghanistan sont des horreurs. Mais la distance passive que vous semblez défendre est aussi coupable de bien des atrocités.

    • Codin Ylaine - Inscrite 17 juin 2012 11 h 11

      Cher monsieur Lamy-Théberge,

      Lorsqu'il y a une manifestation ''spontannée ''au Québec, est-ce que les jeunes qui manifestent utilisent les anciens drapeaux qu'ils ne connaissent même pas puisqu'ils n'étaitent pas encore nés ???

      Alors pourquoi les manifestants ''spontannés'' en Syrie qui n'étaient pas nés en 1946, le ferait-il ?

      Et ou les ont-ils acheté ces drapeaux, puisqu'ils ne sont pas vendus dans les boutiques en Syrie ??

      Vous pouvez appeller'' indépendance'' l'évènement de 1946 en Syrie si vous voulez, moi je dirais plutôt coup d'état de l'Angleterre, des anglo-saxons pour délogé le pouvoir français et faire de la Syrie une colonie anglaise...

      Pour parfaire un peu les connaissances de:

      (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Chercheur postdoctoral Banting à la Faculté de droit de l’Université McGill et membre expert du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, l’auteur vient de publier La guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012))


      ''La CIA a envoyé 6.000 terroristes, en Syrie''

      Source : http://french.irib.ir/info/moyen-orient/item/19502,-en-syrie

  • Codin Ylaine - Inscrite 12 juin 2012 00 h 36

    La seule et unique raison pour faire la guerre

    C'est lorsqu'on est attaqué !

    Est-ce que la Libye nous a attaqué ?

    L'Irak, l'Afganisthan, La Syrie ? L'Iran ?

    Alors, on a pas affaires là !

    En Libye, en Irak et en Afganisthan depuis que les Occidentaux ont apporté la ''PAIX'' dans leurs pays, c'est le chaos ! Les enfants et les femmes se font violés, plusieurs etnies sont déportés ou massacrés. Il y a même des rebelles qui ont renversé les anciens régimes, qui se sont amusés à mettre des noirs en cage comme des animaux en Libye. Je n'ose pas vous dire ce qu'ils pourraient faire au homosexuels...

    Selon vous, c'est ça apporter la paix dans un pays ???