Conflit étudiant - Du carré rouge au drapeau du Québec

Un jeune manifestant juché sur le toit d’un immeuble, samedi dernier, à Montréal
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Un jeune manifestant juché sur le toit d’un immeuble, samedi dernier, à Montréal

Jacques Parizeau est impressionné par la grève étudiante : « 200 000 jeunes qui manifestent dans les rues sans un seul drapeau canadien, c’est du jamais vu ! », dit-il. Ce qui se passe, en fait, c’est que le Canada, pour notre jeunesse d’aujourd’hui, n’est plus le pays haï qu’il était pour la génération séparatiste des Parizeau, un pays qui nous jetait dans le désarroi en clamant qu’il nous aimait, il est devenu un pays étranger, comme les États-Unis ou la France, ou l’Angleterre, un pays qui offre des panoramas intéressants à visiter, comme les montagnes Rocheuses en Colombie-Britanique, ou la rue Young multiculturelle de Toronto, ou les sables noirs de l’Alberta.

Il fallait, pour que se produise cette transformation, cette révolution, que notre jeunesse bifurque à gauche. C’est l’évidence même pour Amir Khadir et Françoise David de Québec solidaire qui portent le carré rouge et marchent avec les étudiants. Ils savent tous les deux que seul un Québec à gauche aura le courage de quitter le Canada et d’accéder à l’indépendance.


Me frappe le comportement de nos étudiants en grève, qui découvrent le plaisir de se retrouver ensemble, coude à coude, qui se moquent de l’ordonnance menaçante de la police, qui risquent leur année d’études, qui croient au possible plus qu’à la réalité du statu quo, qui prennent conscience du mépris de Charest et de la veulerie de ses 63 députés, qui sont révoltés de constater que la droite au pouvoir les fait passer pour des enfants gâtés qui ne pensent qu’au fric, eux qui ont compris que l’éducation est à repenser de fond en comble.


Ils savent qu’un bon nombre de leurs professeurs enseignent sans passion, qu’ils rafistolent, leur carrière durant, leur mémoire de maîtrise ou leur thèse de doctorat, qu’ils dépensent leur énergie à quémander des subventions de recherche, une recherche qui, souvent, est une escroquerie, un faux-fuyant, qui n’aboutit pas et qui génère l’inflation bureaucratique, des profs qui refilent leur enseignement à des chargés de cours qui font leur boulot pour un salaire de misère.


Jeunesse solidaire


Je les imagine avec leur portable à la main, se donnant rendez-vous dans la rue, tapant des mots éclairs « printemps arabe » pour s’associer à leurs camarades du Caire qui ont donné 1000 morts dans les rues de la ville (ils savent bien, eux, qu’ils sont des privilégiés, trois mois de rue ne leur ont coûté qu’un oeil) ; « enfants affamés », pour apprendre que, sur la terre, il y a un enfant qui meurt de faim toutes les 5 secondes ; « pauvreté », pour savoir qu’il y a 3 milliards de pauvres sur leur planète ; « corruption politique », pour lire que le Québec est dirigé par une oligarchie où quelques-uns profitent du travail de la collectivité ; « évasion fiscale », pour découvrir qu’une clique de richards se sauvent avec leur fric et appauvrissent le Québec de 3 milliards de fiscalité, chaque année ; « régime Harper », pour se mettre en tête que le gouvernement d’extrême droite au Canada est fasciné par les défilés militaires, par les saluts à la reine, par la construction des prisons, par l’extrême droite religieuse d’Israël…


En admirant cette jeunesse qui découvre et qui se révolte, j’imagine, dans leur tombe, le sourire de René Lévesque, de Marcel Rioux, de Pierre Perrault, de Gaston Miron, de Pierre Vadeboncoeur, de Pierre Falardeau… Mais, en même temps je me dis que, avec ce clivage historique gauche-droite, les débats et les référendums vont se durcir au Québec, dangereusement.

9 commentaires
  • Louis Maxime - Inscrit 5 juin 2012 05 h 11

    Nostalgie patriotique

    En tout cas, Monsieur Warren, on voit que vous connaissez bien comment ça se passe à l'Université ! J'espère que maintenant l'on ne vous donne pas une "pension" de misère ..

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 juin 2012 05 h 03

    Prudence, Québec !

    "En admirant cette jeunesse qui découvre et qui se révolte, j’imagine, dans leur tombe, le sourire de … Mais, en même temps je me dis que, avec ce clivage historique gauche-droite, les débats et les référendums vont se durcir au Québec, dangereusement." (Jacques Parizeau)

    Oui ! Cette jeunesse est admirable dans ce qu'elle fait vivre à bien du monde ; admirable, certes !, mais en vue de quoi ? de qui ?

    Oui ! Tout Québec sait ce que signifie ce symbole qu'on appelle le carré rouge écarlate (1) ; mais, du symbole, est-il conscient de sa portée, de son discours principal (2) ?

    Du même souffle, ce symbole, jadis de couleur noire ou bleue, a entretenu l'Époque des Duplessis-Légers, une Époque dite de "Grande Noirceur" !

    Le Québec désire-t-il revivre ce genre d'époque ... mais avec une couleur différente ?

    Prudence, Québec ! - 5 juin 2012 -

    (1) D'Histoires-Mémoires, ce symbole, porté par les Che, les Fidel, les Mao, ou les Hitler, favorise ou bien le socialisme, ou bien le communisme, ou bien le totalitarisme !

    (2) http://www.youtube.com/watch?v=mMbki-TbkF4&fea

    • Philippe Turgeon - Abonné 5 juin 2012 19 h 35

      Quel sacrilège de mettre dans la même phrase le Che et Hitler!

  • Jacques Pruneau - Inscrit 5 juin 2012 09 h 55

    Merci!

    Votre article est éclairant et nous donne l'occasion de nous souvenir.
    Je ne puis qu'espérer que celles/ceux qui le lisent en prennent bien conscience avant de voter de nouveau.

    Retomber toujours dans ce même patern politique devient à la longue une source de déprime profonde. Un peu d'air frais serait grandement bienvenu! Il est évident plus que jamais que seule la gauche peut faire avancer le Pays, puisque la droite ne reve que de profiter.

  • Françoise Rioux - Inscrite 5 juin 2012 10 h 11

    Souffle

    Vrai ! ... même moi, membre de la majorité silencieuse la plupart du temps, à 62 ans, me sens aujourd'hui davantage politisée qu'à 20 ans, alors que j'apposais de simples autocollants « McGill français » sur les murs, portes et fenêtres de la jeune UQAR !

    Internet permet la circulation des infos ... toutes sortes d'infos, vraies et fausses, passées ou présentes. Chacun effectue son propre tri, mais il est des images qui ne mentent pas et certains événements passés s'avèrent fidèles miroirs d'une réalité étrangement toujours actuelle.

    Ainsi, d'un lien à un autre sur la Toile suis-je passée du Printemps Érable à la Place Tahrir à la pauvreté dans le monde au partage des richesses aux privilèges des puissants à l'extrême droite aux régimes totalitaires au Printemps de Prague au coup d'état militaire chilien du 11 septembre 73 à la défense des droits humains-libertés fondamentales à la Place Tian'anmen à la chute du Mur de Berlin à la démocratie à l'autodétermination des peuples à leur indépendance ...

    Ainsi ai-je mieux vu que la lutte de la jeunesse d'ici et d'ailleurs s'inscrit dans un vaste mouvement continu de solidarité et de lutte humaniste en vue d'un monde meilleur, où « Liberté, Égalité, Fraternité » sera plus qu'un beau slogan.
    « Utopie ! » , crieront certains. À ceux-là, je répondrai calmement : « Mieux vaut une utopie qui fait battre mon coeur et ouvre courageusement le chemin qu'une désespérance qui fige mon sang et mes pas ».

    La Jeunesse a du souffle, je l'aime et respire avec elle.

    Françoise Rioux

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 juin 2012 10 h 17

    Merci pour ce texte

    ... Et n'ayons pas peur de débattre car « du choc des idées jaillit la lumière. »

    Et, pour continuer sur le mode dicton :

    « On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs. »

    et

    « Création = 10% inspiration + 90% transpiration. »