Les élections ne régleront rien

En rompant les négociations avec les étudiants jeudi, le premier ministre Jean Charest invite les Québécois à choisir un camp et à en découdre aux prochaines élections. Outre le fait que cette situation crée un vide qui ouvre la porte à toutes les dérives au cours des prochaines semaines, cette invitation à être avec lui ou contre lui impose quelques remarques. Nous ne soulevons que celles qui touchent directement la question de la participation citoyenne au débat démocratique.

1. L’invitation à choisir son camp est néfaste pour le Québec. Elle exacerbe les tensions. Elle invite à considérer celui qui propose une vision nuancée des choses comme son adversaire, voire son ennemi. Elle mine la confiance des Québécois les uns envers les autres. Or la confiance est une condition du développement économique et social.


La polarisation, si elle devait durer, rendra inextricable la résolution de conflits dans tous les domaines, car elle pousse les citoyens à se constituer en factions et à créer des rapports de force au lieu de chercher à s’entendre par la concertation, la négociation ou le partenariat sur des projets qui servent l’intérêt commun.


2. En proposant de régler la question par des élections, le premier ministre s’en remet à une conception de la démocratie qui n’a aucun avenir dans une société complexe et diversifiée comme la nôtre. Le vote tous les quatre ans n’est qu’un des moments de la démocratie. La démocratie est surtout constituée des débats publics qui se déroulent entre les élections.


Ils sont une condition essentielle de la vitalité démocratique, ils stimulent la participation des citoyens à la recherche de solutions communes et éventuellement ils sont également un facteur important dans la participation au vote, à la démarche électorale comme telle. Ces débats passent par divers mécanismes de consultation et de concertation.


3. Parmi les moyens dont disposent les citoyens pour participer à ce débat, les manifestations sont légitimes. La contestation est un élément intrinsèque de la démocratie. Mettre au ban ces moyens-là entraîne un rétrécissement de l’espace politique. Les groupes qui disposent d’un accès moins direct aux détenteurs du pouvoir doivent avoir des moyens d’exprimer un point de vue différent. La colère est acceptable, elle doit pouvoir s’exprimer dans l’espace démocratique et il est vain de la nier, notamment en l’opposant au silence de ceux qui constitueraient la majorité silencieuse.


4. Des jeunes ont choisi de participer au débat démocratique sur une décision du gouvernement. Dans sa propre Stratégie jeunesse adoptée en 2009, le premier ministre, qui est aussi ministre de la Jeunesse, reconnaît la participation citoyenne des jeunes comme une condition du développement du Québec.


Les étudiants l’ont cru. Ils ont participé. Mais ils se sont fait dire par le gouvernement que leur place était en classe. Aujourd’hui, c’est sur leur dos qu’il invite les Québécois à se diviser en deux camps. Il les pousse à la marge de la politique au lieu de les y intégrer. Ensuite, on les dira désabusés…

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19 commentaires
  • Michel Paillé - Abonné 2 juin 2012 04 h 45

    Et si ça tournait mal pendant les élections ?


    Bien que ce texte soit complet en lui-même, j’y ajoute une dimension. Une élection suppose la dissolution de l’Assemblée nationale. Dès lors, il ne serait plus possible de réunir les députés en cas d’urgence. Ce qui forcerait le PM, qui reste PM, à demander au gouvernement fédéral, d’envoyer l’armée au Québec. L’idée exprimée par Tasha Kheiriddin du National Post jeudi dernier à RDI, voulant qu’une élection mettrait fin à l’impasse, ne tient pas la route.

    Michel Paillé,
    Québec,

    http://michelpaille.com

  • Florence Péloquin - Abonnée 2 juin 2012 06 h 35

    Désinformation.....

    Vous écrivez: "Parmi les moyens dont disposent les citoyens pour participer à ce débat, les manifestations sont légitimes". 100% d'accord avec vous.

    Vous ajoutez: "La contestation est un élément intrinsèque de la démocratie". 100% d'accord avec vous.

    Et poursuivez: "Mettre au ban ces moyens-là entraîne un rétrécissement de l’espace politique". Désinformation pure, et hélas hyper-répandue par certains médias. Dire que manifestation et contestation ont été "mises au ban" est simplement cointraire à la réalité.

  • Nicole Moreau - Inscrite 2 juin 2012 08 h 24

    d'accord avec le contenu de cette lettre

    De plus, monsieur Charest me fait vraiment penser à Georges W. Bush, président américain du début des années 2000, qui a clairement dit aux américains, mais aussi au monde : qui n'est pas avec moi est contre la liberté, pour la violence, etc. On a vu ce que cette polarisation a amené, tant pour les américains que pour le monde.

    La démocratie dont se réclame l'équipe libérale ne peut se vivre une journée à tous les 4 ans, lors du vote aux élections. C'est pourtant l'essence même de l'appel au calme lancé à la suite de la rupture, par le gouvernement, des négociations avec les associations étudiantes.

  • David LeGrand - Inscrit 2 juin 2012 08 h 35

    DIVISER POUR RÉGNER

    Je me retiens, mais il est quand même cynique de voir aller M.Charest glisser vers une élection-référendaire à un thème. C'est ce politicien qui a employé toutes les formules possibles pour acabler le PQ qu'il était diviseur lors des référendums de 1980 et surtout de 1995.Même dans mon groupe de vieux amis(es) retraités(es) où habituellement l'harmonie règne,nous sommes actuellement plus divisés qu'au référendum de 1995.Avec en surplus le bruit des casseroles! La totale!À l'évidence, je sais que c'est grotesque d'écrire ça, mais selon moi M.Charest s'est patenté une crise sociale afin de faire oublier son triste bilan aux odeurs nauséabonds de collusion et de corruption. Il en traîne un paquet de casseroles, notre PM! Une simple grève étudiante qui aurait dû être réglée dès les premières semaines si M.Charest avait voulu éviter les dérapages. Je n'ai jamais voté libéral, mais on s'ennuie de feu Robert Bourassa qui avait une saine et sainte crainte que la paix sociale s'effrite. Pour cet été, "je voudrais voir la mer"!

  • Mario Jodoin - Abonné 2 juin 2012 08 h 38

    Lobbys et copinage

    Merci pour ce court exposé éloquent et juste!

    «Les groupes qui disposent d’un accès moins direct aux détenteurs du pouvoir doivent avoir des moyens d’exprimer un point de vue différent.»

    C'est ce qu'il y a de plus ahurissant chez ceux qui prétendent que les lobbys de gauche et des démunis prennent trop de place au Québec et qu'ils ont trop de pouvoir. Le jour où Gabriel Nadeau-Dubois sera invité à Sagard, je changerai peut-être d'avis, mais ça ne risque pas d'arriver!