Conflit étudiant - Une autre approche est possible…

Les jeunes s’engagent à nouveau, constate Bernard Landry. Espérons que cela laisse présager qu’ils iront à l’avenir aux urnes autant que leurs aînés.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les jeunes s’engagent à nouveau, constate Bernard Landry. Espérons que cela laisse présager qu’ils iront à l’avenir aux urnes autant que leurs aînés.

L'exceptionnelle mobilisation étudiante que nous vivons est en soi une manifestation civique positive : les jeunes s’engagent à nouveau. Espérons que cela laisse présager qu’ils iront à l’avenir aux urnes autant que leurs aînés et s’impliqueront sérieusement dans la politique. Évidemment, leurs justes causes n’autorisent par ailleurs aucune dérive anarchique, y compris la désobéissance civile qui ne sied aucunement à la situation actuelle ni à notre univers démocratique.

Curieusement, le présent nous ramène à certaines discussions des années 1960 qui sont toujours pertinentes. Comme président de l’AGEUM (Association générale des étudiants de l’Université de Montréal) et fondateur de l’UGEQ (Union générale des étudiants du Québec), j’avais, à l’instar de mes contemporains, des préoccupations proches de celles des jeunes d’aujourd’hui. J’ai même organisé la première grande et pacifique manifestation étudiante de notre histoire nationale autour de l’affaire Gordon.


Il n’y avait à l’époque aucun système public de prêts et bourses. Pour payer mes études, j’ai été officier dans l’armée canadienne comme Pierre Bourgault ! Les étudiants de l’époque ont donc mené à ce sujet une vigoureuse bataille qu’ils ont gagnée, grâce notamment à l’ouverture de Paul Gérin-Lajoie, ministre libéral visionnaire qui créa le régime qui est encore essentiellement en place. […]

 

Gratuité et salaire étudiant


Déjà, à l’époque, nous parlions de la gratuité scolaire et même davantage puisque certains camarades plus audacieux réclamaient un « présalaire » étudiant ! Par la suite, j’ai toujours été fier de voir que nos droits de scolarité étaient atypiques sur notre continent et que nous étions plus près à cet égard de l’Europe que de l’Amérique.


Comme ancien leader étudiant devenu ministre des Finances, je ne pouvais honnêtement pas les augmenter, même durant l’indispensable retour à l’équilibre budgétaire après un demi-siècle de déficit continu. Devant le désastre de l’endettement des jeunes diplômés américains, il est clair que l’inspiration européenne est plus sage et plus juste.


À la lumière de ce contexte historique, il y a peut-être une solution à l’impasse actuelle pouvant nous mener à un avenir stable et juste si l’on parvenait simplement à s’entendre sur quelques réalités incontestables et en tirer courageusement les conclusions.

 

Principes sacrés


D’abord quelques principes sacrés qui devraient faire l’unanimité et servir de fondement à la solution recherchée :


L’éducation jusqu’à la limite des talents et la volonté d’étudier de chacun constitue un droit individuel fondamental. Elle est liée aux chances de bonheur des humains de partout, particulièrement dans la complexité des défis contemporains.


L’éducation doit être également une priorité collective absolue et l’instrument fondamental de la création et de la répartition de la richesse dont dépendent aussi les chances de bonheur collectif, plus encore dans le contexte québécois du vieillissement spectaculaire de la population.


Seul un niveau d’éducation exemplaire peut nous conduire à l’efficacité et à la productivité nécessaires pour satisfaire les besoins des jeunes comme des aînés et continuer à élever notre niveau de vie. L’éducation nous a sauvés en 1960, elle devra le faire encore et plus dans les années à venir et devenir aussi dominante que pouvait l’être la religion avant les années 1960, ce qui n’est pas peu dire…


Il est indéniable que certaines formations universitaires assurent beaucoup plus de revenus à leurs diplômés qu’à d’autres et que certaines sont aussi beaucoup plus coûteuses que d’autres.


Il a été démontré que, pour de profondes raisons sociologiques, les enfants des plus riches profitent plus du bas niveau de nos droits de scolarité. Il s’agit d’un transfert des pauvres vers les mieux nantis, comme l’a expliqué l’économiste Claude Montmarquette.


Effort collectif de bonne foi


À partir de ces quatre constatations irréfutables, on peut esquisser une solution qui, avec un effort collectif de bonne foi, pourrait régler la crise actuelle et assurer une paix durable à l’avenir. D’ailleurs, plusieurs intervenants respectables (Guy Rocher, Louis Bernard, Claude Castonguay, Léon Courville et d’autres) ont mis de l’avant certaines composantes d’une solution rationnelle et réaliste et qui aurait les fondements suivants :


Gratuité scolaire complète - enfin ! - de la maternelle jusqu’à la plus haute diplomation universitaire suivant les talents et la volonté de chacun et chacune. Donc, aucune entrave matérielle d’accès aux études ne subsisterait, ni aux yeux des jeunes ni de leurs parents.


Par la suite, une fois les diplômes obtenus, un mode de paiement rétroactif des droits de scolarité tenant compte des critères suivants : le coût réel des études par faculté et le niveau de revenu moyen lié à la profession pratiquée ou les revenus réels des diplômés. Ainsi, le chirurgien et l’ingénieur auraient à rembourser plus que l’anthropologue et le professeur du secondaire.


Bien sûr, de nombreuses modalités seraient à étudier et à mettre en place : calendrier d’application, montants en cause, temps de remboursement, contrats avec les étudiants étrangers. Aucun de ces rajustements ne crée cependant de problèmes insolubles.


Ces droits modulés devraient par ailleurs être maintenus globalement à leur niveau d’avant la hausse et indexés pour qu’ils restent à leur niveau déjà exemplaire.


À ce virage majeur pourrait s’ajouter l’acceptation de demandes sensées des étudiants : états généraux, transparence de gestion, normes, etc.


Une telle approche, qui demande courage et lucidité, conserverait au Québec une position exemplaire en matière de droits de scolarité et serait compatible aussi bien avec la justice sociale, la marche vers un savoir accru et la santé des finances publiques. Sans compter une salutaire réconciliation avec une grande partie de notre jeunesse. Cela vaut la peine d’être exploré.

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31 commentaires
  • Christopher Casselman - Inscrit 31 mai 2012 01 h 40

    En effet.

    Une solution qui s'ajoute au panier d'idées déja véhiculées.

  • Jean-Pierre Sirois-Trahan - Inscrit 31 mai 2012 05 h 40

    Euh...

    "Par la suite, une fois les diplômes obtenus, un mode de paiement rétroactif des droits de scolarité tenant compte des critères suivants : le coût réel des études par faculté et le niveau de revenu moyen lié à la profession pratiquée ou les revenus réels des diplômés. Ainsi, le chirurgien et l’ingénieur auraient à rembourser plus que l’anthropologue et le professeur du secondaire."

    Je pensais que cette mesure existait déjà et qu'elle s'appelait l'impôt progressif sur le revenu...

    • Sylvain Auclair - Abonné 31 mai 2012 09 h 35

      En effet, cela fait des dépenses de formation des dépenses spéciales, pour lesquelles il faut contribuer de manière spéciale.

    • Françoise Breault - Abonnée 31 mai 2012 10 h 15

      Cette mesure l'impôt progressif serait parfaite.....si elle existait. De nos jours on ne peut plus parler d'impôt progressif.

      Dans les années 60, il y avait plus que 10 paliers d'imposition et on consultait un cahier permettant d'établir notre juste part d'impôt. Un $1000 de plus en revenu correspondait à une différence en impôt.

      Dans ces années, 60% des impôts venait des particuliers et 40% des entreprises. Aujourd'hui, plus de 80% vient des particuliers et moins de 20% vient des entreprises....

      Et après le gouvernement ose, sans rire, parler que les étudiants fassent leur "juste part". Dire que les 900 millions qui venaient de transpert de l'impôt du fédéral, lui a servi à réduire les impôts des mieux nantis... autrement de ceux qui vont au domaine Sagard fêter Jackie...

    • Pierre Brulotte - Inscrit 31 mai 2012 10 h 42

      Comme de fait ce système existe déjà, ce n'est rien de nouveau. Il a d'ailleurs une faiblesse monumentale, qui est l'endettement... C'est mieux que rien, mais il y a d'autres solutions tout aussi efficaces que les associations étudiantes ont mises de l'avant. Pourtant, le gouvernement ne daigne pas en prendre compte!

    • Gaston Meilleur - Abonné 31 mai 2012 10 h 55

      Oui mais pour que cela fonctionne la personne doit payer ses impôts au Québec... et ceci est un enjeu majeur pour certains professionels qui sont mobiles....

      Former un MD coûte grosso modo entre 500K et 1M - mais s'il va pratiquer aux USA après sa formation qui lui aura coûtée seulement entre 25K, le système est perdant.

    • Pierre Gouin - Inscrit 31 mai 2012 12 h 16

      Tout à fait d'accord. Et les étudiants qui choisissent une option technique au collégial? On peut taxer les revenus élevés sans chercher à savoir dans quelle mesure l'État a contribué à l'enrichissement d'un individu pour l'obliger à rembourser. Pourquoi un traitement spécial, et complexe, pour l'éducation universitaire?

    • Claude Lachance - Inscrite 1 juin 2012 07 h 47

      ne pas oublier de soustraire le cout social de la robotisation asservie dans cette usine de fabrication de travailleurs/dollars. qui font si facilement des incompétants.

  • Louis Palardy - Inscrit 31 mai 2012 06 h 33

    Idéalisme et Réalité Long terme/Court terme

    On a un problèeme à régler Maintenant.
    Alors, en attendant d'élaborer ces principes, on fait quoi?
    L'implantation de ce mode de gratuité, sera complexe, même si pas impossible.
    Les étudiants qui quittent le Québec et le Canada, comme certains médecins, chercheurs PHD, parce qu'ils ont de meilleures offres ailleurs vont devoir payer leurs études après avoir quitter le pays, ce ne sera pas facile a gérer.

    Finalement quand c'est gratuit, ce n'est pas nécessairement la meilleure approche. Le principe et que l'on créera une classe de la population qui croit que tout leur est dû, et qui finalement pensent que les ressources sont illimités.
    Quand ils se frappent à la dure réalité de la vie, et bien ils sortent dans la rue et bousillent tout le système tant que l'on ne leur donnera pas raison. C'est eux le gouvernement. 200,000 personnes ne respectent pas les 7,000,000 et briment leur droit a la vie paisible.

    M. Landry, vous ne serez pas impacté par une coupe de pension de vieillesse de 65 a 67ans, mais c'est annoncé. On va donc payer pour la génération précédente qui a abusé du systeme.

    • Marc Bourdeau - Abonné 31 mai 2012 10 h 31

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Mes collègues des USA ont à lutter, et c'est peine perdue, contre les étudiants qui disent «Je paye cher, donc j'ai droit au diplôme», même au Québec c'est comme ça dans bien des disciplines. Et les universsités sont très sensibles aux aurguments qui leur feraient perdre des revenus...

      Les étudiants sont d'autant plus puissants à cet égard qu'ils payent plus cher.

      Inversement dans les socités scandinaves, les étuditants qui fréquentent des universités gratuites, et même avec de petites soldes qui peuvent aller jusqu'à la moitié d'un salaire minimum, ce qui n'est pas rien, disons 200$ par semaine, sont tenus à produire. Et ils savent ce qu'ils doivent à leur société...

      Ce qu'il faut retenir: l'éducation n'est pas une marchandise, mais un bien public. L'État investit pour le produire.

      Quant à la vie paisible que vous réclamez comme un droit. Dans une démocratie c'est la 'rue' qui détient le pouvoir. Ce pouvoir est délégué aux représentants. Mais quand ceux-ci sont totalement ineptes, en proie à une dérive totalitaire, il arrive que la rue parle... de façon plutôt assourdissante parfois!

      Il n'est pire sourd...

  • Jean Lapointe - Abonné 31 mai 2012 07 h 14

    Et une politique des salaires


    Est-ce qu'il ne faudrait pas aussi une politique des salaires?

    Est-il normal et acceptable moralement que l'écart entre les hauts et les bas revenus soit aussi élevé?

    Une loi oblige les patrons à verser un salaire minimum à ses employés. Pourquoi n'y aurait-il pas une loi qui fixerait un salaire maximum?

    Rien ne justifie qui que ce soit à recevoir un salaire de plus en plus élevé.

    C'est une question de justice et ce serait aussi un moyen de maintenir la paix sociale.

    Une fois qu'on a suffisamment d'argent pour subvenir à ses besoins à quoi sert le reste sinon à se payer du superflu?

    Les enfants gâtés ne sont pas ceux que l'on pense. Ce ne sont sûrement pas les étudiants.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 mai 2012 07 h 54

    Excellent texte

    de l'ancien premier ministre.