Itinérance et santé mentale: Québec promet un mirage

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Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
Comment stabiliser l’état mental des sans-abri, lorsque l’itinérance elle-même les plonge aussi concrètement dans l’instabilité ?

Globalement, au Québec, 6,5 % des fonds en santé sont alloués à la santé mentale, alors que les troubles mentaux expliquent 15 % du fardeau des maladies au Canada. Au cours de la résidence en psychiatrie, faute de parité, on apprend à offrir le maximum de services avec le minimum de moyens. Mais bien au-delà de ce troublant « faire avec », on nous enseigne aussi à défendre les droits et intérêts de nos patients, devant les médias, devant les instances politiques, devant la société en général.

Comment alors, sensibilisée comme je suis, puis-je tolérer que mes clients, les plus vulnérables et marginalisés de surcroît, se fassent passer un sapin par le ministre de la Santé et des Services sociaux ?
 
Plusieurs auront été enchantés par l’annonce du ministre Yves Bolduc, le 25 mai dernier, concernant de supposées mesures de soutien en itinérance et santé mentale à Montréal. Les mots « 5 millions par année », juxtaposés à « itinérance » et « santé mentale » seront vite applaudis, mais ils sont un leurre, et le maire Gérald Tremblay aura été le premier à mordre à l’hameçon.
 
Le ministre propose quatre mesures : les équipes d’urgence psychosociale, composées d’un policier et d’un intervenant social, qui porteront assistance aux policiers patrouilleurs dans les situations de crise ; la création de deux équipes supplémentaires de suivi intensif dans le milieu, sur le territoire de Montréal ; l’ouverture du Centre d’hébergement Louvain, dédié aux soins de longue durée en santé mentale ; et finalement, une mesure qui n’en est pas véritablement une, soit une étude sur la fréquentation des hôpitaux par les itinérants (donc pas un développement de service).
 
En réalité, on doit comprendre de ces mesures trois choses : 1) elles sont, pour la plupart, loin d’être nouvelles, 2) pas du tout dédiées spécifiquement à la clientèle itinérante, et 3) en matière d’itinérance et de santé mentale à proprement parler, elles ne s’intéressent apparemment qu’à la crise, donc à la pointe de l’iceberg.
 
Patients chroniques

Il y a longtemps déjà qu’on avait annoncé l’ouverture du Centre d’hébergement Louvain, une solution mise de l’avant par les départements de psychiatrie de quelques hôpitaux de Montréal, pour désengorger leurs lits de soins aigus occupés par une clientèle stable ne requérant plus de soins actifs, mais qui nécessitait essentiellement une structure d’hébergement institutionnelle.
 
Ce sont ces patients chroniques en attente de placement qui, bien malgré eux, font allonger les temps de séjour aux urgences et patienter les personnes en crise, souvent très malades, pour un lit. Cette mesure est certainement bienvenue et nécessaire, mais non seulement elle n’est pas nouvelle, elle n’a strictement rien à voir avec la clientèle itinérante. Itinérance et santé mentale : zéro dollar.
 
On peut faire le même constat pour ce qui est des équipes de suivi intensif dans le milieu, dont plusieurs existent déjà sur le territoire de Montréal. Cette modalité de soins s’adresse aux personnes atteintes de troubles mentaux sévères et persistants, celles qui ont une histoire d’hospitalisations fréquentes et prolongées. Ces équipes assurent des visites fréquentes au domicile des usagers pour prévenir les décompensations qui interfèrent sans cesse avec le cours de leur vie et pour favoriser leur fonctionnement optimal et leur rétablissement dans la communauté.
 
Dans les faits, cette mesure est partie intégrante du plan d’action en santé mentale 2005-2010, et le financement pour mettre en place de telles équipes s’inscrit tout simplement dans l’ordre de ce qui avait été annoncé jadis. Qui plus est, de telles équipes ne s’adressent pas aux itinérants… On les visiterait à quel domicile, au juste ? Itinérance et santé mentale : zéro dollar.
 
Le vrai problème

La seule mesure concrète annoncée par le ministre qui touche la problématique de l’itinérance, sans même toutefois y être propre, est la mise en place d’équipes d’urgence psychosociale. On devine, derrière cette mesure, une tentative de rassurer la population qu’on ne répétera pas les tragédies de Hamel et Mohammadi… On se concentre sur la crise, parce que la crise est saillante. Elle dérange, elle fait parler. Mais l’intervention d’urgence n’est pas une solution en soi, si on n’a pas l’infrastructure pour résoudre la crise de manière constructive et, surtout, prévenir sa récidive. Les dollars mis là tombent dans une sorte de trou noir.
 
Il faut conceptualiser le vrai problème, le voir dans son ensemble et élaborer un système de solutions. Le logement est la base absolue d’une solution à l’itinérance. Comment stabiliser l’état mental des sans-abri, lorsque l’itinérance elle-même les plonge aussi concrètement dans l’instabilité ? Il faut ensuite faire un travail de démarchage, en allant à la rencontre de l’autre là où il est (la rue, les refuges, les centres de jour…), développer un lien de confiance, l’orienter au besoin vers un milieu de soins adapté (une clinique de proximité, une unité d’hospitalisation outillée en la matière…), et faire le pont vers le logement. Finalement, il faut assurer un maintien en logement. Ici peuvent intervenir les équipes de suivi intensif, lorsque la situation le requiert (une minorité de cas), ou les équipes de soutien d’intensité variable. Il faut, autrement dit, mettre en place un continuum de services conforme aux besoins de cette population.
 
« Les quatre mesures, c’est un début. Je tiens à le dire : ce n’est pas une fin, c’est un début. » Dr Bolduc, nous sommes suspendus à vos lèvres…

***

Lison Gagné - Résidente finissante en psychiatrie à l’Université de Montréal et principalement formée au centre-ville de Montréal

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4 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 30 mai 2012 01 h 30

    Des mots... des mots... des mots...

    Qui s'intéresse vraiment à ce segment de la population dans ce gouvernement de gnocchons? Personne! Il s'agit seulement d'épater la galerie, de se soustraire à la grogne populaire, de faire semblant qu'on agit. Ce régime libéral n'a pas le début d'une compréhension de ce qui doit être fait en matière de santé mentale et de soins à prodiguer à ceux et celles qui vivent dans la rue.

  • pierre bibeau - Inscrit 30 mai 2012 06 h 57

    Centre Louvain

    Vous auriez pu ajouter que l'ouverture du centre Louvain n'ajoute pas de nouvelles ressources dans le réseau puisque la plupart des nouveaux résidents qui arriveront occupe déjà un lit. Plusieurs des futurs résidents de Louvain proviendront de Louis-H Lafontaine. Il va s'en dire que l'établissement fermera le dit lit une fois le transfert dûment établi. Un déplacement tout au plus à coûts nuls et même une perte sèche à long terme de lits psychiatriques.

  • Cyrille-Daniel Janelle-Turcotte - Inscrit 30 mai 2012 07 h 41

    Des maux et des mots

    Merci Lison d'éclairer notre lanterne. Que ce soit l'itinérance, la santé mentale, les déficiences physiques ou intellectuelles, la pauvreté... des mots (faux-semblants...) de ministre (sinistre...) sont lancés au peuple (pour l'endormir) et seraient significatifs (???) d'un règlement de maux "criants", qui sont en croissance dans cette société "de l'oubli" de ses "enfants blessés". Étant moi-même un intervenant dans le domaine de la santé et des services sociaux, je suis aux premières lignes pour témoigner de cela... et j'en ai mal au coeur. Ce "segment de la population" n'est pas rentable et toute la gestion en santé / services sociaux semble fortement être laissée à la dérive depuis au moins neuf années, comme s'il y avait un agenda caché gouvernemental de vouloir discréditer notre système de santé... pour le diriger dans leurs visions néo-libérales de privatisation. Oublions aussi de parler de tout ce personnel infirmier que ce système est en train de "brûler", de tous ces intervenants-tes de première ligne qui se "dés-âme" sans compter (avec des budgets de bouts de chandelles) auprès de ces blessés de notre société. Il y a longtemps que j'ai envie de vomir, de cette négligence gouvernementale insensée.

  • Lorraine Loranger - Inscrit 4 juin 2012 06 h 45

    La santé mentale, le parent pauvre de la santé

    Merci Mme Gagnon de votre éclairage sur le problème. C'est sans doute peu fréquent qu'une étudiante comme vous défende la cause de ces personnes qui n'ont pas de voix parce qu'ils n'ont pas d'argent. C'est la calmité de notre époque que, si nous ne sommes pas sources d'$, nous ne détenons aucune VOIX (les enfants sont dans ce lot également). J'ai publié votre article sur ma page perso Facebook. Je publie un blog également et j'y ferai sans doute référence 1 de ces 4. http://aunomdelasante.blogspot.com : Pour la santé mentale: le sentiment de sécurité intérieur et extérieur (04-0-12): vous y faites allusion et Livre (résumé); coupé de soi, coupé des autres:comprendre autrement (10-03-12) Merci encore et gardez votre focus car vus en aurez besoin pour continuer à lutter POUR votre clientèle.