Conflit étudiant - Éloge de la casserole

La casserole a le dos large, elle peut se sacrifier pour une bonne cause et elle ne craint pas de recevoir des coups et d’être cabossée.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La casserole a le dos large, elle peut se sacrifier pour une bonne cause et elle ne craint pas de recevoir des coups et d’être cabossée.

La casserole est éminemment chaleureuse ; elle est indissolublement liée à la famille et au foyer. Lorsque l’on y songe, on imagine une grosse cuisinière affairée à ses fourneaux et préparant un repas pour une large tablée. Par sa rondeur, elle rappelle les courbes maternelles de la femme enceinte.

La casserole est cousine de la poêle et soeur du chaudron, et tous trois sont enfants du Graal, ce récipient cylindrique légendaire qu’on retrouve dans l’épique Perceval de Chrétien de Troyes. Le Graal est lui-même le digne descendant de la corne d’abondance des Grecs qui trouve son origine dans la corne de la noble chèvre Amalthée qui a nourri Zeus lorsque le roi des dieux n’était encore qu’un poupon. Elle est aussi l’un des attributs de la déesse Gaia, la mère de tous les dieux. On le constate : non seulement la casserole provient d’une digne lignée, mais elle est profondément ancrée dans la maternité et la fécondité.

 

Rabelais aux fourneaux


On la retrouve bien sûr chez Rabelais, grand humaniste, grand mangeur, grand buveur et, surtout, en ce qui nous concerne, esprit animé par la recherche de la paix comme en fait foi le célèbre épisode de la guerre picrocholine dans lequel ce grand maître du rire contraste l’attitude modérée et sage de Grandgousier au tempérament belliqueux de Picrochole. Dans le Quart Livre, toute la famille de la casserole est présente lorsque Bringuenarilles qui, faute de moulins à vent à se mettre sous la dent, a dévoré tous les « poêles, poêlons, chaudrons, coquasses, lèchefrites et marmites » de l’île de Tohu Bohu. L’estomac fragile du géant, plus habitué aux moulins à vent qu’à une batterie de cuisine, est incapable de digérer les casseroles et Bringuenarilles agonise.


Plusieurs commentateurs ont voulu voir dans le personnage de Bringuenarilles une allusion à l’empereur Charles Quint qui avait envahi la France en 1544 et 1552. Loin de moi l’idée de rapprocher la mort de deux hommes puissants, la mort de Bringuenarilles à celle toute symbolique de Jean Charest, dont on sent la fin du règne, mais l’envie de dire que notre premier ministre souffre présentement d’une indigestion de casseroles est tout de même tentante.


D’ailleurs, l’expression « passer à la casserole », qui signifie « subir une épreuve difficile » peu connue au Québec, va peut-être gagner en popularité grâce au mouvement étudiant : « Charest est passé à la casserole » serait, ma foi, une assez bonne formule. Et que dites-vous de ce slogan : « En 1815, Napoléon a rencontré son Waterloo ; en 2012, Charest a connu sa casserole. » Un peu trop guerrier ?

 

Un grand festin ?


Peut-être, car la casserole est fille de la paix. On la rencontre bien entendu dans les recettes du grand gastronome Brillat-Savarin qui fit paraître sa Physiologie du goût en 1825. Député à l’Assemblée constituante, il connut la Révolution française et manifesta sa modération lorsqu’il s’opposa à l’introduction de la Terreur dans la ville de Belley dont il était maire. Dans le conflit actuel, on a vu plusieurs choses surprenantes, certaines heureuses, d’autres moins ; je suggère donc une solution pour calmer les tensions entre ceux des manifestants et des policiers qui usent et abusent de la violence : le partage d’un festin.


Pour oublier grandes blessures, quoi de mieux qu’un plat de pâtes cuisinées dans une immense casserole ? Peut-être, entre autres choses, les convives réaliseraient-ils qu’ils ne sont que les marionnettes d’une mauvaise pièce de théâtre orchestrée par un gouvernement qui a choisi d’exacerber des tensions déjà vives ?


Dans tous les cas, Brillat-Savarin aurait sans doute insisté pour que le repas comporte plusieurs services afin que les convives prennent le temps de se parler. Dans sa Physiologie, on retrouve d’ailleurs la remarque suivante : « Au premier service […] chacun mange évidemment sans parler, sans faire attention à ce qui peut être dit ; et, quel que soit le rang qu’on occupe dans la société, on oublie tout pour n’être qu’un ouvrier de la grande manufacture. Mais quand le besoin commence à être satisfait, la réflexion naît, la conversation s’engage, un autre ordre de choses commence ; et celui qui, jusque-là, n’était que consommateur devient convive. »


Et que dites-vous de cette célèbre remarque : « Les animaux se repaissent ; l’homme mange. L’homme d’esprit seul sait manger. » Brillat-Savarin a réussi à conférer une spiritualité à l’activité de se nourrir, activité pourtant éminemment ancrée dans l’animalité ; saurons-nous à notre tour sortir de l’impasse actuelle sans user de la violence, qui est un manque de vocabulaire selon l’un de nos plus célèbres bardes ?

 

Colère symbolique


Pour canaliser cette violence, la casserole agit comme un heureux exutoire. Elle a le dos large, elle peut se sacrifier pour une bonne cause et elle ne craint pas de recevoir des coups et d’être cabossée. Grâce à elle, la colère demeure dans les limites des mots et du symbolique : « Charest tu es la casserole, nous sommes la cuillère », disait l’un des slogans observés la semaine dernière dans l’un de ces grands tintamarres qui électrisent présentement Montréal.


La casserole est le triomphe de la manifestation contre le renoncement et du rire contre la peur que le gouvernement a voulu imposer avec sa loi spéciale ; la casserole est sans doute, à ce jour, le plus brillant porte-parole du peuple qui veut être entendu sans tomber dans les excès.

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Nicolas Bourdon, Professeur au Collège de Bois-de-Boulogne

13 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 28 mai 2012 01 h 48

    Manifestons joyeusement, en protégeant nos tympans !

    Les manifestations populaires agrémentées de sets-carrés ou de sambas de casseroles sont une idée merveilleuse, pas seulement pour exprimer notre refus total des politiques du gouvernement Charest et de sa Loi 78, mais aussi pour découvrir et faire émerger notre force collective à même le voisinage, dans nos rues et nos quartiers. Toutes les générations se rencontrent dans une ambiance qui restera dans nos mémoires comme celle d’un printemps indigné mais joyeux !

    Cependant, comme le font les policiers qui encadrent nos tintamarres, il est utile de protéger nos tympans et ceux de nos enfants avec des bouchons sécuritaires, surtout dans le cas d’une exposition prolongée qui pourrait faire concurrence aux décibels d’un show de heavy metal…

    Yves Claudé

    • France Marcotte - Abonnée 28 mai 2012 11 h 56

      Oui, vous avez bien raison, j'ai les tympans qui chauffent depuis 2 jours.
      Ce serait bien dommage que nos cris nous rendent sourds!

  • François Dugal - Inscrit 28 mai 2012 09 h 06

    Le joyeux tintamarre

    Le joyeux tintamarre cache un drame: nous sommes en train de nous faire voler notre démocratie.
    Que nous réserve la protestation des décibels, serons-nous entendus?

  • Solange Bolduc - Inscrite 28 mai 2012 09 h 56

    Sonnons la fin d'un régime Charest dans la convivialité!

    Mme Bourdon , vous réjouissez mon esprit et mon corps: vous m'ouvrez l'appétit ! Un grand banquet gargantuesque de casseroles pour en finir avec Charest, et sa Loi matraque ! Quelle merveilleuse idée!

    Vaut mieux en rire que d'en pleurer ! comme disait Rabelais. Sonnons la fin d'un régime Charest dans la convivialité!

    Vivons, mangeaant

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 28 mai 2012 10 h 54

    Tintamarre et «droit de couillage»

    Il ne faut pas oublier également que dans la France féodale, entre le droit d’hébergement chez l’habitant, les droits de corvée et le droit de péage dont jouissaient le seigneur, aucun n’avait fait autant de bruits que le droit de cuissage.

    Appelé également dans certaines régions françaises, droit de «couillage», ce pouvoir seigneurial conférait au châtelain le privilège exclusif de la défloration de la mariée lors de la première nuit de noces.

    Parents et amis du marié, mécontents de ce pouvoir libertin accordé au seigneur, profitaient de cette nuit pour faire tintamarre sous les fenêtres à grands coups de crécelles, de tambours, de casseroles et autres objets de percussion domestiques en espérant déconcentrer le malvenu.

    Au fil des millénaires, le tintamarre a presque toujours été mêlé à de la protestation. Comme aujourd’hui, c’était une façon de protester, comme de contester, sans violence et sans armes, certains pouvoirs jugés abusifs.
    Jeanne Mance Rodrigue

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 30 mai 2012 23 h 13

      En rép. à M. Auclair
      Il est bon quelquefois de retourner aux volumes puisque le Web ne développe pas tout. Voici, entre autres sources, un volume que vous pouvez consulter probablement en bibliothèque.

      Dans le dictionnaire «Les mots de l’histoire», coll. `In extenso’ auteur Jacques Boudet, Larousse-Bordas, p. 329, première colonne, à l’entrée no 4 «droit du seigneur» (mon édition personnelle porte la date de 1998), il est mentionné que parmi les dizaines de droits dont jouit le seigneur, je cite: «aucun n’a fait couler autant d’encre que celui généralement nommé droit du seigneur qui donnait au châtelain le privilège de la première nuit de noces, c’est-à-dire d’être l’auteur de la défloraison de la fiancée. On le disait aussi: de braconnage, de culage, de couillage, de déchaussage [les chausses étant, comme vous savez, un genre de caleçon porté par les hommes au Moyen-Âge], de jambage… », etc.

  • Line Bastrash - Inscrite 28 mai 2012 11 h 48

    Vous oubliez la tradition acadienne du Tintamarre

    Avec un million de descendants d’Acadiens au Québec, je me demande si l’atavisme acadien ne pourrait pas aussi expliquer la popularité des concerts de casseroles nocturnes, que l’on associe par ailleurs au mouvement de protestation chilien d'abord sous Allende, puis sous Pinochet.

    Selon le site : http://cyberacadie.com/index.php?/coutumes/Le-Tint
    « On associe notre célèbre Tintamarre à une tradition du Moyen âge qui consistait à faire du bruit pour marquer des événements tristes ou joyeux. […]
    « La première mention d’un tintamarre acadien fut le 10 août 1955 dans un dépliant à l’occasion de l’ouverture des fêtes du bicentenaire de la déportation des Acadiens. Dans ce dépliant, […] l'Archevêque de Moncton, Mgr Norbert Robichaud, demande aux Acadiens et aux Acadiennes de manifester bruyamment leur présence. […]
    « En 1979, la Société Nationale des Acadiens […] pour l’occasion des fêtes du 375e anniversaire de la fondation de l’Acadie, propose de faire revivre cette coutume acadienne qui consiste à célébrer en faisant le plus de bruit possible avec des instruments improvisés. Depuis, dans toutes les communautés acadiennes de l’Atlantique le 15 août à 18h, les Acadiens et Acadiennes manifestent dans les rues par un défilé de gens ou automobiles en faisant le plus de bruit possible avec des instruments que seule l’imagination peut décrire. […] Les enfants comme les plus grands font la fête. […] Le Tintamarre est maintenant une tradition qui veut que les Acadiens se fassent entendre, se rencontrent et s’affirment. »

    Cela pourrait expliquer le caractère plus populaire et la tournure plus festive que prennent ces jours-ci les manifestations quotidiennes dans les rues.