Les Amériques - La géopolitique du pétrole en Amérique latine

Nous publions le deuxième de trois textes sur les Amériques à l’heure de la manne minière et pétrolière, thème retenu cette année par l’École internationale d’été sur les Amériques de l’Université Laval.

Amérique du Sud a longtemps été perçue comme la cour arrière des États-Unis. À la suite de l’implantation de la doctrine Monroe en 1823, aucune influence extérieure n’était tolérée sur le territoire latino-américain. Toutefois, le régime des Castro à Cuba est un des rares gouvernements qui a été capable d’opposer systématiquement la volonté de Washington et l’île a payé cher cet antagonisme en subissant un embargo depuis 1960.


Néanmoins, depuis les attentats du 11-Septembre, le regard des États-Unis s’est fermement tourné vers des territoires beaucoup plus lointains, notamment le Moyen-Orient et la périphérie chinoise. Ce détachement de la part du Nord a permis à des dirigeants de gauche en Amérique latine de se faire élire en promettant des changements importants et en s’opposant aux politiques économiques véhiculées par le consensus de Washington.


Un des premiers présidents à se faire élire sur une telle plateforme est le Vénézuélien Hugo Chávez. À la suite de sa prise de pouvoir en 1999, il a rapidement pris le contrôle de la compagnie nationale de pétrole, Petróleos de Venezuela (PDVSA), en remplaçant les hauts dirigeants par des gens qui lui étaient loyaux. De plus, l’échec de la grève générale de 2002-2003 et le congédiement de 19 000 employés de PDVSA lui auront permis de transformer cette compagnie en outil de propagande de sa politique révolutionnaire, souvent nommé socialisme bolivarien.


De même, les discours antioccidentaux ont été suivis par des nationalisations et des renégociations de contrats dans le secteur énergétique. […]


Nationalisations


Maintenant, ce type d’action est devenu chose commune chez les alliés de Chávez. En 2006, le président bolivien, Evo Morales, a nationalisé l’industrie gazière et en 2012 le réseau de distribution d’électricité. Quant à la présidente de l’Argentine, Cristina Fernández de Kirchner, elle a nationalisé en avril 2012 la Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF), une des plus grandes compagnies pétrolières qui opérait dans son pays et filiale de la compagnie espagnole Repsol.


Ces interventions contre des propriétaires occidentaux isolent ces pays des grands centres d’échanges économiques internationaux comme les États-Unis et l’Union européenne. L’Argentine a d’ailleurs vu ses coûts d’emprunt à l’étranger augmenter et l’État pourrait encore avoir besoin d’un nouvel appui vénézuélien pour l’achat de bons gouvernementaux.

 

Des accords importants


Parallèlement à ces actes, le Venezuela a développé des liens économiques importants avec certains de ses voisins latino-américains en utilisant le pétrole comme monnaie d’échange. Ainsi, plusieurs accords ont été signés pour l’obtention de services médicaux en échange de pétrole à bon marché avec Cuba et de l’équipement agricole pour des produits pétroliers en Argentine. Ceci permet aussi aux gouvernements de contourner toute utilisation du dollar américain lors des échanges.


De plus, la création de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) avait pour objectif d’encadrer les liens économiques et politiques, de favoriser les relations entre les membres et de promouvoir la coopération entre les différents pays latino-américains. En conséquence, plusieurs organisations reçoivent une part importante de leur financement grâce aux pétrodollars vénézuéliens tels que les compagnies TeleSur et Banco del Sur.


Toutefois, les fonds disponibles pour ses initiatives ne sont pas illimités, car la compagnie PDVSA finance aussi le budget de l’État vénézuélien, plusieurs programmes sociaux et certains accords internationaux. Cette limite de budget se fait aussi sentir dans des investissements locaux et étrangers.


Ainsi, plusieurs initiatives vénézuéliennes demeurent inachevées. […]


Recherche d’investisseurs


Depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez, le gouvernement vénézuélien a cherché à développer des liens économiques et politiques avec ses voisins latino-américains, car l’industrie pétrolière du Venezuela a aussi besoin d’investissements massifs pour conserver le rythme actuel de production. Le pays se retrouve maintenant à la recherche de partenaires pour investir dans ses projets.


Mais les politiques polarisantes du gouvernement vénézuélien ne rassurent pas les investisseurs occidentaux qui hésitent à injecter des fonds dans le pays. De nouvelles sources de financement ont été convoitées, notamment auprès des gouvernements qui soutiennent les politiques antioccidentales d’Hugo Chávez.


Des intérêts russes et chinois se retrouvent donc dans des positions avantageuses puisqu’ils sont capables d’investir massivement dans des pays qui étaient majoritairement sous l’emprise économique américaine et augmenter ainsi leur influence politique et économique dans la région. Le Venezuela est rapidement devenu la première destination d’investissement chinois en Amérique latine. Conséquemment, les États-Unis, plus grand acheteur de pétrole vénézuélien, subissent une perte potentielle de ressources énergétiques qui sont redirigées vers le marché asiatique.


Le 7 octobre prochain, lors des élections présidentielles vénézuéliennes, les problèmes de santé d’Hugo Chávez pourraient avoir modifié l’échiquier géopolitique régional et les liens avec ses partenaires russes et asiatiques. Sans l’administration de Chávez, la cohésion de ce bloc régional antiaméricain pourrait souffrir un dur coup. La volonté de sacrifier la richesse d’un pays, au profit d’une idée comme l’anti-impérialisme, ne sera probablement pas une priorité pour une administration non chávezienne.

 

La 9e édition de l’École internationale d’été sur les Amériques a lieu jusqu’au 18 mai sous l’égide du Centre d’études interaméricaines de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval.

3 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 16 mai 2012 11 h 44

    Nationalisations?

    Effectivement l'administration Morales (Bolivie) a nationalisé le réseau de distribution d'électricité le 1er mai dernier mais l'auteur oublie de mentionner que l'électricité était de propriété publique jusqu'au premier mandat du président Lozada (1992-1997) qui l'avait privatisée (ou capitalisée - autorisation d'avoir des investisseurs privés à concurrence de 50%). C'est donc un retour à la situation pré-Lozada (alors que la droite était au pouvoir) dans le cas du réseau électrique, comme c'est le cas au Québec qui a nationalisé son électricité au début des années 60.

    La gauche latino-américaine a toutes les teintes de l'arc-en-ciel (comme le drapeau des premiers peuples de Bolivie!) et si Chavez est un président fort, les autres présidents sont parfaitement capables de gérer leurs pays respectifs sans intervention du Venezuela. Au lieu de s'isoler et de dépendre uniquement des ÉU, l'Amérique latine s'ouvre au monde et devient moins dépendante du néo-libéralisme en vogue dans les pays occidentaux. Au moins on peut voir se rétablir un certain équilibre dans le monde politique mondial, entre la droite et la gauche et, espérons le, sans les excès des uns et des autres.

    • Christian Franck - Inscrit 16 mai 2012 16 h 12

      Les nationalisations réalisées au compte goutte par le gouvernement bolivien posent énormément de problèmes en raison de l’énorme incertitude politique et économique qu’elles engendrent. Contrairement à la Bolivie, le Québec a nationalisé les secteurs qu’il jugeait stratégique de façon claire, nette et précise.
      C’est difficile de dire si les nationalisations porteront fruit à long terme, mais pour le moment le pays produit la même quantité de gaz, moins de pétrole et moins de minéraux qu’avant l’élection de Morales (pour qui j’ai voté, soit dit en passant). La croissance actuelle en Bolivie est strictement due aux prix internationaux élevés des ses matières premières. C’est une position très précaire pour un pays aussi peu développé.
      Quant à son ouverture au monde, la Bolivie n’est pas en train de diversifier ses alliés. Au contraire, elle remplace sa dépendance envers les pays « néolibéraux » pour une dépendance envers des régimes comme celui de l’Iran, et avant tout, le Venezuela. Le secteur des textiles est un exemple flagrant de cela : on a remplacé les tarifs douaniers préférentiels du marché américain (330 millions) pour un accès au marché vénézuélien (27 millions).

  • Christian Franck - Inscrit 16 mai 2012 15 h 21

    Très bon article

    Bravo monsieur. En tant que Bolivien, je suis ravi de lire une analyse nuancé sur les gouvernements de gauche radicale en Amérique du Sud (Venezuela, Bolivia, Nicaragua). Trop souvent l'information est filtrée par les lunettes roses d’une certaine gauche bienveillante, qui appuierait une révolution à l’étranger mais qui, dans les faits, choisit de rester dans une social-démocratie capitaliste à la Canadienne.