Les Amériques - Le retour du latino-américanisme

Le premier ministre Stephen Harper a participé au dernier Sommet des Amériques qui s’est tenu en Colombie, en avril dernier.
Photo: Saul Loeb Le premier ministre Stephen Harper a participé au dernier Sommet des Amériques qui s’est tenu en Colombie, en avril dernier.

Le sixième Sommet des Amériques, tenu les 14 et 15 avril dernier à Carthagène, en Colombie, a suscité scepticisme et déception. L’absence de déclaration finale a été interprétée comme le signe d’une division politique du continent ne permettant pas de rapprocher les points de vue, sur des sujets pourtant peu conflictuels (le thème principal du Sommet était la connectivité).

La situation n’est pourtant pas nouvelle. Le précédent sommet de Port of Spain (Trinidad Tobago, 2009) avait produit une déclaration finale, mais elle n’avait été signée que par le chef de gouvernement du pays hôte. Et que dire du sommet de Mar del Plata (Argentine, 2005), qui avait été le témoin d’échanges pour le moins vifs entre le président vénézuélien Hugo Chávez et son collègue mexicain, Vicente Fox. L’objet du différend résidait dans l’éventualité d’une relance des négociations pour la zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) dont le MERCOSUR (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela) ne voulait pas entendre parler.


Le dernier sommet des Amériques relativement consensuel a eu lieu en avril 2001 à Québec, avant le 11-Septembre et le virage à gauche massif de l’Amérique latine, autrement dit à une tout autre époque.

 

Affirmation d’autonomie


La séquence actuelle du régionalisme n’est plus favorable au processus des sommets des Amériques, pas plus qu’elle ne l’est à l’interrégionalisme en général. Le dernier sommet ibéro-américain d’Asuncion (Paraguay, octobre 2011) a été boudé par la plupart des présidents latino-américains. Quant aux sommets Amérique latine - Union européenne, ils ne suscitent plus guère d’attentes ni même d’intérêt de part et d’autre.


L’Amérique latine est en effet entrée dans une phase d’affirmation d’autonomie qui n’est pas sans rappeler le latino-américanisme des années 1960.


Alors que le sous-continent réclamait davantage d’attention et d’aide pour rattraper son retard de développement, l’administration républicaine d’Eisenhower avait répondu en acceptant de créer en 1959 une Banque interaméricaine de développement (BID). Puis il est revenu au président démocrate Kennedy d’avoir soulevé bien des espoirs avec son Alliance pour le progrès lancée en fanfare en 1961.


L’Amérique latine devait s’engager dans la voie des réformes et voir son développement accéléré par une mobilisation sans précédent de ressources. La mort de Kennedy et la guerre du Vietnam font pourtant rapidement sortir l’Amérique latine de l’écran radar des États-Unis. Le sommet des Amériques de 1967 ravive les attentes, mais elles sont rapidement déçues.


L’Amérique latine coordonne alors ses positions lors d’une réunion en 1969 à Viña del Mar (Chili). Le « consensus de Viña del Mar » incarne le « latino-américanisme », un bref moment de convergence d’intérêts et une vigoureuse auto-affirmation du continent sur le plan politique, comme sur le plan culturel (le « boom » de la littérature).

 

Projets de gauche


La séquence actuelle présente des analogies évidentes avec cette époque.


Le processus des sommets des Amériques, lancé en 1994 à Miami, a suscité des attentes qui n’ont pas été comblées. Les présidents américains qui se sont succédé n’ont guère accordé de priorité à l’Amérique latine. Barack Obama a timidement évoqué une « Alliance pour le progrès » du XXIe siècle durant sa campagne en 2008, mais, une fois le vote latino acquis, il n’en a plus été question.


Sa prestation lors du sommet des Amériques de Port of Spain a séduit, mais il a ensuite été accaparé par des crises internationales d’une singulière gravité, il est vrai.


L’Amérique latine, de son côté, a connu une évolution politique qui a fait basculer une majorité de pays de l’ère néolibérale vers une palette de projets de gauche allant du socialisme du xxie siècle au Venezuela à une social-démocratie au Chili ou au Brésil. Mais au-delà des différences politiques, l’Amérique latine s’est surtout employée à reconsidérer les contours et le contenu de son régionalisme, sous l’impulsion de deux pays qui ont joué un rôle clef.

 

Une Alternative proposée


Le Venezuela révolutionnaire d’Hugo Chavez a animé l’opposition au projet de libre-échange des Amériques et proposé une « Alternative bolivarienne pour les Amériques » (ALBA). Le projet, qui ambitionne de fonder le régionalisme sur des bases non commerciales, ne séduit qu’un petit nombre de pays gouvernés par la gauche radicale (Cuba, Bolivie, Équateur, Nicaragua notamment), mais il a le mérite de soulever des débats et de faire avancer la réflexion sur un régionalisme post-commercial.


Le Brésil, de son côté, organise dès 2000 un sommet réunissant tous les pays d’Amérique du Sud, afin d’envisager de façon très pragmatique de produire des biens publics régionaux, tels que les infrastructures. L’élection de Lula à la présidence du Brésil conforte cette orientation diplomatique. À l’issue de plusieurs sommets sud-américains, le projet d’une nouvelle organisation régionale prend forme et, en 2008, le traité créant l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) est signé à Brasilia. La même année, le Brésil invite les présidents d’Amérique latine et des Caraïbes à un sommet historique. Trois ans plus tard, la Communauté d’États latino-américains et caribéens (CELAC) voit le jour.


À la différence des années 1970, paralysées par l’autoritarisme militaire, les années 2000 ont vu l’affirmation du continent se traduire par le lancement de nouveaux projets d’intégration régionale, post-commerciale et post-hégémonique.


Résolution de crises


Dans ce cadre, l’UNASUR semble être particulièrement prometteuse. À peine créée, elle est intervenue dans la crise bolivienne alors que ce pays était en proie en 2008 à des tensions séparatistes, puis elle est parvenue à rapprocher le Venezuela et la Colombie, qui avaient rompu leurs relations diplomatiques. Ce faisant, l’UNASUR s’est construit un agenda original, qui inclut les questions de défense et de sécurité. Cette réactivité et ce pragmatisme tranchent avec une tradition de lourdeurs bureaucratiques ayant paralysé les processus d’intégration plus anciens en Amérique latine.


Le nouveau latino-américanisme verra ce continent s’employer à résoudre ses crises et défendre ses intérêts. Ce faisant, il faudra s’accoutumer à voir l’Amérique latine prêter d’autant moins d’attention à ses partenaires historiques en Europe ou en Amérique du Nord que sa croissance économique est tirée par l’Asie.


***
 

La 9e édition de l’École internationale d’été sur les Amériques a lieu jusqu’au 18 mai sous l’égide du Centre d’études interaméricaines de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval.

 

Demain : la géopolitique du pétrole en Amérique latine et le cas du Venezuela.

***

Olivier Dabène - Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC)

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 15 mai 2012 12 h 01

    Régionalisme émergeant

    On voit aussi une désaffection de l'OEA et son potentiel remplacement par la CELAC d'où sont absents le Canada et les ÉU. L'Amérique latine en a assez de se faire dicter quoi faire par le tandem ÉU - Canada et a assez confiance en elle-même pour faire cavalier seul et aller chercher ses appuis dans le monde ailleurs qu'aux ÉU et au Canada.

    L'intransigeance de ces 2 pays du nord leur nuit plus que tout autre facteur et le dernier sommet des Amériques en est une illustration alors que tous les pays latino-américains étaient d'accord pour acceuillir Cuba, le Canada harperien et les ÉU d'Obama s'y sont refusés d'où encore une autre coupure.

    Il est ironique de voir les pays latino américains adhérer à la Convention inter-américaine des droits de l'homme alors que le Canada et les ÉU ont toujours refusé de ce faire, plaidant qu'ils étaient des parangons de vertu en matière de droits humains... ce qui est loin d'être le cas.