Conflit étudiant - Bureaucratiser la manifestation

Pour le maire de Montréal, Gérald Tremblay, la « crise » actuelle est l’occasion d’aseptiser la manifestation, d’en faire un événement prévisible et contrôlé et, ce faisant, de dépourvoir les mouvements sociaux actuels et à venir d’un mode d’action politique, fait valoir Patrick Forget.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pour le maire de Montréal, Gérald Tremblay, la « crise » actuelle est l’occasion d’aseptiser la manifestation, d’en faire un événement prévisible et contrôlé et, ce faisant, de dépourvoir les mouvements sociaux actuels et à venir d’un mode d’action politique, fait valoir Patrick Forget.

Depuis le début du conflit étudiant, les manifestations et les actes de perturbation menacent l’ordre et la paix publique à Montréal. C’est ce que dit le maire de Montréal. Devant les caméras, il prend même des airs sombres pour nous en convaincre.

Si le maire croit vraiment ce qu’il dit, il lui en faut fort peu pour perturber son équilibre. Mais le maire sait que la peur est une arme. Et en ce moment, ce ne sont pas les étudiants ou les manifestants qui la manient le mieux, c’est lui. Dans quel but ? Justifier l’adoption à la vitesse grand V d’un règlement qui soumettra davantage encore l’exercice du droit de manifester pacifiquement à l’impératif d’efficience de la gestion publique.


Premièrement, je ne crois pas que le maire de Montréal craigne les manifestations étudiantes ainsi que les dérapages isolés et mineurs auxquels elles ont donné lieu. Le maire de Montréal sait que le SPVM est en mesure d’encadrer les manifestations. Le maire de Montréal sait que le SPVM possède un arsenal de moyens techniques et légaux qui lui permet d’obtenir le dispersement de n’importe quelle foule de gens sans fusil qui s’agitent un peu trop à son goût.


Deuxièmement, je crois que le maire de Montréal contribue à monter cette « crise » en épingle. C’est ce qu’il fait lorsqu’il associe manifestations et perturbations du métro comme s’il s’agissait d’une même action, ce qu’elles ne sont pas.


Troisièmement, je crois que le maire de Montréal ne veut pas gaspiller cette « crise ». En bon gestionnaire, le maire veut réduire les coûts engendrés par la tenue de manifestations. Pour cela, il faut trouver des moyens pour mettre les manifestants au pas.


Quatrièmement, je suis prêt à parier ma chemise que, pour le maire, les masques sont un prétexte. Le maire sait que c’est une infime minorité de gens dans les manifs qui portent des masques et que ces « manifestants » continueront à se couvrir en tout ou en partie le visage malgré le règlement ou encore qu’ils trouveront des moyens ingénieux pour contourner l’application du règlement. M’est d’avis qu’il ne sera pas beaucoup plus difficile de porter un masque dans une manif que de faire du texto au volant d’une automobile.

 

Où vont-ils ?


Le véritable enjeu du règlement, c’est l’itinéraire de la manifestation. Le jour où ce règlement sera adopté, la manifestation devra avoir des organisateurs. Ces organisateurs devront prévoir l’itinéraire de la manifestation et le révéler aux autorités.


Ce que le maire fait, c’est bureaucratiser ce mode d’action politique qu’est la manifestation et, du coup, contribuer à sa normalisation, et ce, pour des raisons de coût et d’efficience économique et sans guère d’égards pour le respect des libertés fondamentales et l’importance de la manif dans le répertoire d’action des mouvements sociaux.


Le maire fait une pierre deux coups avec son règlement. D’une part, les autorités pourront limiter les effets perturbateurs de la manif, en premier lieu sur la circulation. En outre, ne soyons pas dupes : il serait étonnant que les autorités ne profitent pas de ce nouveau pouvoir pour exercer un droit de regard sur l’itinéraire, voire sur le moment de la manifestation.


D’autre part, le maire impose aux groupes militants un modèle d’organisation hiérarchique au sein duquel les organisateurs deviennent responsables de certains comportements de la collectivité manifestante, en ce qui a trait à l’itinéraire de la manif et au respect de ce dernier. Désormais, à Montréal, une manifestation ne sera légale que si elle adopte le modèle d’organisation privilégié par l’ordre dominant. Une manifestation ne sera légale que si elle calque le modèle des organisations qui, soi-disant, se respectent.


Aseptiser la manifestation


Pour le maire de Montréal, la « crise » actuelle est l’occasion d’aseptiser la manifestation, d’en faire un événement prévisible et contrôlé et, ce faisant, de dépourvoir les mouvements sociaux actuels et à venir d’un mode d’action politique. Rappelons que peu de modes d’action politique sont aussi accessibles que la manif. Et que peu de modes d’action, dans l’histoire récente, ont contribué autant, par exemple, à la suppression d’inégalités sociales.


Les services policiers sont très bien équipés pour encadrer les manifestations. S’il existe un déséquilibre à cet égard, il ne joue pas en faveur des manifestants. À moins de penser qu’aucune cause ne puisse jamais plus justifier quelques heures, voire quelques semaines de désagréments plus ou moins inattendus. À moins de penser qu’un seul grain de sable est un grain de trop pour un ordre qui repose sur des rapports sociaux toujours plus lisses et une circulation des personnes et des biens qui, à l’image de l’information dans les réseaux intégrés, doit se faire toujours à plus grand débit et toujours plus sans entrave.


Dans une société hygiéniste comme la nôtre, le plus grand danger n’est pas de tuer un manifestant, mais de tuer la manifestation. Et, malheureusement, ce n’est pas que nous soyons plus civilisés, c’est que cela fait moins d’éclaboussures.

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6 commentaires
  • Fournier P. - Inscrit 14 mai 2012 06 h 15

    Professeur de droit dites-vous ?

    Vous êtes prêt à parier votre chemise que, pour le maire, les masques sont un prétexte ? En tant que professeur de droit, vous devriez savoir que prêter des intentions aux autres sur la base de pures impressions personnelles ne vaut pas cher. Et que faites-vous des violences qui sont régulièrement perpétrées lors de toute sorte de manifestations, souvent par des casseurs masqués qui ont simplement infiltré les manifestants ? De toute façon, et comme vous le dites si bien, si ce n’est qu’une infime minorité qui portent des masques, cela n’empêchera le déroulement d’une manifestation !

    C’est le maire, dites-vous, qui associe manifestations et perturbations du métro comme s’il s’agissait d’une même action ? Peut-être que les faits récents et les informations révélées à propos des étudiants accusés vous ont échappés ? De toute façon, les faits finiront par révéler ‘’le mobile’’ et les preuves, qui ne risqueront probablement pas de vous convaincre non plus.

    Pierre Fournier

  • France Marcotte - Abonnée 14 mai 2012 08 h 47

    Que le vrai Québec dévoile son vrai visage!


    L'analyse de M.Forget est un bel exemple de ce à quoi ressemble une analyse quand on va au fond des choses.
    Tout devient limpide et difficilement réfutable.

    Ce qui est révélé est terrible comme sont terribles tant de réalités minutieusement voilées par des analyses complaisantes, partielles et superficielles.

    J'aime cent fois mieux voir ce visage hideux de notre réalité que de soupçonner qu'il existe sans jamais en avoir de confirmation.

    On a la véritable mesure de ce par quoi la démocratie est minée.

  • Marc Davignon - Abonné 14 mai 2012 11 h 16

    Aller plus loin.

    Donner le parcourt d'une manifestation spontanée, c'est difficile, on en convient. Ce n'est pas la première fois que nous avons des gens avec des idées saugrenues. Pour pallier ce problème de taille, il faut aller plus loin. En effet, il serait sage que chaque citoyen porte un bracelet qui l'authentifie. Comme ça, plus besoin de donner le parcourt avant le début d'une manifestation, la police pourra avoir celle-ci en temps réel. Ce n’est pas beau ça. La technologie est merveilleuse. Elle nous permet des solutions ingénieuses et efficaces.

    S’il y en a qui salive à cette pensée, il faut absolument que vous fassiez des démarches auprès de spécialistes, ça presse.

  • Aline Binette - Inscrite 14 mai 2012 13 h 45

    Mais surtout...

    ...interdire les masques c'est premièrement permettre au SCRS de ficher les manifestants, de les arrêter plus tard et de les torturer. J'exagère? Des manifestants ont été torturés au G20 et le ministre Toews est en faveur de la torture. Les écologistes sont maintenant des «terroristes». L'organismes de surveillance civil du SCRS a été aboli il y a deux semaines (comme la plupart des organismes de surveillance fédéraux, à moins qu'on n'ait procédé par coupure du budget et des effectifs).

    Les gouvernements veulent avoir le droiut de maltraiter nos enfnts à leur gré et sans droit de regard aucun. Les conversations téléphoniques des leaders étudiants sont sur écoute. Les jeunes écervelés du métro font face à de vraies accusations de terrorisme (10 ans), ce qui est totalement délirant. Combien sont les peines moyennes pour meurtre et viol déjà? Huit à 12 ans. On veut punir le masque par une peine de 10 ans. Complètement délirant, cela aussi.

    Mais, deuxièmement, la police veut surtout s,assurer que els gaz lacrymogènes et nauséeux et le Cayenne feront le maxiumum de dégâts.

    On a prouvé à Montebello que les casseurs faisaient partie de la police. Il y avait des casseurs au G20 qui étaient des agents en civil. le problème, ce sont les casseurs.

    Pas nos enfants.

    Tremblay fait le jeu de Charest et de Harper, comme Drapeau a fait celui de Bourassa et de Trudeau. Et on est en train de manufacturer une crise en laissant pourrir le conflit, pour faire peur aux revendicateurs et les pousser à se taire. Comme en 1970. Ça devient plus évident chaque jour. Pendant ce temps, la vente à rabais de nos ressources se poursuit.

    No enfants ne sont pas encore assez endettés, et nous ne sommes pas encore assez dépossédés. Le 1% en veut plus.

    • Marc Perron - Inscrit 15 mai 2012 16 h 34

      Dépossédé? Dépossédé de quoi? D'un patrimoine dont tous sont propriétaires par dévolution divine à leur naissance? Tout endettement vous spolie d'une chose à laquelle vous avez obligatoirement et automatiquement droit? Celui qui paie 60% de ses revenus et du fruit de son travail à l'état à chaque année n'est-il pas, lui aussi, dépossédé?

  • Marc Perron - Inscrit 15 mai 2012 16 h 19

    Notre société a fait des choix quand aux modes d'expression politique souhaitables. Le mode représentatif et électoral a montré ses limites mais a aussi montré ses vertues. Comme le texte le suggère, le mode d'expression par la rue, encadré par les forces de l'odre, admet et accepte les blessures et les morts. L'auteur prend parti pour le mode d'expression en soi, au prix de l'individu. Vaut mieux un mort que la mort des manifestations libres et dérèglementées. Tous ces argument ne valent que si on acccepte ce principe de base. Ce principe est éminemment contestable et la vérité peut se trouver ailleurs. Ceci dit, certains ont la mémoire courte, de très grandes inégalités sociales ont été réprimées par le processus démocratique représentatif et n'ont pas pris naissance dans des manifestations libres et dérèglementées. (Assurance-maladie en 1962, patrimoine familiale en 1994, émancipation juridique des femmes en 1964 et la liste est longue..