Devoir de réserve ou de participation ?

La violence et l’exaspération des derniers jours, découlant directement de l’inertie du gouvernement et d’une succession d’injonctions dans les établissements scolaires, ont donné lieu à toutes sortes de critiques adressées aux professeurs qui se sont prononcés contre la hausse des droits de scolarité. Si le professeur Jean Barbeau (La Presse, « Un devoir de réserve », 3 mai 2012) et la chroniqueuse Denise Bombardier (Le Devoir, « Fin de partie », 5 mai 2012) s’entendent tous deux pour dire que les professeurs ont un « devoir de réserve » dans le conflit étudiant, les professeurs signataires de ce texte défendent le point de vue inverse, à partir d’une expérience et d’une conception de l’enseignement qui ne peut pas dissocier l’éducation et le politique.

Pourquoi enseigner ce qu’est la beauté, la vérité, la justice, pourquoi réfléchir à la complexité du langage et des idées, des choses et des êtres, si cette connaissance ne se traduit jamais concrètement dans la sphère sociale ? Mettre les connaissances à l’épreuve du réel, comme les théories scientifiques doivent être soumises à l’expérimentation, n’est-ce pas, en partie, la tâche du professeur ? Le danger serait justement de ne jamais soumettre la pensée à une telle épreuve ; c’est ainsi qu’elle peut, sans le savoir, devenir aberrante ou stérile.

 

Célébrité et autorité


Or, depuis douze semaines, ce sont les politiciens, les journalistes, les chroniqueurs, les comptables lucides, les anciennes célébrités, les donneurs de leçons condescendants et paternalistes qui nous demandent de rester au-dessus de la mêlée. Tous ces « profs » improvisés, tous ces gens qui professent dans les médias n’auraient pas, eux, à se soumettre au « devoir de réserve ».


Eux, dont l’autorité repose le plus souvent sur leur seule célébrité, invitent les autres professeurs enfermés dans leur classe, dans leur « tour d’ivoire », à leur laisser la place, car lorsque les choses deviennent sérieuses, lorsque la pensée doit s’occuper du réel, descendre dans la cité, ces derniers n’auraient plus la compétence voulue pour éduquer leurs propres étudiants.


C’est alors à eux, à ces « profs » médiatiques, que reviendrait le devoir d’éduquer les étudiants et le bon peuple au nom du « gros bon sens », du « budget », de la « majorité silencieuse », de la « loi et l’ordre ». Tous ces « profs » médiatiques sont en mission commandée : ils donnent des cours de sémantique et de droit (« dénoncer la violence, ce n’est pas la condamner », « un boycott n’est pas une grève », « la démocratie ne doit pas brimer les droits individuels », etc.) et, bien sûr, par-dessus tout, ces « profs » médiatiques donnent aux étudiants (qui ne sont pas leurs étudiants) des leçons de citoyenneté : 1. Un étudiant doit investir dans la société de demain en s’endettant dès maintenant. 2. Un étudiant doit comprendre que ce n’est pas lui qui peut définir le type d’université dans lequel il étudie (ou va étudier) ni la société dans laquelle il est appelé à travailler. 3. Un étudiant doit se contenter d’étudier et, surtout, ne pas penser en dehors de la classe. 4. Un étudiant doit apprendre à respecter les lois profondes de la démocratie ainsi que les injonctions et les forces de l’ordre qui sont là pour la défendre.


Principe de neutralité


Les politiciens, les journalistes, les chroniqueurs, les comptables lucides qui défendent l’ordre établi peuvent chercher à imposer un « devoir de réserve » à tous ceux dont c’est la tâche d’enseigner, c’est-à-dire de fournir aux étudiants les outils nécessaires pour comprendre le réel, y compris les rapports de forces qui structurent la société. Mais nous comprenons moins bien que des professeurs s’imposent ce même « devoir de réserve », cette « neutralité », sous prétexte que le professeur qui prend position dans un conflit non seulement influence les étudiants, mais risque de se couper de ceux qui ne partagent pas son point de vue.


Cet argument ne se défend que si on admet le principe de neutralité. Si tous les professeurs, qu’ils soient pour ou contre la hausse, prenaient position, ils donneraient ainsi aux étudiants une vision objective des choses, c’est-à-dire qu’ils leur donneraient les moyens de former leur propre jugement. Si les profs qui appuient les étudiants prennent toute la place, c’est que les autres ne veulent pas l’occuper.


La « neutralité », que ces derniers définissent comme la condition nécessaire à un enseignement de qualité, repose sur une conception de l’enseignement qui dissocie la pensée et l’action, la connaissance du réel et la transformation de celui-ci.

 

Droit à l’éducation


Nous invitons les partisans de la neutralité, qui sont pour la démocratie, à relire cette définition du droit à l’éducation telle qu’énoncée par l’UNESCO, à savoir que « le droit à l’éducation, à l’enseignement et à la recherche ne peut s’exercer pleinement que dans le respect des libertés académiques et de l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur et que la libre communication des résultats, des hypothèses et des opinions se trouve au coeur même de l’enseignement supérieur et constitue la garantie la plus solide de l’exactitude et de l’objectivité du développement du savoir et de la recherche ». (Acte constitutif de l’UNESCO, Recommandation concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur, 11 novembre 1997).


Pour qu’un débat public, notamment celui qui concerne l’éducation, se situe au-dessus des humeurs chroniqueuses et des intérêts politiques et financiers, les professeurs doivent y participer. Car l’objectivité à laquelle les étudiants doivent parvenir, avec l’aide de leurs professeurs, ne sera toujours au fond qu’une subjectivité éclairée et pleinement assumée.

 

Ont appuyé cette lettre quelque 400 professeurs.

***
 

Yvon Rivard, Professeur à l’Université McGill, Mélissa Grégoire, Professeure au cégep de L’Assomption et Martin Godon, Professeur au cégep du Vieux-Montréal

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

31 commentaires
  • Jean Duchesneau - Abonné 9 mai 2012 06 h 30

    Le devoir de réserve?

    J'appuie sans réserve votre point vue. Ceux et celles qui tentent de museler les professeurs jouent le jeu du pouvoir et semblent faire partie d'un plan bien orchestré. J'ai analysé le point de vue de Denise Bombardier et celui de Richard Martineau depuis le début de ce conflit et j'y voit une parfaite convergence avec la position gouvernementale et sa stratégie qui vise davantage à tuer le messager que le message. Les chroniques de Bombardier et de Martineau s'adressent à l'épidermique davatage qu'à la logique et le discours argumentatif ne respecte jamais les règles de l'art. Vouloir imposer le devoir de réserve aux professeurs relève de l'intimidation et ne vise qu'à aviliser l'éducation à la "chose" commerciale.

    • Michel Leclaire - Inscrit 9 mai 2012 11 h 33

      Denise Bombardier et Richard Martineau, même combat.

      Michel Leclaire

    • Fournier P. - Inscrit 11 mai 2012 12 h 17

      Surtout dans le présent conflit, on mélange trop facilement ou trop insidieusement les notions de droit, de justice, de choix de société et de démocratie. On essai trop souvent de polariser un débat dans lequel il y a probablement plus de gris, que de noir et de blanc.

      Dans le présent conflit, on véhicule beaucoup plus que la stricte question de la hausse des droits de scolarités. Trop d'intervenants ''instrumentalisent'' cette question de hausse à des fins de propagande, qu'elle soit de gauche ou de droite.

      Aussi seines que salutaires que soient ces discussions et ces remises en question pour la société, et bien qu’il puisse être pertinent dans certaines circonstances d’en discuter en classe, le devoir de réserve des professeurs et encore plus dans des cours de science sociale où, trop souvent, les opinions sont très polarisées, ce devoir de réserve doit donc permettre aux étudiants de développer leur esprit critique, de développer leur propre opinion et non d’adopter celle de leur professeur, et ce, sans parti prie, sans préjugé, sans propagande et sans risquer d’être marginalisé, comme l'approche qu'on propose et utilise si bien d’ailleurs dans les cours de science.

  • François Dugal - Inscrit 9 mai 2012 07 h 58

    Bravo aux profs

    Bravo aux profs, continuez à porter bien haut le flambeau de la connaissance.
    François Dugal, un prof retraité.

  • Martin Godon - Inscrit 9 mai 2012 09 h 03

    Des signataires

    Plus de 450 professeurs ont ajouté leur signature à cette lettre. La liste complète des signataires est disponible à :

    profscontrela hausse.org

  • Michel Mongeau - Inscrit 9 mai 2012 10 h 04

    Ne me dites pas comment me comporter s.v.p.!

    Je suis enseignant de philosophie au cégep depuis autour de trente ans. Tâche pas toujours bien comprise, souvent critiquée, pas toujours facile à réaliser, mais ô combien passionnante. Quelle chance de partager tout ce temps avec la fleur de l’âge de la société. Savoir apprécier leurs nombreuses qualités et pouvoir, sans mépris, espérer agir sur leurs faiblesses personnelles ou générationnelles. Leur faire connaître les présocratiques, les initier à la modernité avec Descartes, au siècle des Lumières avec Rousseau, Kant ou Voltaire, à la déconstruction de la métaphysique avec Marx, Nietzsche ou Freud ou leur faire côtoyer les grands du siècle, les Habermas, Arendt ou Rawls. Les faire lire, commenter, discuter, disserter, en insistant sur la stimulante matière autant que sur ce qu’ils en tireront de plus personnel dans leur manière de vivre, de participer au monde et de le changer, il faut le souhaiter.

    Or, je n’accepte pas de me faire dire, par des collègues enseignants a fortiori, comment me comporter avec mes étudiants (es) au cégep ou en classe, en rapport avec l’actuel mouvement de grève étudiante. Je suis favorable à cette grève, j’ai participé à la marche du 22 mars et écrit de nombreux textes sur celle-ci. Je préfère ne pas directement parler de cela en classe ou ailleurs au cégep avec nos étudiants (es). En classe, c’est clair, je m’en abstiens. À l’extérieur, si on me questionne, si on désire discuter avec moi de ce qui se passe, je peux accepter de le faire à condition de ne pas trop peser sur le citron, de garder une certaine distance, de ne pas nous enflammer ou orienter les consciences et les engagements. Je ne suis pas embauché pour défendre le gouvernement, la police et leurs alliés, pas plus que je ne doive défendre les syndicats, les partis politiques ou les médias. Ceci dit, je ne suis pas non plus partisan du mutisme, de l’attitude bêtement schizophrène ou de la pseudo-

    • Mélissa Grégoire - Inscrite 9 mai 2012 11 h 59

      Rien dans ce texte ne dit que vous DEVEZ parler de la grève avec vos étudiants EN CLASSE ou à l'intérieur du Cégep. Apprenez à lire, monsieur Mongeau. Ce texte défend la liberté qu'a un prof de dialoguer avec ses étudiants et de prendre position dans la sphère sociale. Le "devoir de participation" s'agit de notre tâche qui consiste à développer l'esprit critique de nos étudiants à l'égard de ce que les "profs" médiatiques leur enseignent dans les journaux. Enfin, il serait peut-être temps de reconnaître que le professeur, en transmettant un savoir à ses étudiants, parce qu'il est l'auteur de ses cours, enseigne d'abord et avant tout ce qu'il est, les valeurs qu'il porte, et ce, à son insu. L'interprétation que nous faisons de telle oeuvre, de telle poétique, est forcément, comme le disait Baudelaire de la critique, "partiale, passionnée, politique". C'est en dialoguant avec ses professeurs, en explorant divers points de vue, que l'étudiant parvient à former son propre jugement, sa propre pensée. Et je remercie mes professeurs qui ont toujours assumé, devant moi, leurs idées, leurs convictions politiques, qui ne se sont jamais cachés confortablement derrière une pseudo-neutralité. C'est ce qui m'a permis de me développer intellectuellement.

    • Fournier P. - Inscrit 11 mai 2012 08 h 45

      Un des cours qui m’aura le plus marqué dans toute ma vie d’étudiant, l’a été grâce à un professeur de géographie qui constamment durant la session nous martelait :

      «…n’acceptez jamais mon opinion, celle d’un journal ou d’un écrit quelconque avec opiniâtreté. Toutes ces opinions sont biaisées. Soyez critiques, faites vos propres recherches, trouvez et pesez les arguments pour, les arguments contre et faites votre propre opinion, sans dogme ou préjugé, sans avoir peur d’être en désaccord avec les autres …»

      Je crois que cette attitude est probablement la plus grande leçon qu’un étudiant puisse retirer de son passage à l’école; merci à mon professeur de l’époque et merci à ceux qui portent ce même respect envers leurs étudiants !

      Pierre Fournier

  • Jacques Morissette - Abonné 9 mai 2012 10 h 51

    Le monde est bel et bien réel.

    On peut enseigner bien des abstractions, mais le monde est bel et bien plus réel qu'on le pense. Donc, bravo pour les professeurs qui tiennent compte d'abord et avant tout de la réalité des choses. Nous ne sommes pas les anfants d'une théorie quelconque, nous sommes des humains qui ont soif de des idéaux plus motivants que ceux que des politiciens essaient parfois d enous faire incarner.