Vers une France postsarkozienne ?

François Hollande et Nicolas Sarkozy lors du débat télévisé les ayant opposés mercredi. Rien ne pourrait plus contraster entre le président sortant et le président putatif.
Photo: Agence France-Presse (photo) PATRICK KOVARIK François Hollande et Nicolas Sarkozy lors du débat télévisé les ayant opposés mercredi. Rien ne pourrait plus contraster entre le président sortant et le président putatif.

Les sondages sont sans appel : la France devrait entrer dans une ère postsarkozienne et mettre un terme à l’hyperprésidence, en désignant, si les électeurs sont fidèles aux sondeurs, François Hollande comme septième président de la République française. Or rien ne pourrait plus contraster entre le président sortant et le président putatif.

Le premier incarne à lui seul la présidence spectacle, la législation coup de gueule (répondant à un fait divers par une mesure législative) et le clinquant. Le second est issu du sérail (sciences-po/ENA) et peine à prouver sa présidentiabilité, faute de charisme naturel.


Le premier est usé par son quinquennat à l’Élysée, ses éclats et ses revirements. Le second a été raillé par la droite pour n’avoir jamais occupé de poste ministériel - comme s’il ne parvenait jamais à accéder à ce niveau - et est rejeté par ses (futurs) alter ego européens (à l’exception des Danois - les premiers ministres de Grande-Bretagne, de Pologne et d’Italie ayant refusé de le recevoir). Enfin, la défaite du premier pourrait conduire à l’implosion de son parti, tandis que le second incarne, pour la première fois depuis 2002, une fédération embryonnaire du sien. C’est donc peut-être une nouvelle ère qu’ouvre le scrutin de dimanche prochain.

 

La décomposition de la droite traditionnelle


Sarkozy aura été le premier président de la Ve République à ne pas avoir vécu la Seconde Guerre mondiale : ce faisant, il est le tenant d’une droite « décomplexée » (notamment par rapport au régime de Vichy), affirmant son libéralisme économique et son particularisme gaulois (réglementation du monde de la finance, promotion de la « taxe Tobin »).


Il a vécu un quinquennat agité, parsemé de réformes impopulaires (retraites), de crises européennes et mondiales, et d’erreurs politiques (affaire du Fouquet’s, accueil de Kadhafi, diplomatie inconstante, bouclier fiscal, conseillers sulfureux). Il a le désavantage d’avoir à défendre son bilan et de devoir convaincre qu’il s’inscrit dans la durée. Sarkozy et son parti courtisent depuis cinq ans l’électorat d’extrême droite, sachant que le report des votes FN au deuxième tour se base sur une allergie avérée aux idées de gauche et à la mollesse politique du centre.


Si Sarkozy perd dimanche, il quittera - dit-il - la vie politique, laissant derrière lui un poste vacant à la tête du parti présidentiel. Mais le vide pourrait en fait se transformer en véritable champ de bataille, voire consacrer l’implosion de l’UMP, parti créé justement pour limiter l’impact du Front national sur l’électorat de droite : il suffirait que Sarkozy obtienne un score ridiculement bas dimanche pour que la crédibilité du parti tout entier soit affectée.


D’un côté, Jean-François Copé, chef de l’UMP depuis 2010, sait que si le président-candidat n’est pas réélu, il devra essuyer les plâtres et payer son écot politique. Cependant, il a eu le temps de verrouiller nombre de postes décisionnels et espère s’imposer comme candidat pour l’élection présidentielle de 2017. Face à lui se dresse François Fillon, premier ministre indéboulonnable de Nicolas Sarkozy depuis 2007.


Or si en politique française, un premier ministre est un fusible, servant à préserver le président, celui-ci a résisté à toutes les crises : sa résilience pourrait être l’indice d’une lutte acharnée entre les deux dirigeants. On pourrait alors imaginer que le paysage politique de droite retrouve ses inflexions d’antan, fractionné entre les répliques du RPR et de l’UDF, en même temps que s’opère un certain renouvellement générationnel.


On sait cependant que la gauche a mis une décennie à y parvenir. Et il faut y ajouter un risque nouveau toutefois : celui que le Front national devance ces deux formations politiques et finisse par jouer les faiseurs de rois, entre une droite défaite et un centre anémique.

 

La résurrection de la gauche


Les résultats du Parti socialiste du 22 avril sont remarquables : c’est la première fois depuis 1958 qu’un président sortant n’arrive pas en tête du premier tour d’une présidentielle. Or, même si Jean-Luc Mélenchon n’est pas parvenu à damer le pion au Front national, il demeure qu’il parvient à rassembler une gauche en quête de lyrisme politique et de lendemains qui chantent dans un mouvement centripète que l’on n’avait pas connu depuis Mitterrand.


Le défi de Hollande consiste donc, pour le second tour, à rallier les électeurs d’extrême gauche (électorat volatile, mais qui se prononce généralement dans les limites de son appartenance politique) et du centre (cible plus délicate à atteindre, mais à laquelle il donne des gages, notamment en promettant d’assainir la vie politique). Il a le mérite d’avoir éclipsé le scandale DSK. Et il incarne, pour la première fois depuis le départ de Lionel Jospin, l’unité du Parti socialiste après dix années de déchirement.


Il devrait bénéficier du report des votes exprimés en faveur de Mélenchon (qui appelle à faire barrage au FN) et d’Éva Joly, mais il devra se poser en rassembleur et incarner une logique bipartisane. Or, la radicalisation du discours de droite constituera un obstacle majeur sur le chemin du rapprochement. Cela supposerait de moderniser du Parti socialiste et de déloger les éléphants (ces ténors historiques du parti, affublés de ce sobriquet car passéistes). La tâche est considérable.


Un homme dangereux ?


Dans une France postsarkozienne, Hollande fera face à ses engagements électoraux parfois généralistes (« L’emploi sera la priorité de mon quinquennat »), déjà polémiques (renégociation du pacte budgétaire européen), ou typiquement de gauche (vote des étrangers hors zone Schengen aux élections locales).


En effet, même si l’étude produite par l’Université de Lille pour le compte du ministère des Affaires sociales conclut à un bénéfice net de l’immigration pour la France (un solde positif de plus de 16 milliards de dollars), la question de l’immigration reste centrale au débat. Introduire une ligne de fracture politique est un pari osé, particulièrement à l’heure où l’Espagne rétablit les contrôles à ses frontières, où le ministre de l’Intérieur prévoit une hausse (à 40 000) des reconduites à la frontière, alors que le FN fait de « l’invasion » migratoire son credo et que l’UMP durcit son discours sur l’immigration.


De même, la promesse de la renégociation du pacte budgétaire avec la Commission, la Banque centrale européenne et le partenaire allemand est plus controversée encore. Angela Merkel a posé un geste, discutable, en proposant à Sarkozy de participer à ses rassemblements de la droite pour faire barrage au candidat de gauche. L’homme serait « dangereux », selon l’hebdomadaire britannique The Economist, car ses prises de position pourraient mettre en danger l’équilibre financier précaire de l’Union européenne. Il faut pourtant apposer à cela trois bémols. D’abord, la cohérence du couple franco-allemand repose plus sur des affinités personnelles que politiques (Mitterrand-Kohl étant le plus marquant) : rien n’empêche que ce couple puisse fonctionner de nouveau.


Ensuite, la perspective d’une relance par la croissance financée par l’Europe, cheval de bataille de Hollande, gagne du terrain parmi les dirigeants de l’UE : cela fournit au candidat socialiste l’occasion d’acquérir un statut politique continental et de redéfinir les lignes de force du grand jeu européen.


Enfin, un peu à l’instar de Mitterrand en 1983, Hollande pourrait être très vite mené à ajuster sa politique aux réalités tant processuelles qu’économiques de l’UE. L’entourage du candidat n’a de cesse de relativiser le poids de son discours de campagne pour rassurer partenaires européens et économiques. Au demeurant, au vu des termes de son programme comme de l’histoire récente (les socialistes vainqueurs des législatives de 1997 s’abstenant de remplir leur promesse de renégociation du pacte de stabilité), il est possible que l’épreuve des faits finisse par relativiser l’impact de l’alternance.


Électorat volatil


Pour autant, au-delà des résultats du 6 mai, c’est la perspective des élections législatives en juin prochain qui représente, dans les milieux politiques français, le prochain enjeu de taille. En effet, même s’il bénéficiait du traditionnel « état de grâce » (environ trois mois de consensus politique favorable) qui suit une présidentielle, la volatilité accrue de l’électorat français pourrait limiter les marges de manoeuvre d’un futur président de gauche : selon le CEVIPOF, un électeur sur deux a modifié son intention de vote dans les six mois précédant le premier tour.


Or cet électorat volage (perdu entre la mondialisation, les désillusions de droite et les promesses de gauche), pourrait très bien consacrer l’entrée - mathématiquement et politiquement possible - d’une représentation d’extrême droite au Parlement français, suivant l’exemple des Pays-Bas, de la Hongrie, de l’Autriche, de l’Italie, du Portugal et de la Finlande.

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Franck Roublin - Élisabeth Vallet, Respectivement collaborateur et directrice de recherche à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM

4 commentaires
  • LAURENT PRADIES - Inscrit 4 mai 2012 05 h 01

    contre-point essentiel

    parler d'électorat volage en fonction des résultats des sondages est une erreur d'analyse...l'électorat est majoritairement plus mûr que cela sur le plan politique...ainsi à un certain moment les sondés peuvent exprimer leur choix idéologique (très marqué en Franc e pour la plupart des gens) et plus tard lorsque la campagne avance émettre un choix plus stratégiques(le Français est un politicien roué)...ainsi des centristes ou plus à gauche que le PS vont dans un premier temps exprimer dans les sondages leur sensibilité politique réelle, puis lorsque l'échéance se rapproche exprimer un choix adapté au rapport de force du moment, par exemple voter Hollande pour virer Sarkosy...
    Ce qui rend les Législatives passionnantes car la proximité des présidentielles va conduire beaucoup de citoyens à réviser leur vote: après un choix pragmatique pour les présidentielles, ils vont exprimer leur vraie sensibilité, par choix idéologique mais aussi pour faire pression sur le nouveau président afin d'orienter la composition du gouvernement dans un sens ou l'autre...le risque d'avoir un PS non majoritaire à l'assemblée après une victoire de son candidat est fort possible...et ne serait nullement le signe d'un caractère volage mais d'une adéquation à la réalité des rapports de force...

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 mai 2012 06 h 23

    C'est très propre à la gauche...

    Comme disent nos analystes, on les entend déjà: "Ne vous en faites pas, on ne fera pas tous ce que l'on a promis".
    Sauf que la confiance, ça ne se commande pas. Et si les Allemands, les Hollandais et les Suédois n'étaient plus disposés à imposer des sacrifices à leurs citoyens pour empêcher que la France ne perte une coche au deux aux notes des grandes Agences, les promesse ne suffiront plus.
    Gageons que l'austérité continuera de gagner le Sud de l'Europe, jusqu'à la frontière de l'Allemagne...

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 4 mai 2012 09 h 06

    Vers les extrêmes, faute d'un centre courageux

    Ni Hollande ni Sarkosy n'ont pris acte de la mondialisation et de la nécessaire discipline exigée du pays. Ils n'ont pas abordé les vraies questions: productivité, mobilité des travailleurs, intégration. Ils ont plutôt versé dans le populisme ou les vieilles rengaines des lendemains qui chantent.
    L'électorat français, de gauche ou de droite, qui sera inéluctablement déçu des résultats, coincé par la réalité économique européenne et mondiale, voudra bientôt chercher ailleurs réponse à des questions qui n'ont pas été posées, et peu entiché comme toujours de notions économiques, s'accrochera à des lubies comme le "maintien du pouvoir d'achat" ou le label France. Il votera donc, à la prochaine occasion, pour Mélanchon avec son poing levé, ou Le Pen avec ses solutions simplistes et ses cocoricos. Ce sera, en ligne avec un passé depuis trop longtemps bloqué, le protectionnisme et l'isolement, à l'avenant. Pauvre France, si mal servie par ses élites parisiennes et ses médias complaisants. Les français, que j'adore, méritent beaucoup mieux.

  • Gilbert Troutet - Abonné 4 mai 2012 22 h 55

    Méfions-nous des sondages

    Méfions-nous tout de même des sondages. Le résultat du 2e tour pourrait être plus serré qu'on ne le croyait. La droite agite tellement l'étendard de la peur qu'elle pourrait créer des surprises. Cela dit, si François Hollande est élu, il aura du mal à gérer le changement qu'il promet. Et le vrai changement, celui qui serait nécessaire et pas seulement en France, n'est pas pour demain matin. Wilhelm Kempf, auteur du livre «Ces riches qui détruisent la planète», écrit :

    Depuis que sa composante sociale-démocrate en est devenue le centre de gravité, la gauche a abandonné l’ambition de transformer le monde. Le compromis avec le libéralisme l’a conduite à en adopter si totalement les valeurs qu’elle ose à peine déplorer l’inégalité sociale. Elle manifeste, de plus, un refus caricatural de s’intéresser réellement à l’écologie. La gauche reste confite dans l’idée du progrès tel que le concevait le XIXe siècle, croit encore que le science se fait comme du temps de Louis Pasteur, entonne le chant de la croissance sans la moindre trace d’esprit critique. (…) La gauche renaîtra en unissant les causes de l’inégalité et de l’écologie ou, inapte, disparaîtra dans le désordre général qui l’emportera comme le reste.