La réplique > Grève étudiante - Et la richesse sociale du diplôme?

L'argumentaire pour la hausse développé hier dans les pages du Devoir par un certain nombre de personnalités réduit les diplômes à leur apport économique individuel. Il passe complètement à côté des avantages économiques et sociaux collectifs de l’accès universel à une éducation de qualité. Dans un pays riche et développé comme le Québec, la question des droits de scolarité n’est jamais une question de faisabilité. C’est une question de répartition de la richesse et de choix politique.

Il faut le dire : la force économique du Québec-pays permettra de se doter d’un système scolaire gratuit, alors que la marge budgétaire du Québec-province permettrait tout de même un gel des droits de scolarité. Nous refusons l’argument de la « juste part ». Est-il juste de demander à l’étudiant de payer avant même de devenir un contribuable, le forçant à travailler pour faire ses études, une part qu’il pourra rendre au centuple plus tard en payant, grâce à son éducation, plus d’impôts que la moyenne, au bénéfice de l’ensemble de la société ?


La fixation canadienne


On nous ressasse la comparaison avec le Canada et les États-Unis, espérant que le Québec puisse les imiter. On reste les yeux rivés sur l’Amérique du Nord, en oubliant nos amis mexicains qui jouissent de la gratuité scolaire. Le discours économique vante la mondialisation, mais pour le financement de l’éducation on devient myope, restreint au modèle canado-étatsunien. On cite rarement les modèles de faibles droits de scolarité et de gratuité. Outre le Mexique, dans plusieurs pays d’Europe, l’université y est gratuite ou moins chère qu’ici. C’est le cas de la Norvège, la Suède, la Finlande, le Danemark ; bref, tous les pays nordiques, les plus avancés socialement et économiquement de la planète, auxquels s’ajoutent entre autres la République tchèque, la France, la Belgique, l’Autriche, la Suisse, l’Espagne, le Portugal et l’Italie. En cette époque, s’arrêter à cette proximité géographique relève presque d’une forme de repli sur soi.


La hausse des droits est réductrice de plusieurs façons, même sur le plan économique, car axée sur l’individu et le court terme. De plus, la comptabilité économique a ses limites. Quand des esprits bien formés mettent de l’avant des politiques contre l’intimidation ou la maltraitance, il y a là la poursuite d’un mieux-être collectif qui vaut plus que de l’argent.


Une vision économique d’ensemble consisterait plutôt à mieux situer le budget de l’éducation dans celui du Québec tout entier. Plusieurs sources de revenus du Québec sont possibles pour financer les collèges et les universités, dont les redevances sur les mines, comme il se fait ailleurs dans le monde.


 

… et la myopie provincialiste


Le problème du sous-financement des universités ne doit pas faire abstraction du cadre fédéral. On oublie trop souvent qu’il provient essentiellement des coupes des transferts fédéraux à l’éducation depuis 1994-1995, transferts payés d’ailleurs par nos impôts. Mais après ces compressions, Ottawa a préféré utiliser notre argent pour s’ingérer dans le champ de l’éducation, sans tenir compte des responsabilités des provinces (Bourses du millénaire, Fondation canadienne pour l’innovation, chaires de recherche du Canada).


Ces transferts directs aux personnes ont un impact sur le budget du Québec et sur celui des collèges et des universités, en les forçant à payer des subventions d’appariement, des frais indirects, des achats de matériel et de services d’entretien des laboratoires au soin du Québec.


Le régime fédéral accentue ainsi un déséquilibre fiscal qui nous coûte plus de 800millions par année en créant ce mal-financement. Il y a là amplement de quoi refinancer les universités. Avec les quelque 4,5milliards que représentent les coûts de la défense par année pour le Québec, le choix de l’indépendance se pose clairement dans le dossier de l’éducation comme dans bien d’autres.


 

Pour la démocratisation du savoir


Peut-on se permettre de revenir à l’époque où les riches étaient les seuls à avoir accès aux études ? Les meilleurs emplois sont le fruit d’innovations technologiques. Ils exigent une formation de pointe. Notre meilleure arme dans la mondialisation demeure l’éducation et la formation d’une main-d’oeuvre spécialisée, seul rempart contre les délocalisations.


Avec son Plan Nord, Jean Charest veut confiner le Québec à l’exportation de matière première. L’avenir est à l’économie du savoir et à de solides secteurs secondaire et tertiaire. Mais notre gouvernement provincial refuse ce levier qu’est l’éducation et abdique sur l’accès aux études comme sur la transformation locale des ressources du Nord.


Il fait la leçon aux étudiants, mais ne prend pas les moyens budgétaires et politiques pour amener Québécois et Québécoises vers une économie plus compétitive mondialement, plus productive économiquement et socialement.


 

Ont signé ce texte : Angèle Richer, Siegfried L. Mathelet et Gilbert Paquette, appuyés par André Binette, Jocelyne Couture, Micheline Labelle, Andrée Lajoie, Florent Michelot, Ercilia Palacio, Pierre Paquette, membres du CA des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO).

11 commentaires
  • Gilles Arpin - Inscrit 3 mai 2012 04 h 49

    Est-il vrai...

    ... que seulement 28 % des étudiants québécois qui s’inscrivent à l’université terminent leur bac?

    Ce fut mentionné dans d'autres média.

    • Marc Bourdeau - Abonné 3 mai 2012 08 h 37

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Cela serait très étonnant, et ce n'est sûrement pas le cas à PolyMtl où j'ai enseigné pendant plus de 30 ans.

      En fait, il faut le noter, plus les étudiants payent plus ils réclament le droit de recevoir la marchandise... Plus ils payent, plus ils réclament...

      Et un étudiant qui disparaît avant d'avoir obtenu son diplôme diminue les revenus de son université... Intolérable pour les gestionnaires: les universités, n'est-ce pas, sont en terrible sous-financement. On ne parlera pas ici de la gabegie de la gestion universitaire...

      Les étudiants sont des pompes à fric! Perversion du système.

    • Marc Bourdeau - Abonné 3 mai 2012 08 h 46

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Pendant que j'y pense... Il faut se méfier au plus haut pont des médias...

      Ils répètent. Ainsi la propagande gouvernementale: 2 trente sous, se battre pour deux trentes sous, y pensez-vous. Répétée ad nauseam par la députée ministre (qui, semble-t-il, sait mieux compter dans d'autres circonstances...) à la suite de certains ex-recteurs...

      La réalité: au bout du processus, il s'agira de près de 2000$ de plus pour deux session universitaitres. Et la prestation de services pour ce 2000$ de plus se fait sur un peu moins de 200 jours, soit 2 sessions de 13 semaines, plus quelques jours pour les examens.

      2000$ pour 200 jours cela fait 10$ par jour. Bien sûr, on a un crédit d'impôt, mais allons voir les détails.

      Quoi qu'il soit cela fait 10$ de plus par jour et par étudiant aux universités. Et pour quoi donc?

      Plus de projets de prestige, plus de voyages première classe, plus de chargés de cours qui coûtent rien, moins de professeurs réguliers, comme ces dernières décenies...

      Les chiffres, on en veut, mais pas du n'importe quoi!

    • Yvan Dutil - Inscrit 3 mai 2012 08 h 59

      Je pense que c'ets plutôt le taux d'échec. Remarquez que dans les faits, cela ne change pas grand chose. Je dirais que même s'il finissent leur bacc., cela ne veut pas dire grand chose non plus.

    • Michel Leclaire - Inscrit 3 mai 2012 09 h 31

      Si votre affirmation est vraie, alors il faut se poser une autre question: POURQUOIS. Serait qu'étudier à plein temps et travailler en même temps est incompatible?

      Je vous fais grâce de l'argumentaire économique du retour sur investissement d'une subvention aux étudiants...plus de 2832 % sur 30 ans et de l'avantage démocratique pour notre peuple!

    • Vincent Michaud - Abonné 3 mai 2012 20 h 15

      Si je me souviens bien, la statistique ressemblait plutôt à : 28 % des jeunes de 17-25 ans présents sur le territoire québécois commencent et terminent leurs études de premier cycle.
      Ma statistique est certainement erronée cela dit.
      Bien à vous.

  • Marc Bourdeau - Abonné 3 mai 2012 08 h 20

    Des universités payantes, c'est non rentable!

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

    Quelques éléments à ajouter à cet article qui touche, hélas trop rapidement, presque tous les problèmes qui sont sur la table en ce moment.

    Il est clair que toute personne qui ne vient pas chercher une éducation universitaire faute de moyens engendrera un manque à gagner pour notre état (nos états!) à cause de revenus moins élevés que ceux que procurent en moyenne une éducation supérieure, dont une bonne partie retourne à l’état sous forme de taxes et impôts.

    On ne peut se permettre des universités payantes. Quelques petits calculs, un peu simplifiés, permettent de constater l’ampleur collective d’une accessibilité imparfaite aux universités :

    http://wikistat.polymtl.ca/tiki-download_file.php?

    Les auteurs se demandent aussi, question rhétorique, s’il est juste de demander à l’étudiant de payer avant même qu’il devienne un contribuable.

    On pourrait trouver ici une solution simple : un étudiant qui s’installe dans la vie avec son diplôme universitaire pourrait être appelé à payer un impôt supplémentaire, au pourcentage de son revenu pendant un certain nombre d’années, un impôt de solidarité. Ainsi, les détenteurs des diplômes les plus lucratifs paieraient plus que les autres.


    En effet, leur diplôme produit un bien public, totalement ou en partie payé par l’état, dont ils sont les premiers à jouir c’est entendu, mais qui est nécessaires au bien public, à tous les citoyens, tout au long de la vie future enrichie des diplômés.

    On pourrait de la sorte tout simplement geler les frais de scolarité dès maintenant, ou encore les éliminer totalement.

    On pourrait même fournir aux étudiants une petite solde, comme cela se fait dans les pays scandinaves, permettant ainsi d’éviter toute la question (et la gestion!) fort complexe des prêts et bourses.

    Les modalités d'un tel impôt devraient faire l’objet d’un débat public.

  • François Dugré - Inscrit 3 mai 2012 08 h 23

    enfin

    Enfin un texte qui revient à la question de fonds, sans se laisser berner par le voile des injonctions et les débats sémantiques...

    La majorité des médias (La Presse en particulier) ont délibérément occulté ce débat, faisant passer la question de la gratuité scolaire pour une vue de l'esprit, une lubie de jeunes anarchistes en chaleur.

    Merci!

    Johanne Villeneuve, Mont St-Hilaire

  • Marc Bourdeau - Abonné 3 mai 2012 08 h 29

    La société du savoir?

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

    On se fait bassiner avec la société du savoir. Bon, on en est…

    Mais rappelons que l’Allemagne a le taux d’accès aux universités le plus faible des pays de l’OCDE. Est-ce que son économie est faiblarde?

    Les produits allemands sont parmi les meilleurs du monde, chers et recherchés dans le monde entier… L’Allemagne a un accès aux richesses naturelles très limité sur son propre territoire. On ne parlera pas non plus de sa production artistique. Alors?

  • Jean Lapointe - Abonné 3 mai 2012 08 h 44

    On veut nous noyer dans le grand tout canadien

    «On nous ressasse la comparaison avec le Canada et les États-Unis, espérant que le Québec puisse les imiter» nous dit-on.

    Il n'y a rien d'étonnant là-dedans.

    Le but visé par Charest et compagnie n'est-il pas de nous noyer tranquillement dans le grand tout canadien?

    Il ne faut jamais perdre cela de vue à mon avis.

    Jean Charest ne veut pas d' un nouveau référendum sur la souveraineté et, pour empêcher que cela se produise, tous les moyens sont bons pour lui.

    Il est toujours en guerre contre les souverainistes lui depuis 1995.

    Je trouve qu'on a trop tendance à l'oublier. Ne soyons pas naïfs.

    Nous l'avons trop été en pensant qu'ils allaient jouer le jeu honnêtement et démocratiquement en 1980 et en 1995.

    Ce ne fut pas le cas.