Front national - Les dessous d'un funeste succès

Le Front national de Marine Le Pen a récolté 17,9 % des voix lors du premier tour présidentiel.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Le Front national de Marine Le Pen a récolté 17,9 % des voix lors du premier tour présidentiel.

Ce fut un score funeste: 17,90%. Le résultat du Front national au premier tour de l'élection présidentielle résonne comme un coup de tonnerre aux oreilles de tous ceux qui sont attachés aux valeurs de la démocratie, en France comme en Europe. Avec près de 80 % de participation, l'extrême droite rassemble derrière elle le plus grand nombre de Français depuis la Collaboration, d'où sont issus les fondateurs du FN, et donne au 22 avril 2012 un relent nauséabond de 21 avril 2002.

Plusieurs facteurs expliquent ce score funeste. Tout d'abord, le FN de Marine Le Pen a adopté la stratégie élaborée et appliquée avec succès par l'extrême droite néerlandaise de Geert Wilders à partir du début des années 2000, et qui a inspiré depuis de nombreux partis européens d'extrême droite. Elle consiste à abandonner en façade le discours racial pour lui substituer un discours culturel de défense contre une fantasmée «islamisation de l'Europe».

Ainsi, la viande hallal a remplacé, dans les discours publics à tout le moins, les théories racistes sur l'inégalité des races. Chassez le naturel, il revient au galop : Marine Le Pen n'a pu s'empêcher de faire siffler des noms juifs lors de ses rassemblements, de valser avec des néonazis à Vienne et de soutenir le président d'honneur de son parti lorsque celui-ci a cité Robert Brasillach, auteur collaborationniste et violemment antisémite qui préconisait en 1942 : «Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder les petits.»

Identité nationale

Le discours culturel peut tenter certains électeurs car il semble moins porteur de violence que l'antisémitisme, qui reste la matrice idéologique du FN. Or, le fantasme de « la lutte contre l'islamisation de l'Europe » conduit inéluctablement au meurtre. C'est en son nom qu'Anders Breivik a assassiné 77 personnes le 22 juillet dernier à Oslo. Nouvelle preuve que la justification du meurtre est consubstantielle à l'extrême droite, Marine Le Pen a minimisé l'importance de ce massacre. Il lui est impossible de critiquer une idéologie dont elle a fait la pierre angulaire de sa stratégie de « dédiabolisation », ou un parti ami, le Parti du progrès, dont le tueur avait fréquenté les Jeunesses pendant dix ans.

Bien évidemment, cette stratégie n'aurait pas été couronnée d'autant de succès si Nicolas Sarkozy n'avait défendu ses thèses, s'inscrivant dans un mouvement européen qui, du Danemark à l'Italie en passant par la Hongrie, a vu certains partis de gouvernement s'aligner sur les fondamentaux idéologiques de l'extrême droite.

Le débat sur l'identité nationale a ainsi contribué à normaliser les thèses frontistes. De même, le discours de Grenoble a renforcé les partis d'extrême droite, non seulement en France, mais également en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie, car ils ont vu leurs théories racistes sur le problème ontologique que poseraient les Roms validées par le dirigeant d'un grand pays européen.

Les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy selon lesquelles la dirigeante de l'extrême droite est compatible avec une République qu'elle tente de détruire à chaque instant complètent ce funeste tableau transgressif.

Discours structuré

Cependant, si l'extrême droite a atteint un nombre de voix record, c'est également parce qu'elle compte aujourd'hui parmi les seules forces politiques, en France comme en Europe, à tenir un discours affirmé et structuré, autant que délirant et violent, qui donne un sens aux angoisses générées par les différents bouleversements que connaît notre continent depuis quelques décennies.

Alors qu'elle exerçait une forte influence politique, culturelle, militaire et économique sur le reste du monde il y a encore 40 ans, l'Europe se trouve aujourd'hui en voie de normalisation. L'accord de Copenhague sur le climat en 2008, conclu sans aucun pays européen autour de la table, une première depuis plusieurs décennies, en fut le symbole cruel.

De plus, la crise accélère le rythme de cette nouvelle redistribution des richesses au niveau global.

Enfin, une immigration extraeuropéenne a contribué à donner à notre continent son plus beau visage, celui du métissage des cultures.

Tous ces bouleversements font planer une peur du déclassement, de chaque Européen au niveau individuel comme de l'Europe au niveau mondial.

Devant ceux-ci, l'extrême droite adopte le discours du choc des civilisations et affirme que si «nous» ne «les» — les immigrés, les musulmans, les juifs — dominons pas, comme c'était le cas il y a encore quelques décennies, en métropole, dans les colonies ou ailleurs, alors «ils» «nous» domineront, jusque dans nos propres pays.

Ce discours, relayé à différents niveaux par de nombreux intellectuels et dirigeants politiques, s'est imposé comme le paradigme idéologique dominant en Europe.

Il est grand temps que les dirigeants politiques européens démocrates s'adressent à leurs concitoyens pour leur parler de ces bouleversements, à l'instar de Bill Clinton expliquant dans les années 1990 au peuple américain qu'il n'y avait plus de majorité «ethnique» ou religieuse dans le pays et traçant des perspectives de vivre ensemble pour une Amérique transformée.

Il leur faudra expliquer, avec pédagogie et clarté, que nous ne pouvons bénéficier de la démocratie et d'un haut niveau de protection sociale sans les apports de l'immigration.

Nous avons besoin de plus d'immigration si nous ne voulons pas sacrifier ces deux autres éléments qui fondent l'identité européenne.

Ouverture sur le monde

Les démocrates européens doivent agir vigoureusement pour une reconquête idéologique sur ce discours dominant, et opposer à la peur, au repli sur soi et à la haine de l'Autre l'accueil de ceux que notre continent attire, l'ouverture sur le monde et le combat pour l'égalité.

C'est cette Europe de l'égalité pour laquelle nous nous engageons, qui redonnera espoir à tous les Européens et qui reléguera le 22 avril 2012 au rayon des mauvais souvenirs anachroniques.
8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 avril 2012 04 h 20

    Se sentir menacé...

    Se sentir menacé, comme individu et ensuite comme peuple, a des conséquences directes et universelles sur les votants.
    C'est la raison pour laquelle certaines catégories de politiciens et d'investisseurs usent de stratégies diverses de manipulation pour convaincre les électeurs de l'imminence d'une tragédie pour eux alors qu'en toute lucidité, il n'y en a pas.
    Bien sûr, il arrive que des tragédies culturelles et humaines se produisent; je ne suis d'autant pas à le nier que celles-ci, lorsqu'elles se produisent, servent généralement ensuite à justifier les arguments de ces politiques par la peur qu'ils entretiennent largement.
    Mais qu'elle soient planifiées ou spontannées, ce n'est certainement pas en se contentant de nier les craintes des électeurs que la victoire de la raison se présentera à nous. Je ne prétend en rien que ce soit le sens de ce texte mais pour ma part de critique de celui-ci, trouve simplement que la base du combat contre les préjugés sociaux n'y figure malheureusement pas . Celle-ci étant la recherche et l'analyse des faits historiques par les scientifiques et les observateurs du quotidien et, sur un pied d'égalité, l'éducation et l'instruction de nos jeunes et moins jeunes.
    Eléments, à mon humble avis, sans lesquels l'espoir d'une élémentaire clarté de vue restera toujours illusoire dans nos sociétés.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 26 avril 2012 07 h 25

    Mondialisation vs appartenance

    Le problème est apparemment insoluble : la mondialisation, qui est un phénomène essentiellement économique, exige l'égalité de tous dans la mesure où les individus ne sont que des consommateurs ou des producteurs de biens ; cette réduction à ses seules fonctions économiques dépossède l'individu de ses liens à son milieu, à sa culture et à son pays. D'où une résurgence du nécessaire sentiment d'appartenance à un ensemble qui soit autre chose que le Marché.

    La montée des droites est une des réponses possibles à cette dépossession.

    L'homme ne vit pas seulement d'économie.


    Desrosiers
    Val David

  • Michel Leclaire - Inscrit 26 avril 2012 13 h 53

    L'opium...

    ...du peuple, c'est les religions. Pas de religions, pas de racisme. Les Dieux et leurs prophètes ne sont que fantasme.

    Michel Leclaire

    • Francis Déry - Inscrit 27 avril 2012 11 h 35

      Le racisme athée est opposé par les grandes religions universalistes

      Le racisme athée s'appuie sur la théorie de l'évolution des organismes biologiques et utilise des critères comme le QI pour dire que certaines races (sous-espèces) sont plus évolués que d'autres.

      C'est le cas du American Renaissance (AmRen) qui place les Juifs Ashkenazim et les Japonais en haut de tous.

  • André Serra - Inscrit 26 avril 2012 16 h 58

    Ce n'est pas très fair play que d'écrire cela aux Québécois

    C'est tout un roman !
    Les Québécois constituent un peuple très accueillant et très pacifique. Dès le début de l'immigration musulmane, ils l'ont volontiers acceptée. Une vingtaine d'années plus tard, ils sont devenus de moins en moins accueillants à son égard. Aussi, je ne suis pas certain qu'ils liront votre "papier" dans le sens que vous voulez qu'ils le lisent.
    Le Front National décrit par vous est affreux, et il est possible que certains, ici, boivent vos "infos" avec délectation, mais je crains aussi que votre texte ne tombe à plat pour la plupart d'entre eux. Votre écrit mélange avec gourmandise une foule d'indications, notamment historiques, qui n'ont rien à voir en effet, avec l'actuel Front National dirigé aujourd'hui par la fille de son fondateur.
    Je vous donne acte du fait que ce dernier avait la manie de faire des plaisanteries assez politiquement incorrectes. Mais en tant qu'homme, il est loin d'être raciste et antisémite. La réalité est qu'il ne supporte pas les étrangers qui veulent bien habiter en France, mais qui amènent aussi leur culture collée aux semelles de leurs chaussures, même lorsque cette culture est totalement contradictoire avec celle des Français. Si au contraire ils s'intègrent, il les accepte totalement sans aucune arrière pensée. Parmi son entourage figurent d'ailleurs des Algériens et des juifs.
    Aussi, si votre discours d'exécration était plus vériidique, une forte partie de la population du Québec serait tout à fait d'accord avec la pensée du Front National. Vous seriez surpris de ses positions à l'égard d'une grosse partie des immigrants musulmans. En revanche, d'autres musulmans, très intégrés, existent aussi. Certains sont mes amis, ainsi que d'autres, juifs, et nous nous retrouvons souvent ensemble "pour jaser". C'est vous dire que je connais parfaitement les problèmes et satisfactions de cette cohabitation triangulaire.
    Pour revenir au FN, si votre opinion a besoin d'u

    • André Dumont - Abonné 27 avril 2012 09 h 53

      Ce texte est loin de tomber à plat . Bien au contraire , c'est une bonne mise en garde surtout si on regarde ce qui se passe au fédéral actuellement . Heureusement que la fille surpasse le père un peu comme ici nos leaders étudiants surpassent nos politiciens actuels

  • Pascal Jacquinot - Inscrit 26 avril 2012 18 h 59

    Attention aux raccourcis saugrenus

    Vous écrivez : "l'extrême droite rassemble derrière elle le plus grand nombre de Français depuis la Collaboration, d'où sont issus les fondateurs du FN".

    Première observation, il n'y a eu en France ni élection, ni référendum, ni même la moindre vie politique démocratique pendant les quatre années de l'occupation allemande; et par conséquent, il est mathématiquement impossible de dire combien de français furent à un moment ou à un autre partisans de la "collaboration".

    Deuxième observation, si parmi les fondateurs du FN, il y avait bien certaines personnes incontestablement issues de la collaboration, il y en avait au moins autant qui provenaient du camp opposé (Jean Marie le Pen est par exemple issu d'une famille incontestablement "résistante"). Mais toutes se rassemblaient sur une certaine conception de l'idée nationale, et même nationaliste.

    Pour appréhender le phénomène du vote Front National, vous devriez faire l'effort de dépasser les vieux schémas de la seconde guerre mondiale, qui sans doute ont permis de fustiger et de marginaliser ce mouvement pendant des décénnies, mais qui ne rendent plus du tout compte de ce que signifie son existence en 2012.

    Autrement dit, sortez du politiquement correct pour affronter franchement les questions très difficiles mais très concrètes que posent à toute la Nation les électeurs du FN, questions qui, je vous le signale au passage, taraudent aussi un grand nombre de citoyens qui ne votent pas FN, pour le moment.