Coup de théâtre en Alberta

Mardi, au lendemain de l'élection en Alberta, le titre de la une du Devoir disait tout: «Surprise en Alberta».

En fait, l'élection de Mme Alison Redford comme première ministre d'un gouvernement progressiste-conservateur majoritaire a provoqué le même étonnement dans les quotidiens de tout le Canada, dans les deux langues officielles et jusqu'en Alberta elle-même.

En termes simples, à quelques rares exceptions près, les médias — et certains des principaux journalistes politiques et commentateurs canadiens — ont complètement raté cette élection.

Mais aucun journal n'a obtenu un plus mauvais score que le National Post, dont une chronique placée à la une était strictement basée sur la victoire de Danielle Smith et de son parti, le Wildrose. De façon tout à fait regrettable, au moment où la plupart des Canadiens se réveillaient mardi matin, cette chronique a été supprimée du site Internet du Post — une pratique à laquelle ne s'abaissent pas des quotidiens réputés comme le New York Times, le Guardian et le Toronto Star.

Cela dit, même si sur le coup il était tentant et naturel de critiquer des personnes et des organisations pour expliquer ce revirement, on devrait plutôt se rabattre, du côté des causes, sur un échec systémique.

Tout au long de la campagne, les sondages indiquaient que le Wildrose voguait en tête. Un jour à peine avant le vote, un article du Globe and Mail a signalé que le parti de Mme Smith se dirigeait vers un gouvernement majoritaire fort selon ce que laissait transparaître le plus récent sondage.

Mais les sondages n'ont constitué qu'une partie du problème. Les médias avaient le choix d'ignorer les analyses et les prédictions des sondeurs, mais chacun le sait, les sondages coûtent moins cher que les journalistes — en fait, dans bien des cas, les médias les reçoivent gratuitement — et en plus, ils font les manchettes.

Autrefois, avant l'ère des sondages, les journalistes parcouraient le territoire et faisaient rapport de ce qu'ils entendaient en sondant les électeurs, récoltant leurs impressions. Même dans une conjoncture économique difficile, l'importance de cette élection a convaincu les médias — y compris ceux du Québec — d'envoyer des journalistes en Alberta. Mais il aurait fallu un journaliste très courageux pour faire fi des sondages, même s'il avait perçu sur le terrain un changement dans l'opinion publique à l'endroit des conservateurs lors des derniers jours de campagne.

Pendant ce temps, des chroniqueurs qui n'avaient pas mis le pied en Alberta pendant la campagne électorale ont à l'unisson prédit la victoire du Wildrose. Le stéréotype de l'Alberta comme bastion de la droite a sûrement nourri cette opinion généralisée. De plus, plusieurs chroniqueurs ont commis une erreur magistrale : laisser leurs espoirs influencer leur analyse politique.

Pour certains, la victoire de Danielle Smith aurait donné la meilleure histoire. Pour d'autres, l'élection de l'une ou l'autre des candidates améliorerait — ou empirerait — l'unité canadienne ou la force du gouvernement Harper. D'autres encore ont mis l'accent sur les conséquences possibles sur la lutte contre les changements climatiques, particulièrement après que Mme Smith a exprimé des doutes à propos de la validité de la science dans ce champ. Là aussi, trop souvent, l'idéologie des chroniqueurs a coloré les analyses.

Dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, deux candidats du Wildrose ont fait des commentaires controversés. L'un a suggéré que les homosexuels brûleraient dans un « lac de feu, l'Enfer ». Un autre a dit qu'il avait un avantage comme candidat blanc dans une circonscription de Calgary à forte teneur ethnique.

Devant ces remarques, Mme Smith a refusé de condamner ou même de critiquer légèrement les deux candidats ; à titre d'ultralibérale, elle a dit qu'elle optait pour la liberté d'expression et la liberté de religion. De façon étonnante, certains commentateurs politiques ont cautionné cette approche et ont même exprimé leur admiration pour son « courage ».

Si Stephen Harper avait adopté une position similaire à la suite de sa défaite électorale de 2004 — dans des circonstances semblables et avec certains des conseillers actuels du Wildrose —, il serait aujourd'hui commentateur politique ultralibéral, tout comme il l'était avant d'entrer en politique.
 
3 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 26 avril 2012 08 h 44

    Très juste!

    Excellente analyse. Espérons que tous les intéressés tireront leçon de ces dérapages.

  • Loraine King - Inscrite 26 avril 2012 09 h 23

    Fort juste

    Vous visez tout à fait juste. Quant au chroniqueur du National Post, un des illustres membres du panel politique de la CBC (Andrew Coyne, pourquoi ne pas le nommer!), après avoir lu sa réplique hier je doute qu'il ait apprit la moindre leçon. C'est vraiment désolant mais les journalistes se permettent d'être complètement paresseux.

    Heureusement qu'il y a Le Devoir. Hélène Buzetti demeure la seule journaliste parlementaire au Canada à couvrir la politique fédérale avec un professionnalisme exemplaire. Tous les autres laissent leurs espoirs influencer leur analyse politique.

  • Jean-Philippe Lachance - Inscrit 27 avril 2012 00 h 56

    Excellente analyse, j'espère que les principaux intéressés, à savoir la plupart des journalistes et chroniqueurs, ont déjà probablement tiré leur leçon. Malheureusement les patrons de ceux-ci prétexteront sûrement un manque de budget ou de temps pour aller enquêter sur le terrain lors de la prochaine élection provinciale. Qui pourrait fort bien avoir lieu ici!

    Cette chronique du National Post existe-t-elle encore quelque part?