La Réplique > Grève étudiante - Têtes blanches et carrés rouges

Je suis resté pantois suite à la lecture du texte de Philippe Rioux «Lettre à mes étudiants». Il exhorte ses étudiants à continuer de s'opposer à la violente répression dont ils sont l'objet. Les étudiants et professeurs syndiqués n'ont pas à « respecter la loi à la lettre alors que le gouvernement fait fi de la démocratie », écrit-il, et j'en suis.

Mais la suite de son texte constitue une vision grossièrement manichéenne de l'actuelle problématique qui opposerait aux étudiants «les aînés». Si j'enseignais encore en science politique, je pourrais me servir de ce texte pour illustrer la notion d'âgisme. D'une part, il y aurait les aînés qui sont ceux qui reprochent aux étudiants de demander trop, d'être irréalistes. «Ces gens qui ont bénéficié de ce modèle scolaire [...] sollicitant des soins de santé qui engagent des frais astronomiques [...] bénéficiant de tous leurs beaux programmes sociaux [...] le comble de l'avarice.»

Le professeur de littérature au collège Ahuntsic ne s'arrête pas en si bonne voie. Il devient vitriolique : «À votre tour de traiter ces parvenus comme de vieilles personnes qui s'emmitouflent dans le châle de leur bien-être financier et qui ne veulent surtout pas que l'on touche à leur manger mou [...] aux esprits séniles embués d'immobilisme.»

Quant aux étudiants, d'autre part, ils sont «bouillants», «indignés», «vivants», ont «l'énergie de demain», ils luttent «pour un monde meilleur, une société plus solidaire».

L'envers de la médaille

Or, la réalité est bien sûr tout autre. Si plusieurs étudiants de facultés et de cégeps luttent courageusement contre une hausse injuste et injustifiée des droits de scolarité, contre la marchandisation de la connaissance et contre une gestion affairiste des universités, d'autres continuent tranquillement leurs études. Au mépris de décisions démocratiques prises en assemblées, certains étudiants ont commencé à demander aux tribunaux des injonctions pour qu'on oblige les enseignants à leur donner les cours... pour qu'ils livrent la marchandise pour laquelle ils ont payé, après tout. Leur première préoccupation est d'arriver le plus rapidement sur le «marché du travail» pour y dégoter un emploi rémunérateur.

Par ailleurs, le portrait que M. Rioux trace des aînés est tout aussi trompeur. Combien d'entre eux ont profité des études universitaires ? Sont-ils les premiers bénéficiaires des sommes astronomiques investies en santé ? Et quels sont ces «beaux programmes sociaux» auxquels il fait référence ? L'assistance sociale ? Les logements sociaux ? Les luxueuses pensions de vieillesse ? Quoi qu'il en soit, ceux qui sont à l'origine de cette crise ne sont sûrement pas parmi les aînés condamnés « au manger mou » auquel il fait référence !

Aînés contre la hausse

L'important conflit actuel transcende les catégories d'âge. Le mouvement étudiant a fait ressortir un débat crucial entre progressistes et réactionnaires de tous âges, de toutes origines, de tous groupes linguistiques. Il oppose des gens de gauche, pour qui la justice et donc l'accès à l'éducation sont des valeurs premières, à des gens de droite qui veulent faire prévaloir les droits des individus et pour qui l'éducation est une marchandise comme une autre. «La grève est étudiante, mais la lutte est populaire», peut-on lire sur leurs bannières.

L'auteur nous dit qu'il participe aux manifestations, brandissant pancarte et chantant des slogans. J'en suis fort aise et s'il porte attention lors des prochaines manifs, il devrait apercevoir la bannière rouge des «Aînés contre la hausse». Ou, comme ce lundi matin, sous la pluie glaciale devant le cégep Ahuntsic, la pancarte de mon ami Eduardo: «Têtes blanches carrés rouges».

Qu'il vienne nous rejoindre: nous luttons aussi pour un monde meilleur et une société solidaire, mais forcément sans l'exclusion d'aucun groupe social. Nous pourrons en discuter.

13 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 26 avril 2012 08 h 36

    Conflit social

    La grève étudiante n'est que la pointe de l'iceberg. Car il s'agit avant tout d'un conflit social où toutes les générations, flouées par le pouvoir politique et économique, doivent se serrer les coudes.

    • Robert Henri - Inscrit 26 avril 2012 09 h 32

      En passant. Ou sont donc passés les indignés ?

    • Michelle Bergeron - Inscrit 26 avril 2012 11 h 37

      D'accord avec votre opinion.

  • Sirois Alain - Inscrit 26 avril 2012 09 h 57

    Nostalgie de la Révolution tranquille

    Ça fait du bien de soutenir les "jeunes" quand on se sent vieillir. Ça déculpabilise d'avoir profité au max de la prospérité illusoire des années de la post-révolution tranquille et ça chasse le spectre du rejet au rancart des vieux par un Québec dont l'importance politique et économique rétrécit encore plus vite que sa démographie...

  • Philippe Rioux - Inscrit 26 avril 2012 10 h 31

    Je serais fort aise de discuter avec vous, Monsieur, des sondages de monsieur Léger qui constatent l'incroyable fossé générationnel. Encore une fois, je ne suis pas heureux de celui-ci, et rien ne me fait plus plaisir que de voir des têtes blanches arborant le carré rouge, mais force est de constater, si vous vous intéressez un peu à la chose, qu'ils sont très peu nombreux, malheureusement. Il y a des étudiants pour la hausse, comme il y a des aînés contre celle-ci. Dans les chiffres et dans la rue, la solidarité entre générations s'exprime à divers degrés et je ne me sens pas coupable de la pointer du doigt (avec un humour caustique, je vous l'accorde).

    • Gaetan Lavoie - Inscrit 26 avril 2012 16 h 34

      Monsieur Rioux,

      Les têtes blanches arborant le carré rouge sont beaucoup plus nombreuses que vous le laissez entendre. Le 31 mars dernier, plus de 150 personnes ont participé à une marche de protestation à Gatineau. Près de la moitié d'entre elles étaient des grands-parents accompagnant leurs petits-enfants. Le dimanche 22 avril, près de 200 personnes manifestaient devant l'école du Versant, toujours à Gatineau, à l'occasion de la venue de celui qui se qualifie de premier ministre du Québec. Encore là, beaucoup de têtes grises, comme en font foi les prises vidéo de la télévision. La solidarité entre générations existe vraiment au Québec, et il faut en remercier le gouvernement Charest qui, par ses inepties et sa gabegie, déclenche ainsi des gestes de solidarité exemplaires.

      Gaëtan Lavoie, Gatineau

  • PIELCHAT - Inscrit 26 avril 2012 15 h 34

    @Philippe Rioux & Claude Perron

    Il est formidable que, d'un côté on exige, avec raison d'ailleurs, un débat social, objectif et plus large qui devra inclure d’un côté l'ensemble des moyens financiers dont peut disposer la société, et de l’autre, l'ensemble des services nécessaires, incluant les droits de scolarité. Un tel débat est sein et devrait d’ailleurs être perpétuel.
    Cela dit, avant même que ce débat n'ait lieu, il est également formidable de lire les opinions de plusieurs de nos intellectuels québécois. Sans même que ce débat n’est eu lieu, plusieurs prennent déjà pour acquis, comme Monsieur Perron le dit si bien, que les gens qui sont contre l’augmentation des frais sont automatiquement de gauche, pour la justice sociale et valorise l’éducation, à contrario des gens qui sont pour l’augmentation qui eux sont automatiquement de droite, plus individualistes et donc très probablement contre la justice sociale, traitant d’ailleurs l’éducation comme une vulgaire marchandise.
    Encore plus amusant, lorsqu’on lit Monsieur Rioux, on a l’impression que plus on a de cheveux blancs, plus on est individualiste, opportuniste et ingrats, comme si la vie et les années étaient le pire ennemie de l’intelligence et du sens social.
    J’espère simplement qu’en tant que professeurs, vous enseignez une approche un peu plus objective, voire scientifique à vos étudiants afin de développer leur vrai sens critique et qu’ils puissent avoir une vision réaliste de la société dans laquelle ils vivront !

    Pierre Fournier

  • hyde - Inscrit 26 avril 2012 17 h 44

    Un fond de vérité

    Certe, il ne faut pas sombrer dans le manichéisme de bas étage, soit la jeunesse contre les ainés. Laissons cette démagogie à Éric Duhaime.

    Mais on ne peut nier qu'il existe un fossé qui s'élargit sans cesse entre la jeunesse et les ainés. Une forte proportion des babyboomers se sentent maintenant bien confortable dans ce système qui les a si bien servi.

    Avec l'âge, le besoin de sécurité se fait sentir de plus en plus. C'est humain.

    Ces babyboomers en besoin de sécurité forment-ils la majorité? Peut-être.

    Faut-il leur en vouloir? Non. On peut être décu, mais leur en vouloir? Jamais.

    La lettre de M. Rioux, malgré qu'elle se basait sur un fond de vérité, était de mauvaise foi et exagéré