Nunavik - L'impasse, un an après le référendum

Le 27 avril 2011, à la surprise de la plupart des observateurs, les Inuits du Nunavik ont rejeté à 66 % le projet de gouvernement régional qui leur était proposé par leurs élites et par les gouvernements québécois et canadien.

Cette entente, qui visait la création d'une assemblée régionale élue par la population et la fusion des trois principales institutions de la région (l'Administration régionale Kativik, la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik et la Commission scolaire Kativik), n'accordait toutefois pas de pouvoirs supplémentaires à cette nouvelle forme de gouvernement, ceux-ci devant faire l'objet d'une deuxième phase de négociations.

Plusieurs raisons ont été évoquées pour expliquer cette éclatante victoire du Non, qui a remporté une majorité des voix dans chacune des quatorze communautés du Nunavik. Ainsi, si d'aucuns ont cavalièrement prétendu que les Inuits manquaient de courage politique, d'autres ont plutôt souligné que les tenants et les aboutissants de l'entente avaient prétendument été mal compris par la population, étant donné le manque de consultations et d'informations disponibles.

Par ailleurs, plusieurs Inuits ont aussi critiqué le fait que « l'Entente finale » n'offrait pas suffisamment de garanties en matière de protection de la langue et de la culture inuites.

Plus que des miettes

Je voudrais pour ma part défendre l'idée que les Inuits du Nunavik ont tout simplement rejeté la proposition parce que celle-ci ne répondait en rien à leurs aspirations politiques, en ne leur offrant aucun nouveau pouvoir. Certes, la nouvelle assemblée aurait sûrement donné plus de légitimité politique aux décisions prises par les dirigeants inuits, en plus de favoriser une plus grande efficacité organisationnelle grâce à la fusion des trois organisations régionales.

Pourtant, après dix années de négociations et un demi-siècle de revendications autonomistes, les Inuits s'attendaient, à juste titre, à obtenir plus que ces miettes.

Dans The People's Land, son étude clairvoyante des relations entre les « Blancs » (qui le sont de moins en moins, des Canadiens de toute origine venant aujourd'hui travailler dans le Grand Nord) et les Inuits, écrite en 1975, l'anthropologue Hugh Brody soulignait déjà l'existence d'une contradiction essentielle dans l'exercice du pouvoir dans l'Arctique canadien. Mutatis mutandis, je voudrais appliquer son argument, qui me semble toujours pertinent, à la situation actuelle des Inuits du Nunavik, qui pourrait être envisagée de la sorte.

- Depuis la fin des années 1990, le gouvernement québécois s'est montré ouvert à la possibilité de donner aux Inuits une plus grande autonomie politique, et il a entamé des négociations en ce sens.

- Les Inuits ont formulé un certain nombre de demandes au gouvernement en vue d'obtenir des pouvoirs législatifs effectifs ainsi qu'un partage des revenus tirés de l'exploitation des ressources naturelles. Le gouvernement, concernant ces requêtes, a toujours atermoyé ou, si on est plus charitable, il lui a toujours été impossible de s'entendre avec les Inuits sur les modalités de transfert de ces pouvoirs.

- De ronde de négociations en entente de principe et jusqu'à l'Entente finale, le gouvernement n'a jamais consenti de nouveaux pouvoirs aux Inuits, préférant plutôt se concentrer sur la forme que pourrait prendre le nouveau « gouvernement ».

- Les Inuits du Nunavik, à qui on avait fait miroiter une réelle autonomie politique, ont eu l'impression qu'on les avait bernés, et ils sont dès lors devenus encore plus suspicieux par rapport aux intentions véritables du gouvernement québécois de leur procurer un jour plus d'autonomie. Par conséquent, ils ont massivement rejeté l'accord, dans la mesure où celui-ci était bien en deçà de leurs attentes légitimes.

Pouvoirs distincts

Évidemment, ce qui précède est une interprétation des résultats des négociations qui met de l'avant le point de vue des Inuits sur la question. Les Québécois, de leur côté, pourraient très bien considérer que les pouvoirs auxquels aspirent les Inuits sont inouïs en regard de leur poids démographique et, partant, démocratique.

Pourtant, c'est précisément sur la base de leurs différences que ces mêmes Québécois, depuis la Révolution tranquille, ont exigé et obtenu d'Ottawa des pouvoirs dans de multiples domaines, car ils étaient soucieux d'obtenir des leviers pour assurer leur autonomie, leur survie culturelle et celle de la langue française. S'il ne s'agit pas ici d'une politique du deux poids, deux mesures, je ne sais pas à quoi on a affaire.

On comprend aussi que, dans le contexte du développement du Plan Nord, le gouvernement soit jaloux de préserver toutes ses prérogatives sur l'immense territoire du Nunavik, qui lui « appartiendrait » à bon droit. Or, ces ressources ne sont sous l'autorité provinciale que depuis précisément cent ans (soit depuis la Loi sur l'extension des frontières de 1912) et elles ne sont la « propriété » du gouvernement québécois qu'en vertu d'une convention politique entre Québec, Ottawa et la communauté internationale. Dans d'autres circonstances historiques, on peut supposer que ce territoire aurait appartenu aux Danois, aux Russes, voire aux Inuits. Et si ce ne sont pas eux qui le possèdent aujourd'hui, c'est d'abord et avant tout en vertu du rapport de forces inégalitaire qui existe entre ceux-ci et l'État québécois.

Points fondamentaux

En somme, ce qui est bon et acceptable pour les Québécois ne le serait pas pour les Inuits, ni pour les autochtones en général.

Dans cette optique, les négociations en vue de doter le Nunavik d'un gouvernement autonome véritable seront dans l'impasse tant et aussi longtemps que Québec (et Ottawa, dans une moindre mesure) ne sera pas prêt à céder sur certains points fondamentaux. Pour leur plus grand malheur, les Inuits du Nunavik ont la malchance de vivre sur le territoire d'une province nationaliste qui conçoit son territoire nordique comme une fabuleuse mine de ressources pouvant soutenir ses ambitions politiques.

De l'autre côté du détroit d'Hudson, leurs congénères ont eu plus de chance, eux qui, depuis 1999, gouvernent un territoire, le Nunavut, qui reconnaît davantage, malgré ses limites institutionnelles, le droit du peuple inuit à l'autodétermination.

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Nicolas Bertrand, écrivain vivant à Kangirsuk, au Nunavik

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