Grève étudiante - Lettre à mes étudiants

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	Manifestation étudiante, vendredi dernier. Comment peut-on éviter les débordements de violence très anecdotiques de la part des étudiants alors qu’à tout moment les pouvoirs politique, policier et judiciaire bafouent les droits et libertés de ceux-ci ?</div>
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
Manifestation étudiante, vendredi dernier. Comment peut-on éviter les débordements de violence très anecdotiques de la part des étudiants alors qu’à tout moment les pouvoirs politique, policier et judiciaire bafouent les droits et libertés de ceux-ci ?

Chers étudiants,

En ces temps politiques difficiles, vous faites l'expérience de l'exercice de la démocratie et de son application plutôt parcimonieuse et partiale : vous découvrez sans doute que le beau modèle expliqué dans les manuels du secondaire ne correspond en rien à ce que vous vivez en ce moment. Devant votre légitime indignation lorsque vous découvrez que la mauvaise foi, la corruption et le mensonge de la classe politique ne vous permettent pas d'être des citoyens romains exemplaires, vous criez et vous remuez le centre-ville pour vous faire entendre.

On vous dit alors d'être pacifiques, et c'est un bon conseil. Un très bon même, car vous ne faites pas le poids contre les robots du SPVM et leurs acolytes un peu moins en forme de la SQ. Ils sont entraînés, ils sont armés et, plus important encore, beaucoup plus important, ils sont animés d'une ferveur professionnelle à toute épreuve qui est elle-même alimentée par l'assurance de faire ce qui doit être fait, d'être dans le droit, d'être des défenseurs invétérés de la loi. Bien des exemples des dernières années nous le prouvent et si la mémoire médiatique oublie, la mienne garde très frais les souvenirs du Sommet des Amériques d'avril 2001 à Québec, où arrestations illégales, voies de fait, usage (très) excessif de la force, atteinte aux droits fondamentaux, atteinte à la pudeur (qui se souvient des douches de décontamination en pleine rue ?) et autres révoltantes démonstrations de brutalité policière étaient légion. J'avais 18 ans à l'époque, j'étais au cégep, j'étais dans la rue à titre de street medic et j'ai compris, lors de ces trois jours d'affrontements épouvantables et surréalistes, que les voies politiques usuelles ne fonctionnent pas et que la loi est une bien étrange chose qui n'obéit pas au sens commun, mais bien plus au pouvoir en place.

Bête à deux têtes libérale

On vous dit de respecter la loi, d'être tranquilles, de manifester dans le silence après vos cours et la fin de semaine après avoir étudié et après, bien souvent, votre quart de travail. Pour que vous acceptiez cela, il vous faudrait avoir l'assurance que votre gouvernement, celui qui vous demande de vous calmer, sera prêt à vous écouter quand vous lui dites qu'une de ses décisions n'est peut-être pas la meilleure. La bête à deux têtes libérale fait la sourde oreille depuis des mois : pourquoi les écouter, ces Jean Charest et Line Beauchamp, alors qu'eux ne prennent pas au sérieux 200 000 personnes dans les rues ? Pourquoi les étudiants, les professeurs, les syndiqués devraient-ils respecter la loi à la lettre alors que le gouvernement fait fi de la démocratie ? Pourquoi obtempérer aux ordres des policiers qui déclarent illégale à la va-comme-je-te-pousse une manifestation pacifique et qui a simplement le malheur de se trouver trop près de l'endroit où l'empereur libéral raille les étudiants et méprise des citoyens (des experts, des professeurs, des personnalités politiques importantes, etc.) qui auraient des solutions à proposer ? Les lois sur les mesures de guerre, au final, c'est encore au goût du jour ? Comment peut-on éviter les débordements de violence très anecdotiques de la part des étudiants alors qu'à tout moment les pouvoirs politique, policier et judiciaire bafouent les droits et libertés de ceux-ci ?

Je ne peux pas être contre la vertu et j'aimerais vraiment que tout se passe gentiment comme au jardin d'enfants, et qu'on se le dise « avec les mots, pas avec les poings », mais les manifestants, pour reprendre l'expression d'un journaliste de la radio d'État, « n'ont pas le monopole de la violence ». On est vraiment loin du compte. Demander à des manifestants, qui se font très souvent tabasser pour rien, d'être pacifiques, c'est demander à la souris de ne pas trop se débattre entre les mâchoires du lion. On vous dit que vous demandez trop, que vous êtes irréalistes. Mais qui vous dit cela, sinon ces mêmes gens qui ont bénéficié de ce modèle scolaire à leur époque et qui, maintenant, sollicitant des soins de santé qui engagent des frais astronomiques et bénéficiant aujourd'hui de tous leurs beaux programmes sociaux qui ne tiendront plus la route quand cela sera notre tour, osent vous dire qu'il faut faire votre « juste part » ? Et votre part à vous, chers aînés, elle se réclame quand ? Avant ou après l'effondrement de la Caisse de dépôt et placement ? Avant ou après votre pension à 65 ans parce que vous êtes nés avant 1958 ? Avant ou après la vente de vos biens immobiliers qui, bien souvent, vous ont été légués et qui ont, aujourd'hui, décuplé de prix ? C'est le comble de l'avarice, selon moi : refuser aux générations suivantes ce dont on a joui pour pouvoir continuer à en jouir jusqu'à la toute fin.

Le châle du bien-être financier


On vous abreuve de réprimandes, de conseils et on vous traite comme des enfants écervelés. Je vous dis, moi, que c'est à votre tour de traiter ces parvenus comme de vieilles personnes qui s'emmitouflent dans le châle de leur bien-être financier et qui ne veulent surtout pas que l'on touche à leur manger mou, qu'on déplace un meuble pour plus d'efficacité, qu'on les entretienne de nouvelles idées que leurs esprits séniles embués d'immobilisme politique et perclus d'avarice sont incapables de comprendre. On vous dit de bien belles choses, on vous dit comment faire, comment penser, comment être invisibles. Or, il est temps, et vous le montrez encore de plus belle après deux mois de grève, à votre tour, de dire quelque chose, et c'est à eux d'écouter.

Vous me permettrez, chers étudiants, de vous dire, humblement, une seule chose : ne cessez pas d'exprimer vos opinions, vos idées, ne cessez jamais d'être bouillants, d'être indignés, d'être vivants : vous êtes l'énergie de maintenant et de demain, vous êtes ce qui me motive à participer aux manifestations, à brandir ma pancarte, à chanter les slogans et à soutenir votre — notre cause — du mieux que je le peux. Poussez-moi dans le dos quand je veux retourner chez moi boire du vin à l'abri de Martineau, criez-moi dans les oreilles quand je veux dormir et obligez-moi à considérer vos opinions. Je vous vois dans la rue, je vous entends, je vous parle, je manifeste avec vous et je suis fier, impressionné et drôlement confiant par rapport à l'avenir, car je sais que vous n'êtes pas les enfants rois égoïstes dépeints par les médias : vous luttez pour un meilleur monde, une société plus solidaire et vous n'avez pas à vous excuser pour le dérangement. Vous faites simplement votre devoir de citoyen qui doit, pour le bien de la société, dénoncer ce qu'il croit être néfaste pour celle-ci. N'écoutez pas ces bêtes moralistes qui se vautrent dans une inertie politique et idéologique lamentable et qui peinent, quand ils l'osent, à seulement voter tous les quatre ans.

Votre devoir est de vous exprimer, et c'est là votre droit également. Si le gouvernement ne veut pas même vous entendre, parlez plus fort. Ne cessez pas la lutte, car cela en est une considérable. On se revoit en classe, mais bien plus tard, quand vous aurez gagné.

***

Philippe Rioux - Professeur de littérature au collège Ahuntsic
 
20 commentaires
  • claudelize - Abonné 23 avril 2012 10 h 32

    Des vieux et des jeunes...

    Drôle de plaidoyer! Il suffirait donc de remplacer le mépris des jeunes par celui des aînés pour défendre avec allant et bonne conscience une cause juste! Je croyais plutôt que l'évasion fiscale, la corruption, la liquidation de nos ressources naturelles, le cynisme répandu tant chez les jeunes que les vieux, justifiaient amplement l'indignation des étudiants! J'ai participé à la manifestion du 23 avril, et croyez-moi, il y avait là beaucoup de 'vieux', fiers de la jeunesse qui se lève et qui parle. Les 'vieux' que vous méprisez sont vos parents, et s'ils mangent du manger mou, ce n'est pas plus méprisable que de boire une bonne bouteille de rouge en écrivant au Devoir. Diviser les générations, c'est faire le jeu du pouvoir. La solidarité n'a pas d'âge, la couillardise non plus, non plus que la bêtise! Avec des amis comme ça, la cause étudiante n'a pas besoin d'ennemis!

    Claude Lizé,

    • Philippe Rioux - Inscrit 23 avril 2012 17 h 58

      Si vous lisez bien, je parle de ces vieux qui "abreuve[nt] de réprimandes, de conseils et [qui] traite[nt] comme des enfants écervelés" les étudiants, je ne parle donc pas de tous les vieux qui, ne vous en déplaise à vous et aux autres que j'ai également rencontrés avec plaisir et émotion en grand nombre dans les rues, se prononcent majoritairement pour la hausse des frais et qui, plus inquiétant encore, se disent d'accord avec le refus de négocier du gouvernement. Je n'invente pas ce fossé générationnel et je le déplore grandement. Vous parlez de solidarité: je le suis de tout coeur avec ces plus vieux qui le sont avec les plus jeunes, mais force est de constater, statistiques à l'appui, qu'ils sont beaucoup moins nombreux que ceux qui ne le sont pas et pour qui je n'entretiens pas, il est vrai, de tendres sentiments.

  • Anthropos - Inscrit 23 avril 2012 10 h 48

    Pourquoi l'opposition jeune vs vieux

    Votre argumentaire jeunes vs vieux me laisse perplexe. Pourquoi opposer encore jeunes vs babyboomers? Là n'est pas la question. On doit viser une solidarisation entre les générations pour arriver à une société plus juste à long terme.

    • Philippe Rioux - Inscrit 23 avril 2012 15 h 39

      Je suis bien d'accord: la solidarité est de mise. Si j'oppose vieux et jeunes, c'est qu'il le faut bien si l'on consulte les sondages à ce sujet par rapport aux appuis (pour la grève, contre la hausse, pour la négociation), selon les tranches d'âge. Autrement dit, je n'invente pas, pas plus que je n'encourage, ce fossé, ce manque de solidarité entre les générations: c'est un fait que je relève. Vous avez également bien raison de viser une justice qui s'établira sur le long terme: c'est ce que se propose d'empêcher Jean Charest, en ce moment.

    • meme40 - Inscrite 23 avril 2012 21 h 02

      Vous avez raison... c'est dommage que maintenant pour ne pas voir (par facilité ou ignorance) la lutte des classes, on a crée la lutte des générations Les biens nantis ne sont pas le fait d'une génération, mais d'un systême social gratifiant pour les privilégiés qui rayonnent partout sur la place publique que ce soit les bourgeois marchands, entrepreneurs, intello... c'est cette Caste au pouvoir dans tous les pouvoirs... qui gèrent nos vies et décident de ce qui se fait et ne se fait pas..un cercle fermé, qui ne tient qu'à nous d'ouvrir.

  • Stéphane Laporte - Abonné 23 avril 2012 14 h 35

    D'accord

    Je suis complètement d'accord, on ne peut pas être contre la vertu. Sauf qu'il manque les carrés verts... Où sont les jeunes qui sont pour l'augmentation? Où sont les 2, 3 énergumènes qui ont été en courts pour entrer seul dans leurs foutues classes???

    • Viktoria13 - Inscrit 24 avril 2012 05 h 59

      En effet, où sont-ils? Je me permets de soupçonner qu'ils ne sont finalement pas si nombreux. Sinon, ils auraient brandi leurs pancartes au moins une fois en onze semaines, non?

      Je me permets aussi de supposer, à l'instar de la couleur du carré qu'ils portent, que c'est pour eux simplement une question d'argent. Ils se sont acheté des études et ils tiennent à les avoir. En ce qui concerne l'enjeu, arrivera ce qui arrivera, ils en seront à l'abri une fois leur diplôme en poche. Je serais curieuse de savoir dans quels domaines ils étudient et quels sont leurs résultats scolaires.

  • suzie156 - Inscrite 23 avril 2012 18 h 55

    déçue et triste surtout

    Monsieur Rioux,

    j'ai lu votre lettre à vos chers étudiants et aussi la réponse à ceux qui vous font le reproche ( ...sur la pointe des pieds) de risquer d'engendrer un conflit intergénérationnel déjà latent. Je fais partie de ceux qui mangeront bientôt du manger mou et si vous saviez comme cela me fait peur et si vous saviez que plusieurs de ma génération espèrent que l'euthanasie sera permise pour nous éviter de vivre ce qui nous attend et que nous sommes encore assez lucides pour être certains qu'il y a peu de chance que les choses changent avant notre arrivée à cette période.
    Dites-vous que nous avons travaillé très fort pour faire instruire les générations qui nous suivent et qui vous permettent d'avoir la chance de vous exprimer avec autant de rigueur et de vigueur envers vos précédents.
    Vous savez, ceux qui mangent ou mangeront mou ont parlé exactement comme vous au même âge, alors je vous souhaite de ne pas avoir à écrire la même chose que je dois faire aujourd'hui.

    Soyez heureux.

    • Philippe Rioux - Inscrit 23 avril 2012 21 h 55

      Madame,

      Votre mot me touche énormément et pour avoir travaillé dans un CHSLD pendant près de quatre ans, je suis sensible à cette réalité. Soyez certaine que j'ai beaucoup de sympathie pour la sénescence et j'aimerais préciser que le sarcasme du manger mou voulait simplement souligner l'écart entre les idéologies plus immobiles de plusieurs adultes plus âgés par rapport à d'autres que je partage davantage. Encore une fois, comme je le rappelle dans les réponses précédentes, il n'est pas question de jeter le blâme sur une génération, mais force est de constater qu'il existe des écarts monumentaux (selon les sondages, mais également selon ce que l'on entend à la radio et à la télévision) entre les étudiants et une population plus âgée, principalement en ce qui a trait au respect du processus démocratique. Aussi, l'idée n'est pas de se complaire dans des solitudes générationnelles, mais bien de les constater pour en arriver à une solidarité entre les âges, lesquels, malgré ce que d'autres avancent, soulignent d'importantes différences au niveau des classes sociales.

      Je vous souhaite sincèrement la même paix.

  • JennBeau - Inscrite 23 avril 2012 19 h 35

    Jeunes VS vieux

    Le syntagme "les vieux", dans mon dictionnaire personnel, désigne bel et bien toute personne installée au chaud dans son confort qui refuse catégoriquement et obstinément les remises en question nécessaires, le changement; un vieux est celui qui préconise l'immobilisme et répugne l'inconfortable flottement entre deux temps (l'ancien et le moderne, mais revisité à la sauce 2012). Le vieux est celui qui se campe sur ses positions sans écouter les plus jeunes. Simplement parce que sa prédominance démographique l'avantage et ne l'oblige pas à se battre pour des acquis.
    Si la correspondance "vieux" et babyboomer se vérifie souvent, je suis d'avis que la dernière chose que l'on recherche présentement, c'est de créer une guerre des générations, parce que là on ferait fausse route. Derrière la majorité (que voulez-vous, les bommers feront LA MAJORITÉ pour un p'tit bout de chemin encore), il y a aussi BEAUCOUP de boomers qui partage l'idée de l'accessibilité aux études, qui veulent un monde où l'on privilégie le jeune en formation aux dirigeants d'entreprise.
    Ce que j'entends au sujet de la haine (justifiée par le mépris et la haine des grandes mains qui écrasent les étudiants) future que porteront les étudiants d'aujourd'hui envers les ainés de demain m'horripile. Je partage la colère, mais je refuse de dire que ma génération portera la vengeance des étudiants jusque dans les CHSLD.
    Je crois que "les vieux" de mon collègue sont ceux que je définissais plus haut. Rassurez-moi. Comme enseignante, j'avoue que chaque jour je me demande si je veux retourner enseigner...

    • Philippe Rioux - Inscrit 23 avril 2012 22 h 03

      C'est précisément ce que je croyais défendre. Les vieux auxquels je faisais référence sont bel et bien ceux qui se campent dans un immobilisme qui fait bien des ravages politiques et sociaux. Ce mépris est réservé à ces gens, et non pas à toute une génération, cela va sans dire. Je vous rassure donc qu'il n'est pas question de vengeance ni de haine d'une génération entière.

      Cela me semble particulièrement clair ici: "Je vous dis, moi, que c'est à votre tour de traiter ces parvenus comme de vieilles personnes qui s'emmitouflent dans le châle de leur bien-être financier". Il n'est donc pas question de tous les gens plus âgés, mais bien de ces "parvenus" qui "abreuve[nt] de réprimandes, de conseils et [qui] traite[nt] comme des enfants écervelés" les manifestants. Je saisis votre point de vue, je le partage d'ailleurs, mais je ne comprends pas comment on peut voir là de la haine envers tous les aînés.