Droits de scolarité - Une infamie idéologique

Une société qui favorise l’endettement de plus en plus lourd de sa jeunesse manque de vision.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Une société qui favorise l’endettement de plus en plus lourd de sa jeunesse manque de vision.

D'autres l'ont dit avant moi: on prend souvent les effets pour les causes, et c'est ce qui constitue aujourd'hui la base même de nos systèmes politiques. On ne parle que des effets qu'engendrent les causes, et c'est ainsi qu'on occulte le fond des choses: on traite les effets, mais pas les causes.

Cette idéologie me paraît être celle qui détermine l'attitude du gouvernement du Québec par-devers les revendications étudiantes. Plus généralement, c'est celle de notre bourgeoisie politicienne nationale. Michel Foucault a parfaitement démontré dans ses ouvrages que la bourgeoisie politicienne nationale légifère d'abord pour protéger et consolider les privilèges qu'elle s'est accordés à elle-même. La richesse, elle veut toute l'avoir, comme le démontre encore le capitalisme sauvage qu'elle pratique. Et les alliés de cette bourgeoisie sont les grandes corporations qui, par le détournement de ce qu'on ose encore appeler la démocratie, arrosent généreusement de leurs deniers la classe dirigeante afin d'avoir droit aux privilèges d'argent qui déterminent son idéologie.

Si la Révolution française a été un échec, c'est que le peuple, qui en fut l'origine, a été trahi par sa bourgeoisie: les Saint-Just et les Robespierre mirent la main dessus et écartèrent par la terreur ce peuple dont ils n'avaient que faire parce qu'il voulait prendre part en toute égalité au pouvoir politique. La bourgeoisie ne cède jamais sur ces privilèges qu'elle croit avoir acquis de droit divin. Et c'est pourquoi elle a inventé le corporatisme, ce tampon entre elle et le peuple, ce tampon qui est devenu, pour ce même peuple, un mur infranchissable.

Il n'en reste pas moins que la Révolution française a apporté aux Français l'éducation obligatoire et gratuite pour tous, de la petite école à l'université.

Au Québec où l'inculture était considérée comme une vertu par les pouvoirs religieux et politiques, on attendait mer et monde du rapport Parent, c'est-à-dire la gratuité scolaire. J'ai vécu comme étudiant «ce vide juridique» qu'il y eut entre la préparation du rapport Parent et sa parution. Une fois mes études secondaires terminées, l'accès aux grands établissements de l'éducation me fut refusé parce que mes parents n'avaient pas les moyens de m'y envoyer. Mais moi, je voulais m'instruire!

Pour pouvoir devenir un simple auditeur en histoire et en littérature dans nos maisons d'enseignement de haut niveau, je dus travailler dans une banque le jour, livrer à bicyclette les commandes chez un épicier les fins d'après-midi, faire du porte-à-porte dans tout l'est de la ville pour y vendre beignets et petits gâteaux le soir et les fins de semaine. J'étudiais tard le soir et souvent la nuit. Résultat: à l'âge de 19 ans, je fus frappé par la maladie parce que j'étais épuisé.

Près de 50 ans après la parution du rapport Parent, les choses, loin de s'être améliorées, se sont dégradées. Plus que jamais, la bourgeoisie politicienne québécoise «vote» des lois et des règlements en fonction des privilèges qu'elle a souvent acquis par la malversation, la concussion et la corruption. C'est devenu une idéologie dont les étudiants des classes populaires paient la note, et pas seulement en frais de scolarité! Imaginez! Ces frais de scolarité, la classe bourgeoise les appelle aujourd'hui des «droits» scolaires!

Endettement et burn-out

Une société qui favorise l'endettement de plus en plus lourd de sa jeunesse manque totalement de vision, et les statistiques sont là pour le prouver sans conteste. Plus du tiers des familles québécoises vit sous le seuil de la pauvreté. Leurs enfants vont souvent à l'école sans même prendre un petit-déjeuner. Et quand ces enfants-là entrent au cégep, c'est encore pire, surtout en région: ils doivent louer un appartement, voir à se nourrir, à s'habiller et, aussi, stimulés par la publicité, à consommer même malgré eux. Résultat: un taux alarmant de décrochage scolaire, des dettes faramineuses à rembourser au gouvernement, alors qu'on doit accepter des «jobbines» à 10 $ de l'heure une fois qu'on se trouve sur le «vrai» marché du travail!

Autre résultat: le nombre de plus en plus élevé d'étudiants qui sont les victimes de dépressions, de burn-out, d'obésité, du diabète et de tant d'autres maladies. Les cancers notamment frappent de plus en plus notre jeunesse, et le suicide aussi. Pourquoi? Parce que dans le monde où nous vivons maintenant, étudier est en soit un emploi à plein temps, et stressant. Être forcé de travailler en plus en avalant de la malbouffe est ignominieux pour toute société qui se respecte, croit à l'avenir de sa jeunesse, qui est son propre avenir.

Ce qui se passe dans le monde du hockey, où de plus en plus de jeunes joueurs subissent des commotions cérébrales, devrait nous servir d'exemple. Les administrateurs du sport, les médecins et les chroniqueurs sont tous du même avis: s'il y a plus de commotions cérébrales aujourd'hui qu'autrefois, ce serait parce que les joueurs sont plus costauds et plus rapides que jadis, leur équipement plus sophistiqué, et que sais-je encore! Pourtant, il fut une époque où les hockeyeurs jouaient sans casque, avec des semblants d'épaulettes et de jambières. Et ils n'étaient pas tous des anges sur la patinoire: les Léo Labine, Stan Jonathan, Lou Fontinato et John Ferguson étaient des joueurs violents, voire vicieux. Les bagarres générales faisaient même partie du jeu. Pourtant, peu de hockeyeurs étaient victimes de commotions cérébrales.

Pourquoi ces commotions?

La question qu'il faut poser est la suivante: quelle est la cause véritable de ces commotions à répétition, qui frappent davantage les joueurs d'origine québécoise et canadienne-française?

Pas besoin d'être diplômé de HEC pour y répondre. À peine sait-il marcher qu'on emmène à cinq ou à six heures du matin l'enfant à la patinoire; à peine a-t-il commencé l'école que les longs voyages en autobus d'une ville à l'autre sont monnaie courante. Et les choses ne font qu'empirer dès que l'adolescent devient hockeyeur junior: on le trimbale de Gatineau, de l'Abitibi ou de Chicoutimi jusqu'à Ha-lifax, ce qui représente au moins 15 heures de route. On y joue 70 matchs en saison régulière seulement.

Ajoutez à cela les matchs des séries éliminatoires, les entraînements, la malbouffe et le manque de sommeil récupérateur, et si vous ne comprenez pas pourquoi les jeunes hockeyeurs québécois sont peu scolarisés par rapport aux Américains et aux Européens, c'est que vous êtes sourds et aveugles. Si vous ne comprenez pas non plus pourquoi ils sont plus fragiles que leurs coéquipiers, c'est que vous faites partie sans doute de ces parents, eux-mêmes peu scolarisés, qui voient dans les succès sportifs de leurs enfants la valorisation de ce qu'ils n'ont pu devenir... et les dollars qui viennent avec!

Enfants exploités


Quel rapport, me demanderez-vous, avec la condition que vivent nos étudiants en général et le merveilleux monde du hockey de nos adolescents? Je vous dirai que c'est le même: celui de l'exploitation de nos enfants par une société bourgeoise et corporatiste qui, contrairement à ce qu'elle essaie de nous faire croire, se fiche absolument de leur avenir. C'est à ce point qu'elle ne s'interroge même pas sur les coûts à moyen et à long terme qu'une telle attitude implique: des coûts sociaux et des coûts médicaux dont on a encore qu'une faible idée, étant donné qu'à peu près personne ne se penche vraiment sur cette question pourtant fondamentale.

C'est, me semble-t-il, ce que les grèves étudiantes mettent en relief: l'aberration d'un pouvoir politique et judiciaire qui se croit tout permis, y compris de considérer notre jeunesse comme les serviteurs, pour ne pas dire les esclaves, de l'enrichissement sauvage et pervers d'une bourgeoisie politicienne qui n'a de nationale que son incompétence!

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Victor-Lévy Beaulieu - Écrivain
20 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 19 avril 2012 03 h 44

    Monsieur Beaulieu...

    Je suis de votre avis, nos dirigeants aiment bien assassiner Mozart.
    Et plutôt deux fois qu'une, pour se rassurer qu'il ne montrera pas leurs lacunes, leurs incompétences et leurs ambitions personnelles hégémoniques.
    Notre jeunesse étudiante n'est ni bête, ni stupide. Et cela, nos dirigeant élus l'ont bien compris malgré les filtres épais dont ils masquent leurs yeux, de peur que les Québécois y perçoivent ce tous qui s'y cache.
    Vivement que nous sortions enfin de ce que je définie comme notre Seconde Grande Noirceur !

    Vive le Québec libre !

  • Dmarquis - Abonné 19 avril 2012 05 h 23

    Victor-Lévy Beaulieu vit-il au 18e siècle?

    Les temps ont changé Monsieur VLB .. Si votre raisonnement est juste, la bourgeoisie politicienne nationale ne mettrait pas en place un programme comme celui des prêts et bourses et des frais de scolarité très peu élevés et légifèrerait d'abord pour protéger et consolider ses privilèges qu'elle s'est accordés à elle-même.
    Passons outre les dédales de votre parcours personnel digne de Jean Valjean de Victor Hugo et allons à l'essentiel : il est faux de prétendre que 33 % des familles québecoises vivent sous le seuil de la pauvreté, c'est plutôt 9% (source : http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/referenc/q et on parle de 28 717 $ pour un couple avec deux enfants de moins de 16 ans. C'est précisémment les enfants de ces familles qui sont clairement visés par le programme des prêts et bourses et la hausse des frais de scolarité se traduit entièrement en bourses. Difficile de faire mieux et d'être plus juste comme société. J'ai moi- même assumé la responsabilité professionnelle des prêts et bourses dans un cégep pendant 7 ans et je suis en mesure d'affirmer que ce régime unique et équitable, qui a été amélioré au fil des ans, permet aux jeunes adultes de familles modestes de poursuivre des études post-secondaires.

    Le passage de votre propos sur les étudiants qui sont les victimes de dépression, de burn-out, d'obésité, du diabète, de cancers, du suicide est digne d'un feuilleton de la France du 18e siècle. Un peu plus et Cosette se pointe dans votre argumentation ... Dans le monde d'aujourd'hui, les étudiants travaillent et ce travail permet
    de s'initier à la valeur de l'argent et de s'assumer comme jeune
    adulte. Cet argent permet le plus souvent de payer l'essentiel (nourriture, logement, vêtements, manuels, ordinateur) ou un petit luxe comme un Ipod, un cellulaire ou une voiture usagée.
    Ces valeurs sont différentes des nôtres M. VLB ... Mais le monde
    change ... Votre paragraph

    • France Marcotte - Abonnée 19 avril 2012 08 h 19

      Vous vous empressez de concentrer l'attention sur la lettre de ce texte de M.Beaulieu pour mieux, semble-t-il, nous en distraire de l'esprit qui est que la réalité n'est pas toute dans ce qu'on nous en dit, esprit qui est celui-là même de notre époque.

    • meme40 - Inscrite 19 avril 2012 09 h 58

      @dmarquis Vous vous faites une idée bien commode de la pauvreté.C'est désolant. Laisser des générations de (jobineux) à eux mêmes, avec des salaires de misère, comme un fatalité génétique, n'a rien pour faire un pays digne de ce nom .Une génération éduquée, rayonne au delà du je-me-et myself, et réveille le lion dans le mouton à genoux.

    • Philippe Rioux - Inscrit 19 avril 2012 11 h 31

      Votre argumentaire se base beaucoup sur le roman de Victor Hugo, ce me semble. Ainsi, serait-il pertinent de situer l'histoire de Jean Valjean et de Cosette au XIXe siècle et non au XVIIIe siècle.

      Aussi, il est de mise d'éviter ce genre de généralité fondée sur aucune statistique: "Cet argent permet le plus souvent de payer l'essentiel (nourriture, logement, vêtements, manuels, ordinateur) ou un petit luxe comme un Ipod, un cellulaire ou une voiture usagée."

      Enfin, vous ne confrondrez pas, pour le bien de votre argumentaire, l'anecdote et le général: "J'ai moi- même assumé la responsabilité professionnelle des prêts et bourses dans un cégep pendant 7 ans et je suis en mesure d'affirmer que ce régime unique et équitable."

  • tohi1938 - Inscrit 19 avril 2012 08 h 30

    Malheureusement, tout n'est pas aussi binaire ou simpliste!

    Ne voir que la "bourgeoisie" comme impure ne donne qu'une vision imparfaite et tronquée.
    L'intoxe syndicale est tout aussi monolithique, impure et perverse.
    Quel dommage de ne pas avoir consacré ne serait-ce qu'un paragraphe aux dérapages gauchistes qui sont loin, très loin de représenter la morale et la seule vertu.

  • Y. Morissette - Inscrite 19 avril 2012 08 h 34

    Un texte juste.

    Le Québec dipose de suffisamment de ressources pour offrir à ses étudiants collégiens et universitaires la gratuité scolaire. Les pays nordiques le font. Le gouvernement actuel est une vraie vermine. J'espère que la population québécoise en prend bien conscience avec ce qui se passe actuellement à Mascouche, et ce n'est qu'un début. Nous n'avons encore rien vu. Nos étudiants ont raison sur tout. Ils sont admirables de courage et de dignité. La violence a d'abord été policière et gouvernementale. Attendre aussi longtemps que la ministre Beauchamp l'a fait pour négocier avec les étudiants n'est pas digne d'une responsable politique. Elle devrait apprendre à dénonver sa propre violence. La violence n'est pas que physique, elle est aussi psychologique.

  • Victor Beauchesne - Inscrit 19 avril 2012 08 h 55

    et le météorite frappa

    et tous les dinosaures furent tués, sauf un...

    Le Québec paradis de l'injustice sociale, domination de la bourgeaoise sur les pauvres paysans incultes et exploités.

    Aux armes citoyens, la Patrie est en danger !

    Je vous suggère d'apprendre le grec Monsieur Beaulieu afin de mieux comprendre ce qui nous attend au bout de notre endettement collectif. Chômage à 20 %, plus de 50 % pour les jeunes diplômés ce qui provoque leur exode massif. Encore un bon 10 ans de récession et de déprime économique, un gouvernement imposé par l'Allemagne. C'est ce qui nous attend si nous sommes incapables de mettre un frein à notre endettement collectif.

    Faire payer 17 % du coût réel aux étudiants serait favoriser la domination des riches sur les pauvres, à quand la bière gratuite alors ?

    10 ans après le rapport Parent, mes frais de scolarité représentait 800 $ p.a. ce qui était 800 fois le salaire minimum de 1 $ l'heure à l'époque, aujourd'hui ce même ratio donnerait des frais de scolarité de 8 000 $ p.a. vs le 2 500 $ actuellement. Est-ce que nous étions si visionnaire que ça à l'époque, si oui nous le sommes encore bien plus.

    • Marc Bourdeau - Abonné 19 avril 2012 09 h 37

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Et tiens donc, pourquoi pas 25%, la moitié finalement serait encore mieux. Ça leur apprendra à ces pauvres de vouloir jouer dans la cour des grands.

      Le monsieur oublie que les frais de scolarité de l'époque constituait la presque totalité de la facture, alors qu'aujourd'hui on joue sur les mots avec des frais afférents exorbitants.

      La vérité est que les recteurs, qui gèrent si bien leurs sous le chat pointe l'oreille hors du sac en ce mment, trouve de très bons alliés au gouvernement, tiens ça me fait penser aux généreux contracteurs, aux magnanimes firmes d'ingénieur, pour clamer leur slogan: «ON VEUT L'ARGENT, L'ARGENT, L'ARGENT». Ne soyons pas dupes.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 avril 2012 11 h 01

      Le Rapport Parent a été publié en 1965. En 1975, dix ans plus tard, le salaire minimum est passé de 2,10 à 2,60; il n'était pas d'un dollar l'heure.
      Notons que cette hausse est entrée en vigueur le 1er juin, et que les étudiants ont pu travailler une partie de l'été au salaire le plus élevé.

      À l'époque, les frais de scolarité moyens étaient de 546$, soit 232 heures à 2,35$ (moyenne entre 2,10 et 2,60)

      Après la hausse contestée actuellement, dans cinq ans, les frais seront de 3 793 $. Plus les frais afférents, qui peuvent atteindre 1000$. Mettons 4300. Le salaire minimum actuel est de 9,65. Mettons-le à 10,50$ dans cinq ans. Ça nous donne 410 heures de travail, soit beaucoup plus qu'en 1975. Pas moins.

      410 heures, c'est presque tout un été. Et il faut aussi manger, s'habiller, se loger, avoir un lien internet et un ordi. Sans parler de la sangria...

      D'où vous viennent vos chiffres?