Grève étudiante - Pour une sortie de crise: l'indexation

Depuis le début de la grève étudiante, il y a plus de six semaines, les professeurs d'université sont pris en sandwich. D'un côté, le gouvernement et les administrations leur demandent d'ignorer un mouvement légitime portant sur l'accessibilité des études. De l'autre côté, les associations étudiantes sollicitent leur appui à des revendications dont la conséquence inévitable serait l'appauvrissement des universités.

Entre le gel des droits de scolarité voulu par les associations étudiantes et la hausse tarifaire décidée par le gouvernement, il y a pourtant une mesure aussi banale qu'évidente: l'indexation. Comme certaines prestations sociales, les droits de scolarité devraient croître au même rythme que l'inflation, reflétant une évolution raisonnable des coûts de fonctionnement de l'enseignement supérieur. En 2012, par exemple, l'indexation entraînerait une hausse de 55 $ (soit 2,5 % de 2168 $). Au bout de cinq ans, des droits de scolarité suivant l'inflation auraient augmenté d'environ 300 $ plutôt que les 1625 $ décrétés par Québec.

Contrairement à ce que prévoit le gouvernement, qui accepte le principe d'indexation mais l'applique de manière rétrospective depuis 1968 (ce qui explique le montant de 1625 $), cette mesure devrait entrer en vigueur à partir de 2012 seulement. En effet, il est légitime de se demander pourquoi la cohorte 2012-2017 des étudiants québécois devrait financer en cinq ans le rattrapage rendu nécessaire par trois décennies de gel des droits de scolarité.

Représentant un compromis naturel entre la position du gouvernement et celle des associations étudiantes, l'indexation à partir de 2012 formerait dans notre esprit le socle d'un accord a minima permettant la tenue de négociations dans un contexte plus serein que l'épreuve de force qui prévaut aujourd'hui. Tout en étant compatible avec le remboursement proportionnel au revenu (RPR) maintenant évoqué par le gouvernement, l'indexation pourrait être mise en oeuvre et donc permettre le retour en classe plus rapidement.

Si le principe d'indexation à partir de 2012 est accepté par toutes les parties, la négociation entre le gouvernement, les associations étudiantes et les universités porterait alors sur les mesures qui permettront de financer les universités québécoises sur une période raisonnable. Sans présumer de l'issue de ces négociations, on pourrait imaginer une contribution étudiante de 50 $ par année s'ajoutant aux droits indexés au titre du rattrapage intergénérationnel, et ce, en échange d'une bonification du système de prêts et bourses. Le fardeau intergénérationnel serait ainsi lissé sur plusieurs années.

Cette mesure d'indexation, majorée à la suite d'une négociation, est d'autant plus évidente que la situation des universités, si elle continue de pâlir en comparaison avec les autres provinces canadiennes, peut aujourd'hui être qualifiée d'acceptable. En d'autres termes, il n'y a pas d'urgence. Certains budgets retrouvent l'équilibre malgré une dette grandissante des établissements, les investissements minimaux en infrastructures nécessaires sont faits, les professeurs reçoivent des salaires raisonnables, les doctorants sont modestement financés. Certes, on pourrait vouloir obtenir les moyens de Harvard, mais ceci exigerait un autre modèle de société. Certes, l'État pourrait consacrer davantage de ressources à financer une éducation postsecondaire gratuite, mais dans un contexte budgétaire tendu, ce sont les hôpitaux et les CPE qui en pâtiront.

Le principal problème, c'est la logique binaire du gel-dégel qui prévaut depuis plus de 40 ans. Injuste sur le plan intergénérationnel puisqu'elle entraîne des chocs tarifaires au moment du dégel, cette logique provoque l'asphyxie des universités pendant le gel. N'oublions pas que les universités québécoises devront bientôt s'adapter à une démographie étudiante déclinante et donc à de sérieuses contraintes budgétaires s'il n'y a pas d'engagements crédibles et consensuels aujourd'hui. Pour sortir de l'impasse, l'indexation majorée présente l'avantage d'offrir un repère stable et relativement objectif, une forme de contrat social facile à mettre en oeuvre et qui pourrait éviter bien des grèves aussi coûteuses qu'épuisantes à l'avenir.

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Ont signé ce texte, les professeurs suivants: Carl Bouchard, professeur d'histoire, Université de Montréal; Peter Dietsch, professeur de philosophie, Université de Montréal; Martial Foucault, professeur de science politique, Université de Montréal; Marcelin Joanis, professeur de sciences économiques, Université de Sherbrooke; Frédéric Mérand, professeur de science politique, Université de Montréal; Cynthia Milton, professeure d'histoire, Université de Montréal; Denis Saint-Martin, professeur de science politique, Université de Montréal; Augustin Simard, professeur de science politique, Université de Montréal; Axel van den Berg, professeur de sociologie, Université McGill; Marie-Joëlle Zahar, professeure de science politique, Université de Montréal.

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