Prostitution - Positions féministes d'hier et d'aujourd'hui

Où est passée la volonté de dialogue et de compréhension qui régnait chez les féministes à la fin des années 1980?<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Où est passée la volonté de dialogue et de compréhension qui régnait chez les féministes à la fin des années 1980?

Dans le nouvel épisode de la polémique féministe autour de «la prostitution», l'Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, qui regroupe des individus et des groupes militant pour la reconnaissance des droits des personnes qui travaillent dans l'industrie du sexe, croit opportun d'ajouter au débat canadien un éclairage historique.

L'épisode récent ressurgit cette fois à l'occasion du jugement récent de la Cour d'appel de l'Ontario, entérinant, sauf en matière de sollicitation, le précédent jugement Himel (septembre 2010), qui aurait eu grosso modo comme effet de décriminaliser le travail du sexe entre adultes consentants. Cet éclairage historique s'adresse tout particulièrement aux opposantes à la décriminalisation de «la prostitution», plus spécifiquement aux féministes qui se sont exprimées publiquement en ce sens, et notamment au Conseil du statut de la femme. Il s'agit de mettre en parallèle les positions d'hier et celles tenues aujourd'hui sur le même sujet. L'exercice se révèle instructif.

On apprend, par exemple, que ledit Conseil proposait, dans sa politique d'ensemble en matière de condition féminine, que l'article concernant «le délit de sollicitation soit retiré du Code criminel» (Pour les Québécoises: égalité et indépendance, p. 272). C'était en 1978. Cinq ans plus tard, en 1983, le gouvernement canadien crée le Comité spécial d'étude de la pornographie et de la prostitution, mieux connu sous le nom de comité Fraser, du nom de son président, Me Paul Fraser, afin de «faire enquête sur les problèmes reliés à la pornographie et à la prostitution au Canada».

À cette occasion, plusieurs groupes de femmes et de féministes présentèrent des mémoires. Un rappel des positions prises à cette époque par ces groupes sur «la prostitution» permet de mieux mesurer la distance qui les sépare des positions actuelles. Elles donnent aussi l'occasion de se questionner sur ce qui apparaît comme un changement de cap dans les positions féministes et sur ce qui le justifie.

Pour la décriminalisation

Comme le rappelle la professeure Frances Shaver de l'Université Concordia, qui était alors coordonnatrice de la recherche ayant donné lieu à la publication en 1984 de la position du Conseil consultatif canadien sur le statut de la femme (La prostitution au Canada), tout en ne soutenant pas inconditionnellement la prostitution en soi, «la décriminalisation était la position adoptée par la majorité des groupes de femmes qui ont comparu devant le comité Fraser». C'est aussi le constat que fait le comité Fraser lui-même dans son rapport déposé en 1985:

«La décriminalisation de la prostitution est réclamée par la majorité des associations féminines qui ont présenté des mémoires sur la prostitution, ainsi que par les prostituées elles-mêmes et les organisations de prostituées, les organisations de défense des homosexuels, les travailleurs sociaux, les organisations de défense des droits et libertés, certaines associations religieuses et une petite minorité d'élus municipaux.

«Ces mémoires préconisent la suppression de l'infraction de sollicitation du Code criminel; l'abrogation des dispositions concernant les maisons de débauche ou, tout au moins, leur modification, en vue de permettre à des petits groupes de prostituées de travailler ensemble dans leurs propres locaux; et le recours à d'autres dispositions du Code criminel, ainsi qu'aux lois provinciales et aux règlements municipaux pour régler les troubles de l'ordre public lies à la prostitution de rue.

«Les tenants de la décriminalisation de la prostitution ont déclaré au Comité que les prostituées sont essentiellement les victimes d'une société sexiste et qu'elles ne devraient pas être traitées comme des criminelles. Bien qu'ils n'approuvent pas la prostitution comme mode de vie, ils estiment que seules des mesures sociales et économiques à long terme, plutôt que des sanctions juridiques, sont susceptibles de l'éliminer.»

Une position majoritaire


La majorité des groupes de femmes au Canada étaient donc à l'époque en faveur de la décriminalisation de la prostitution, mais avec des variations sur l'échelle des positions qu'on peut tenir sur «la prostitution». Il est à noter cependant qu'à une exception près (la section montréalaise de la Société Élisabeth Fry), les mémoires présentés par les groupes de femmes du Québec au comité Fraser concernaient essentiellement la question de la pornographie.

Il existait aussi à cette même époque au Canada une réelle volonté de dialogue et de compréhension commune entre féministes et travailleuses du sexe. À preuve, cet important colloque qui s'est tenu à Toronto en 1985, réunissant des féministes et des travailleuses du sexe, en face à face, et qui donna lieu à un livre, intitulé Good Girls/Bad Girls: Sex Trade Workers and Feminists Face to Face. Les travailleuses du sexe demandaient alors aux féministes de tenir compte de leur expérience de la sexualité et de leur travail, sinon, «le féminisme resterait incomplet», disait l'une d'elles.

On peut se demander en terminant où est passée cette volonté de dialogue et de compréhension commune avec toutes les travailleuses du sexe qui régnait chez les féministes à la fin des années 1980, et pourquoi les positions de certaines féministes aujourd'hui, réclamant l'abolition totale de la prostitution et l'accroissement de la criminalisation des clients, se sont ainsi durcies. Il reste à espérer que les États généraux sur le féminisme, qui se préparent en ce moment dans tout le Québec, soient l'occasion de renouer avec ce passé d'écoute et de dialogue mutuels.

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Louise Toupin - Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe
15 commentaires
  • Kim Cornelissen - Inscrite 31 mars 2012 09 h 32

    Décriminaliser les prostituées et non la prostitution

    Si on veut qu'il y ait un dialogue sur cette question (et non seulement les groupes féministes), il faut cesser travailler sur la décriminlisation des femmes et non celle de la prostitution... Ainsi, le message de la société est à l'effet que le problème, c'est la prostitution érigé en système (et la décision de la Cour est clair à ce propos) et non que les femmes font partie du problème... Parce que la prostitution, c'est une question d'abus de pouvoir avant d'être une question de sexe.

    • France Marcotte - Abonnée 31 mars 2012 11 h 33

      Votre message me semble important mais je ne suis pas certaine qu'il soit clair. Dommage, j'aurais aimé le comprendre.

  • France Marcotte - Abonnée 31 mars 2012 11 h 12

    L'industrie du sexe?

    Difficile de prolonger la lecture.

    • NDNM - Abonné 31 mars 2012 15 h 51

      absolument, où donc est passé l'humanité?

  • - Inscrit 31 mars 2012 11 h 35

    Pendant ce temps là...

    dans les années 80 et 90 des dizaines de femmes, la plupart prostituées, disparaissaient de la rue, en particulier du Downtown Eastide de Vancouver, et étaient assassinées alors que la police fermait l'oeil car ne n'étaient que des «prostituées» avec un mode de vie «instable» (pour reprendre le jargon policier). Il a fallu l'arrestation et la condamnation de Robert Pickton pour plusieurs meurtres pour que l'horreur soit portée à l'attention du public et qu'une commission d'enquête (la commission Opal qui siège maintenant à Vancouver) soit mandatée pour essayer de comprendre ce qui a dérapé.

    Au cours des âges, l'approche de la criminalisation n'a jamais marché et les prostituées ont toujours été les premières victimes du système alors que le crime organisé continue à prospérer. Une société évoluée et progressiste devrait être capable de trouver une approche différente, non-criminelle, qui pourrait améliorer la sécurité de tous et, en particulier, des prostituées et de leur assurer la dignité et le respect.

    • France Marcotte - Abonnée 31 mars 2012 12 h 04

      Je crois que, pour une fois, on pourrait aborder cette question par l'autre bout de la lorgnette, le gros bout de la lorgnette si je peux dire.
      Laissons ces femmes tranquilles un moment et parlons de ceux qui en ont besoin, l'approche-client si l'on veut...

    • Johanne Fontaine - Abonnée 31 mars 2012 13 h 29

      L'approche-client, comme fait valoir France Marcotte, voilà le fond de la question.

      Décortiquons le fantasme masculin, celui de millions d'hommes à la recherche, avant toute chose, de l'avilissement de la femme.

      Analysons-le une fois pour toutes, liquidons la question et passons à autre chose. La vie est si courte!

      Johanne Fontaine

      Johanne Fontaine

  • Alain D'Eer - Inscrit 31 mars 2012 11 h 40

    La confusion des genres

    Pourquoi cette obstination à confondre les gens Mme Toupin? Pourquoi entretenir tant d'ambiguité sur les termes utilisés si ce n'est faire la promotion d'un système prostituant?
    Le nom même de votre organisme entretiens la confusion; travailleur du sexe, industrie du sexe, alliance féministe, solidaire... Mais de quoi s'agit-il? Vous pensez regrouper quelles "travailleuses et travailleurs"? L'amalgamme que vous faites est trompeur car vous ne pouvez représenter les danseuses nues, les "acteurs" de la porno et les prostitués sous cette étiquette, les féministes et le courant de pensez solidaire.
    Vous défendez en fait un système prostituant visant l'exploitation sexuelle des femmes, la violence qu'ils leurs en es faites ainsi que leurs morts prématurés.

    Vous aurez compris que je suis un partisant du modèle Suédois et non du modèle Australien.

    Alain

  • Johanne Fontaine - Abonnée 31 mars 2012 11 h 55

    Revendication pour la décriminilisation de la prostitution sur fond traumatique

    Dans "Trauma and Recovery", la psychiâtre et auteure américaine Judith Lewis Herman aborde le thème de la "Captivity" (chap. 4). En sous-chapître, elle traîte de:
    "psychological domination", "total surrender" et "the syndrom of chronic trauma".

    Comme entrée en matière, la fameuse psychiâtre américaine énumère les cas oû l'on se retrouve en présence du phénomène de captivité: prisons, camps de travail et de concentration, sectes, bordels et autres institutions fondées sur l'exploitation sexuelle et famille.

    Elle décrit comment celui qu'elle désigne sous le vocable de "perpetrator" façonne la mentalité de la victime qui finira par se rendre à ses arguments et à son discours.

    En lisant le point de vue de l'Alliance tel que ci-haut défendu,
    j'ai l'impression d'être en présence du phénomène de "total surrender" dont parle la Dr Judith Herman; en effet, il est clair que ce regroupement a adopté le point de vue et la dilectique de l'oppresseur...

    Incidemment, je me demande quand le Québec se dotera, comme c'est le cas aux Etats-Unis - dans la foulée des travaux du Dr Herman, de centres de soins en santé mentale favorisant l'"empowerment" des femmes, mettant en lumière le point de vue des victimes et non plus celui des abuseurs? Peut-être qu'alors le discours misogyne et passéiste revendiqué par cette Alliance de ces travailleuses du sexe s'évanouira de lui-même...

    Johanne Fontaine