Budget Bachand - Crépuscule budgétaire à Québec

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

«Le budget, monstre énorme, admirable poisson / À qui de toutes parts on jette l'hameçon, / Et qui, laissant à flots l'or couler de ses plaies, / Traîne un ventre splendide, écaillé de monnaies.» Ces quelques vers admirables, Victor Hugo les a écrits dans les Chants du crépuscule, à un moment où l'inquiétude avait pénétré la vie intime du poète. La monarchie de Juillet ne tenait pas ses promesses libérales, la censure était rétablie et l'oppression des esprits devenait chaque jour plus forte. Hugo, incertain, tente de sonder l'avenir: l'heure trouble du crépuscule sera-t-elle suivie des ténèbres?

Une même lueur crépusculaire semble aujourd'hui balayer de son ombre triste le budget déposé en Chambre mardi dernier par le ministre des Finances Raymond Bachand. Crépuscule politique d'un gouvernement en fin de cycle. Crépuscule intellectuel d'un budget sans audace. Crépuscule social de ministres en rupture de ban avec une partie importante de la jeunesse étudiante québécoise. Le poisson a donc bien mauvaise mine cette année, et alors que l'or continue de couler miraculeusement de ses plaies (le miracle du Plan Nord), son ventre se trouve lourdement écaillé des intérêts d'une dette dont la charge quotidienne avoisine le montant extravagant de 25 millions de dollars.

Maître de son destin


S'il existe cependant un reproche que l'on ne peut pas faire à ce budget et à ses concepteurs, c'est celui de l'inconstance idéologique.

Toutes les mesures annoncées par le gouvernement concourent ainsi avec force à la construction de cet individu libéral maître de son destin et responsable de ses choix: aux étudiants de payer leurs études, aux travailleurs de financer leurs retraites et aux personnes âgées d'organiser leur vieillesse.

Il ne reste plus grand-chose dans cette politique budgétaire de l'immense effort collectif et du sentiment de responsabilité partagée qui ont permis pendant des décennies à la société québécoise de construire avec fierté un modèle social et économique de grande qualité. Dans ce budget, le «nous» identitaire québécois a été remplacé par la somme des intérêts individuels et privés des compagnies minières, des étudiants, des travailleurs âgés et des retraités.

L'ambiance crépusculaire qui entoure le dépôt de ce budget ne doit pas nous empêcher de considérer avec lucidité les conséquences de cette politique d'individualisation des intérêts. À vouloir s'affranchir d'une vision collective de l'effort de développement, le gouvernement prend le risque de fragmenter le lien social québécois et de dresser les générations les unes contre les autres.

Ainsi, comment ne pas comprendre la frustration de la jeunesse à qui l'on demande un effort financier sans précédent dans l'histoire récente du Québec, tandis que le gouvernement multiplie les annonces en direction des travailleurs âgés dont le niveau d'emploi a le plus progressé parmi tous les autres groupes démographiques de la province. Par ailleurs, cette logique d'individualisation s'accompagne d'un désengagement des services de l'État au profit des structures du marché et de la famille.

Les mieux nantis favorisés

Le régime volontaire d'épargne-retraite ne constitue rien d'autre qu'un véhicule de placement dans des produits financiers tandis que la prise en charge des personnes âgées à domicile repose essentiellement sur leur entourage proche. Ces initiatives ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais elles favorisent incontestablement les mieux nantis, les mieux éduqués et les mieux entourés. Qui, parmi les ménages québécois, dont le taux d'endettement moyen atteint 150 %, aura les moyens de cotiser à ce nouveau régime? Qui, parmi les 352 825 familles monoparentales du Québec, pourra compter sur un entourage familial suffisamment solide à l'heure de la vieillesse?

Soyons clairs. Il ne s'agit pas ici de nier la nécessité pour le gouvernement de mieux contrôler ses dépenses. Il ne s'agit pas non plus d'imaginer un instant qu'un retour salutaire à l'équilibre des dépenses publiques puisse se faire sans sacrifice. Il s'agit encore moins de faire du gouvernement le seul responsable d'une culture individualiste qui imbibe une large part de la population. Il s'agit plutôt de rappeler avec force qu'une des responsabilités majeures de l'État est de protéger les citoyens en ne les abandonnant pas au sort hasardeux de leur condition sociale.

L'inquiétude qui rongeait l'âme de Hugo il y a près de deux siècles pourrait bien être la même qu'aujourd'hui. Les promesses libérales de la mondialisation n'ont pas été tenues, la jeunesse en colère est dans la rue, et la classe politique québécoise tourne plus que jamais en orbite autour d'elle-même. Cet horizon crépusculaire doit-il continuer à pâlir? Doit-il bientôt rougir? Qu'importe, nous dit le poète: «Le destin nous emporte, éveillés ou dormant. / Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre, / notre siècle va voir un accomplissement!»

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Bertrand Malsch et Annick Provencher - Professeurs à HEC Montréal, Marie-Soleil Tremblay - Professeure à l'ENAP