Le Québec, orphelin d'un pays: leçons d'outre-mer

Stephen Harper célèbre sa victoire lors des dernières élections fédérales devant ses partisans de Calgary. Plus de 80 % des électeurs québécois ont en 2011 choisi le NPD (43 %), les libéraux ou le Bloc, le Parti conservateur ne récoltant que 16,5 % des voix au Québec contre 45 % ailleurs au pays. Loin de se résorber, l’ère des deux solitudes se voit confirmée par les résultats électoraux.<br />
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Stephen Harper célèbre sa victoire lors des dernières élections fédérales devant ses partisans de Calgary. Plus de 80 % des électeurs québécois ont en 2011 choisi le NPD (43 %), les libéraux ou le Bloc, le Parti conservateur ne récoltant que 16,5 % des voix au Québec contre 45 % ailleurs au pays. Loin de se résorber, l’ère des deux solitudes se voit confirmée par les résultats électoraux.

Les derniers mois nous ont permis de constater que la question du Québec n'est plus au centre des préoccupations politiques canadiennes. Les plus récentes initiatives prises à Ottawa sèment l'inquiétude. La réduction de la représentation du Québec au sein des institutions fédérales et la diminution de son poids démographique dans l'ensemble canadien ne sont que deux exemples de ce recul. C'est dans ce contexte que la conférence de Toronto du 7 février dernier, «The Quebec Question for the Next Generation», devait prendre tout son sens. Des chercheurs et des acteurs politiques ont tenté d'y jeter les bases d'un dialogue renouvelé sur les rapports Québec-Canada.

Aucune formule magique ne permet de gérer la diversité nationale, au Canada comme dans les autres États démocratiques complexes. Il ne suffit donc pas d'affirmer vouloir s'émanciper des paradigmes et des polémiques du passé pour que ceux-ci disparaissent. La dualité nationale canadienne, et c'est là sans compter la question des peuples autochtones, ne relève pas de l'«imaginaire». Elle est bien ancrée au sein de relations de pouvoir, d'intérêts économiques et géopolitiques et d'enjeux culturels et sociaux.

La reconnaissance et l'habilitation de la nation québécoise ne peuvent être envisagées que dans la mesure où la vision d'un Canada unitaire est abandonnée au profit d'une conception réellement multinationale de la fédération. Le travail scientifique sur ces questions ne peut non plus s'élaborer in abstracto. À la lumière des orientations prises par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, on peut se demander s'il existe une volonté politique de rétablir les droits historiques de la nation québécoise.

L'exemple de l'Écosse

Un coup d'oeil à la situation écossaise permet de pousser plus loin la réflexion. À maints égards, la relation Québec-Canada semble aujourd'hui emprunter la même voie qu'avaient prise l'Écosse et le Royaume-Uni sous le règne des conservateurs de Margaret Thatcher et de John Major, de 1979 à 1997. À chacune des élections britanniques de 1979, 1983, 1987, 1992 et 1997, les électeurs écossais ont accordé aux travaillistes, aux libéraux et aux nationalistes du Scottish National Party (SNP) plus du double des voix recueillies par les conservateurs.

Aux élections de 1987 et 1992, ce sont plus de 75 % des électeurs écossais qui ont tourné le dos aux conservateurs; à celle de 1997, plus de 82 %. C'est dans ce contexte qu'émerge en 1988 la Scottish Constitutional Convention, coalition de partis politiques, de syndicats, d'entrepreneurs et d'acteurs de la société civile écossaise réclamant la tenue d'un référendum sur la dévolution parlementaire, qu'elle obtiendra en septembre 1997 et lors duquel l'option du Oui l'emportera avec 75 % des voix.

Et au Canada...

Aux élections fédérales canadiennes de 2006, le quart des électeurs québécois a voté pour les conservateurs, contre 40 % chez les Canadiens hors Québec. En 2008, plus des trois quarts des Québécois ont soutenu les bloquistes (38 %), les libéraux, les néodémocrates ou les verts, alors que l'appui de 40 % des Canadiens hors Québec a permis de reconduire les conservateurs au pouvoir.

Après qu'ils eurent donné un appui massif au Bloc québécois pendant près de deux décennies, le NPD a été perçu par les Québécois aux élections de mai 2011 comme une solution de rechange crédible aux conservateurs. Plus de 80 % des électeurs québécois ont en 2011 choisi le NPD (43 %), les libéraux ou le Bloc, le Parti conservateur ne récoltant que 16,5 % des voix au Québec contre 45 % ailleurs au pays. Loin de se résorber, l'ère des deux solitudes se voit confirmée par les résultats électoraux.

Le décalage entre les choix électoraux écossais puis ceux du Royaume-Uni sous les conservateurs a repolitisé l'écart identitaire entre Écossais et Britanniques. Beaucoup d'analystes — pensons à David McCrone, Michael Keating et Stephen Tierney — s'entendent pour dire que les années Thatcher ont alimenté le nationalisme écossais. Cela explique en partie les succès du SNP depuis les années 1990 et la tenue, d'ici 2014, d'un référendum portant sur l'indépendance de l'Écosse. Or, dans le cas du Québec, il est justifié d'attribuer à la «vague orange» du printemps 2011 la même signification qu'aux «vagues nationalistes» de 2006 et 2008 qui ont permis au Bloc de récolter 51 et 49 des 75 sièges, celle d'une cassure politique entre le Québec et le Canada actuel.

Canada de demain

Bien que d'autres provinces aient aussi rejeté les conservateurs depuis les élections générales de 2006, le cas du Québec se distingue à la fois par l'intensité de ce rejet, la faiblesse du Parti libéral du Canada et le caractère «national» de cette disjonction. Quelles seront les répercussions de cette profonde divergence politique? Si, à l'instar du Royaume-Uni des années 1980, le Canada se dirige vers une autre décennie de gouvernance conservatrice, pourrait-il à terme avoir à faire face aux mêmes conséquences? C'est dans ce contexte d'incertitude que la réflexion sur l'avenir du Québec et du Canada devra se poursuivre.

Au Québec, le mouvement souverainiste se réorganise et des élections provinciales — qui selon les derniers sondages pourraient ramener le Parti québécois au pouvoir — se tiendront d'ici un an. La vision du Canada de demain qui sera proposée aux Québécois pourrait être déterminante dans la prochaine campagne et pour la suite des choses. Les élites politiques canadiennes ne peuvent se défaire de leur responsabilité de voir à ce que l'erreur historique de 1982, celle du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec, soit réparée. Il y aura bientôt 30 ans que les Québécois sont orphelins d'un pays. Cette question sera au coeur des débats au colloque soulignant les 30 ans du rapatriement, qui aura lieu à l'UQAM du 12 au 14 avril.

***

Hubert Rioux Ouimet, étudiant à la maîtrise en sociologie à l'UQAM, et Alain-G. Gagnon, professeur au Département de science politique de l'UQAM

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7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 15 mars 2012 07 h 54

    Orphelin mais de quel pays ?

    Votre texte passe à côté de l'essentiel.

    Les Québécois et Québécoises toutes origines confondues sont orphelins d'un pays. Et ce pays n'est pas le Canada, mais le Québec, pays que le Canada cherche par tous les moyens à empêcher d'émerger.

    L'un de ses moyens consiste à gouverner selon des méthodes britanniques connues pour constituer des divisions ethnoculturelles assurant la reproduction de collaborateurs bien rétribués.

    Un autre, d'entretenir l'espoir (rêve) qu'il est pensable et possible que les nationalistes québécois puissent un jour voir s'agrandir leur plate-forme politique grâce à des ajustements constitutionnels.

    De tels ajustements, il y en a eu plusieurs et ils ont toujours permis uniquement l'apparition de nouveaux collaborateurs puisque telle est leur visée.

    Aussi m'apapraît-il plus approprié de réfléchir sur la façon, au Québec, d'échapper au déploiement, entre autres, de ces deux moyens.

    Et cette façon implique de penser le Québec en dehors des cadres utilisés par les ethnonationalistes comme en dehors des cadres qu'utilisent les fédéralistes.

    Claude Bariteau

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 15 mars 2012 08 h 43

    Il n'y a rien à faire dans ce pays inconnu

    Il devient essentiel que le Québec se prenne en main. Sinon, ce peuple disparaîtra. Bien des sociétés dites distinctes sont disparues. Pensez aux Kurdes apatrides au Moyen-Orient. La peau-de-chagrin des francophones, 'coast-to-coast', se rétrécit rapidement, car ceux de l'Acadie et du Manitoba ont abandonné pour s'assimiler à une vision multi-culturelle Trudeauiste. Cessons de supporter les rangs politiques du Québec qui nous veulent exclusivement en consommateurs des biens et produits Canadian. Un peuple qui se tient debout n'a pas besoin des Stéphane Dion, Jean Chrétien, John James Charest, Stephen Harper et compagnie.

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 mars 2012 08 h 44

    Rien de comparable entre l'Écosse et le Québec

    Mais le projet de la séparation politique, n'a pas été très bien compris. Les promoteurs de ce projet ont occulté, volontairement ou non, des composantes essentielles de leur projet. Ils n'ont pas suffisamment expliqué aux Québécois les conséquences d'une décision qui devenait incontournable s'ils votaient en majorité pour l'indépendance du Québec. Quelle monnaie utiliser? Personne ne propose sérieusement que le Québec crée éventuellement sa propre monnaie. Or, demandant à Ottawa la permission d'utiliser le dollar canadien, le Québec se retrouverait dans une situation pas très éloignée de celle qu'il vit maintenant, en tout cas semblable à celle des pays de l'Union européenne qui ont décidé dans leur propre intérèt de partager la même monnaie et de céder aux institutions communes une très large part de leur souveraineté. C'est pourquoi il n'est pas juste de comparer le projet d'indépendance du Québec avec ceux de la Catalogne, de l'Écosse, de la Flandre ou de la Slovaquie et de la République Tchèque. Tous ils conserveront l'euro comme leur monnaie et accepteront de se conformer à toutes les lois, réglements et directives de l'Union européenne. Ils continueront à évoluer ensemble, mais avec des paticulaités culturelles indéniables, à l'intérieur de la fédération européenne, comme le Québec le fait à l'intérieur de la fédération canadienne. L'Écosse éventuellement séparée de la Grande-Bretagne, mais utilisant la même monnaie et demeurant au sein de l'Union européenne, ce serait comme les Iles de la Madeleine se séparant du Québec mais demeurant à l'intérieur du Canada. Certains pourraient s'y opposer, mais ce ne serait pas la Révolution du siècle.

    • Roland Berger - Inscrit 15 mars 2012 14 h 09

      Pauvres Écossais, même pas assez intelligents pour savoir que l'utilisation de la livre les placera dans une situation économique pire que la situation actuelle. Heureusement que Monsieur Paquet comprend ces « choses ».
      Roland Berger

    • Catherine Paquet - Abonnée 15 mars 2012 21 h 08

      S'adressant à ses collègues chefs d'État et de gouvernement, la Chancelière d'Allemagne, Angela Merkel a déclaré avec force, et celà après de nombreux analystes, économistes et personnages politiques, que les pays ne peuvent pas partager la même monnaie et appliquer des politiques économiques, budgétaires et fiscales non coordonnées.
      Ce serait vrai pour les pays existants autant que pour les nouveaux pays, qu'ils se disent indépendants ou souverains.

  • Alexandre Dionne - Inscrit 15 mars 2012 15 h 01

    Le Québec est orphelin.... de sa représentation paléo-fédéraliste décédée !

    Le néofédéralisme trudeauien a tué le principe des peuples fondateurs de l'Union fédérale canadienne (cette nouvelle nationalité politique qui faisait honneur aux peuples nationaux particuliers à la source de sa constitution, croyait devoir inaugurer George-Étienne Cartier à l'encontre des desseins de l'Union législative projetée par le Père Macdonald) en arrachant à l'Histoire la version canadienne-française de l'aventure !

    Et rien n'indique, n'en déplaise à l'étudiant et son prolifique professeur (dont l'optimisme militant est manifestement un euphémisme....), que les Fédéraux et le ROC sont sur la voie d'un retour en arrière.... Mais dans le sens d'un PCC-Harper qui restaurerait, dit-on de source renseignée, les principes de Borden et de Diefenbaker (anciens conservateurs) ! De cette patrie impériale là, non merci, le Québec français " peut passer GO " et planifier la fin de sa collaboration à ce supplice de la goute !

  • France Marcotte - Abonnée 15 mars 2012 16 h 52

    Douche froide

    "...les années Thatcher ont alimenté le nationalisme écossais."
    Comme les années Harper alimentent le nationalisme québécois.

    "Les élites politiques canadiennes ne peuvent se défaire de leur responsabilité de voir à ce que l'erreur historique de 1982, celle du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec, soit réparée."

    Mais au contraire, elles semblent penser qu'elles ont le choix de repousser toute exigence en ce sens.

    Elles ne reconnaissent donc pas la gravité de la situation pour l'unité de leur pays. L'élection du PQ aux prochaines élections pourra les réveiller. Avec Jean Charest et son mandat de couper le souffle au Québec, c'est certain que les élites canadiennes ne s'inquiètent pas trop...encore.