Droits de scolarité - Une hausse que la collectivité devrait assumer

Manifestation étudiante contre la hausse des droits de scolarité le 24 février dernier. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation étudiante contre la hausse des droits de scolarité le 24 février dernier.

Monsieur le premier ministre Jean Charest,
Madame la ministre de l'Éducation Line Beauchamp,

Ma fille de 19 ans fait du piquetage actuellement. À son âge, j'étais au baccalauréat. Issu d'un milieu (très) modeste, je portais encore souvent les vêtements des plus vieux. Avant 22 ans, je ne me suis permis aucune frivolité. Je faisais des boulots d'étudiant et économisais pour mes études. Les prêts-bourses complétaient mes gains. Les débrayages? Pas pour moi, j'étais trop occupé à survivre.

Mon premier travail, en 1974, rapportait 8353 $ annuellement et mes prêts-étudiant totalisaient 8500 $. Que j'ai remboursés en 8 ans. Mes revenus ont progressé plus vite que le coût de la vie et j'ai mieux vécu que la majorité. Je me convaincs sans mal d'avoir travaillé fort et de ne rien devoir à personne. Côté études pour mes enfants, j'ai pris les devants et mis de côté les épargnes nécessaires. Baby-boomer du milieu de troupeau, j'approche de la retraite et je prévois en jouir sans craintes financières. Évidemment, je paie de lourds impôts depuis des dizaines d'années.

En résumé: je suis l'exemple parfait du fils de milieu modeste qui a réussi financièrement sans être arrêté par les droits de scolarité d'avant le gel.

Accès à tous

Vous ne serez donc pas surpris si je dis: «Vous avez raison de procéder au dégel des frais de scolarité et de les ramener à un niveau comparable à ce qu'ils étaient de mon temps.»

Désolé, alors, car je vais vous surprendre!

Je dis respectueusement que vous avez tort. Je soutiens qu'une société fondée sur le savoir et la compétence doit rendre l'instruction supérieure accessible à tous de façon égalitaire. Et le seul moyen véritable d'y arriver est la gratuité, tout au moins jusqu'aux premiers grades universitaires. Puisqu'on répète que le premier cycle universitaire est maintenant un minimum pour réussir une carrière professionnelle, soyons cohérents en offrant ce minimum à chacun sans élever d'obstacles sur la route. Encore moins sur la route des moins privilégiés.

Certes, certains gamins comme moi ont surmonté les contraintes d'antan, mais beaucoup d'autres ont dû s'accommoder de boulots en deçà de leurs talents, faute de soutien financier aux études. Encore maintenant, malgré les droits de scolarité les moins élevés au Canada, nul ne peut assurer que chaque enfant de ce pays aura la même chance de poursuivre des études supérieures.

Nos universités ont besoin d'un financement accru pour maintenir la qualité des services, s'imposer à l'échelle internationale et former l'essentielle relève. C'est indéniable. Mais ne mêlons pas l'objectif et les moyens de l'atteindre.

Jeunes dépendants


Les droits de scolarité en soi et leur hausse annoncée nous privent collectivement de l'apport potentiel de certains enfants. Le mode de financement actuel des universités réduit des dizaines de milliers de jeunes adultes à la dépendance, à des degrés divers, vis-à-vis de leurs parents. Plusieurs n'acceptent pas de contribuer aux études de leurs enfants, au détriment de ces jeunes adultes. Or, l'instruction universitaire n'est pas un bien de consommation à quémander parmi d'autres dépenses liées aux activités sociales, culturelles ou sportives personnelles. C'est la base de notre enrichissement collectif et de notre pérennité en tant que société. Il s'agit ici d'outiller la prochaine génération en vue de lui confier le pays que nous avaient eux-mêmes confié nos prédécesseurs!

«Les modestes travailleurs paient déjà trop cher pour ces étudiants privilégiés», clament certains populistes. C'est un manque de vision flagrant, car faciliter l'accès aux études est la voie royale pour ne plus confiner des générations de familles dans des classes économiques inférieures. De plus, il est une réalité incontestable: chaque enfant instruit contribuera plus tard à la rentabilité pour l'économie collective.

Depuis toujours, chaque nouvelle génération prend appui sur les précédentes. J'affirme que nous devons à notre tour soutenir adéquatement les coûts de l'instruction publique pour ceux et celles qui nous suivent, et non exiger leur contribution par anticipation. Utilisons d'autres solutions que la pression sur les enfants du pays ou l'asphyxie des gagne-petit. Un rééchelonnement des taxes et impôts permettrait de répondre aux attentes: ne surtaxons pas les faibles salariés; demandons une contribution modeste du côté des revenus modestes; haussons la barre pour les revenus élevés; réduisons les exemptions sur les actions et obligations.

Assumer collectivement

Après m'être imposé une «taxe personnelle» élevée pour l'instruction de mes propres enfants, je ne m'opposerais pas à ce que moi et tout autre privilégié ayons à payer des impôts supplémentaires destinés à favoriser l'accession au système d'éducation supérieure de chaque enfant volontaire du pays. C'est à nous, enfants de la Révolution tranquille et premiers bénéficiaires du passage du pays à l'ère moderne, de retarder la retraite de quelques années (et plus, si nécessaire) afin de compenser de telles hausses de taxes.

«Sacrifions» un brin de superflu, repoussons l'achat de biens non essentiels, promenons-nous ailleurs moins souvent, moins longtemps, moins loin. Dans un environnement nettement plus difficile, nos parents et grands-parents ont agi sans égoïsme. Agissons donc correctement à notre tour et assumons collectivement l'instruction de nos enfants, de façon à leur permettre de se dépasser et... de nous dépasser.

Je regrette de m'être montré sourd et aveugle il y a 40 ans; j'aurais dû militer pour l'instruction universitaire gratuite. Ainsi, les jeunes adultes actuels n'auraient pas à se mobiliser pour convaincre leurs aînés. Ces «on ne leur demande finalement que d'assumer une part des coûts égale à ce que nous avons payé nous-mêmes en notre temps» me sidèrent. À ce compte, réinstaurons les coupons de rationnement, remettons la strap de cuir à l'honneur et n'oublions surtout pas de renvoyer les femmes aux chaudrons!

J'appuie ma fille et ses semblables. J'avoue que je suis plus fier de leur conscience sociale que de la mienne à leur âge. La ferveur de ces jeunes offre une image de notre collectivité plus réjouissante que celle de pathétiques baby-boomers obnubilés par leur vigueur physique, leur pouvoir d'achat et leur confort nombriliste... plutôt que sensibles à la pérennité de ce pays qui s'affirme au fil des siècles, et non pas seulement depuis leur naissance.

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Benoit Corbeil - Montréal
19 commentaires
  • Lamonta - Inscrit 12 mars 2012 03 h 27

    Pas si clair et tranché que ça...

    Cher monsieur Corbeil,

    Globalement je suis d'accord avec vous: toute ma vie, j'ai agi en vue du bien commun, me suis engagé socialement et créé des entreprises ayant vraiment une dimension collective. Nous avons donc une même idée sur la valeur de l'éducation et sur le fait que personne ne devrait être privé d'un accès aux études supérieures pour des raisons financières.

    Mais j'ai aussi l'impression que la "croissance" des universités est liée au fait que les normes d'admission à l'université ont été diminuées progressivement et que trop d'étudiants y ont accès avec une préparation inadéquate, Sur le plan de la maîtrise de la langue française, ce n'est pas une impression, c'est un fait, inconcevable il y a quarante ans. Pour les autres disciplines, je ne sais pas, mais je sais que diminuer les normes d'accès à l'université ne fait pas augmenter la valeur d'un diplôme universitaire.

    Plusieurs interventions d'étudiants ont souligné que le débat actuel passe sous silence la logique comptable, affairiste et individualiste avec laquelle le gouvernement et les universités ont fait leurs propositions. C'est une critique parfaitement justifiée et on pourrait assez facilement illustrer ce fait, soit par la composition des conseils d'administration de certaines universités, soit par la logique des syndicats d'enseignants et les mécanismes de décision sur des programmes universitaires. C'est une dimension que vous ne mentionnez pas du tout.

    Le côté très positif du débat actuel , et je dois dire que son ampleur m'a surpris, est qu'on commence à discuter vraiment des questions de fond et qu'une bonne partie des interventions soulignent la nécessité absolue de considérer la dimension sociale et collective de l'institution universitaire plutôt que sa seule dimension individuelle.

    En terminant, en tant qu'ancien contestataire, je me souviens très bien que nous n'étions qu'une minorité. Prêter de grandes visions sociales

  • michel lebel - Inscrit 12 mars 2012 07 h 19

    Une fausse démocratisation!

    Vous écrivez, M.Corbeil, : "il faut rendre l'instruction supérieure accessble à tous de façon égalitaire". Aucune mention de mérite ou de capacité à suivre de telles études! Bref, c'est le droit quasi automatique à un diplôme universitaire! C'est ainsi que les diplômes ne voudront plus dire grand'chose, comme certains employeurs les considèrent de nos jours. On en arrive à la confusion des niveaux d'instruction. Beau résultat au nom de la gratuité et d'un faux égalitarisme! Ne confondons pas l'égalité des chances avec l'égalité de capacité ou de talent!

  • bourgeoisgentilhomme - Inscrit 12 mars 2012 08 h 32

    Alors,

    Vous devrez accepter que les gouvernements prélèvent sur votre future rente de plus lourds impôts. Vous n'avez qu'à voter Marois aux prochaines élections et vous obtiendrez, elle l'a promis, des allègements dans les frais de scolarité. Moi, je sais que je ne paierai pas plus car ma rente ne semble, de toute évidence, pas aussi élevée que la vôtre. Ca aussi Pauline nous promet que son petit peuple ne sera pas davantage taxé. Bonne chance avec vos impôts M. Corbeil. Ah! j'y pense, si votre fille travaillait au lieu de faire du piquetage cela lui permettrait de payer une juste part pour son instruction en plus de réduire les frais engagés pour aller piqueter. Et, il y a aussi le fait que papa doit bien faire assez d'argent pour donner un coup de pouce à sa petite fille chouchoutée. Moi, la nature a voulu que je n'aie pas d'enfants et j'ai payé toute ma vie pour les services que les autres consomment souvent sans gêne et souvent sans payer leur juste part. J'ai travaillé pour payer mes études, souvent 2 emplois. J'ai payé mes prêts étudiants. Maintenant, arrivé à la retraite, j'aspire à payer le moins possible pour les autres. Je considère que j'ai assez payé ( entre 42 et 48% en impôts du temps où je travaillais ). J'ai accumulé quelques reer et je veux profiter de ceux-ci pleinement sans m'en faire enlever davantage. En un mot, je ne veux pas payer pour ces étudiants.

  • Yvan Dutil - Inscrit 12 mars 2012 08 h 36

    L'autre logique commerciale

    Effectivement, il y a eu un nivellement considérable aux niveau des admissions. À mon humble avis, le pic de qualité des étudiants a été atteint vers 2000. Depuis, le niveau ne cesse de se dégrader. Certaines collègues dans le domaine des sciences se demandent combien de temps encore ils vont être en mesure d'enseigner leur matière tellement le retard des étudiants est important.

  • celljack - Inscrit 12 mars 2012 08 h 43

    Assumer collectivement = c'est gérer collectivement

    Je n'ai aucun problème à ce que l'argent de mes taxes serve à financer les universités, pour autant que celles-ci dépensent l'argent de manière que je, personnellement, trouve utile.

    Cet opinion est valide pour chaque individu, en fonction de ses priorités et de sa vision personnelle.

    Pourquoi ne pas démocratiser le financement des programmes universitaires? Pourquoi ne pas avoir une gestion ouverte et transparente des universités? Chaque citoyen pourrait ainsi voir par lui-même où va ses taxes, qu'est-ce qui coûte cher et à quels endroits il y a des manques.

    Je n'ai rien contre le fait d'assumer collectivement le financement des universités, pour autant qu'on puisse aussi assumer collectivement leur gestion.

    Moi donner l'argent de mes taxes à un recteur qui fait 10 fois mon salaire et qui a le droit de tout dépenser en confidentialité sans jamais rendre de compte au Public, je ne suis pas d'accord.