Grève étudiante - Individualisme contre sens de la communauté

Je suis étudiante en communication et «j'investis» dans notre futur. Je veux réussir dans la vie, j'ai un iPhone et je n'ai pas de dreadlocks.

«Déception», lisait-on dans le Quartier libre cette semaine car, «du côté des étudiants en communication de l'Université de Montréal (AECUM), [ils] ont voté contre la grève générale illimitée et refusent donc de se joindre au mouvement. Avec 181 personnes dans la salle, c'est un peu plus du quart des membres de l'association qui étaient présents à l'AG».

Eh bien, parlons-en de cette assemblée générale, car aujourd'hui, ce n'est pas la déception mais bien la honte que je partage en tant qu'étudiante en communication à l'Université de Montréal!

Une assemblée mal préparée, des arguments faibles autant dans le camp du pour que dans celui du contre, où on parle de cash sans parler de principes, ou on parle d'efficacité sans parler de symboles d'appui. Un vote de grève symbolique (de 10 jours!?) qui ne passe pas. Et pourquoi? Parce qu'en grosse majorité, on pense à son examen en mars, à son cours de thaï box et à son stage chez Cossette. Allô la communauté! Et il y a de quoi s'inquiéter. Rare. Voilà dévoilé un symptôme plus profond ici... Un symptôme inquiétant, relié directement à la hausse des droits de scolarité...

Si l'éducation est en train de changer, ce n'est pas juste à cause des programmes «rentables» favorisés, de la facture étudiante qui s'alourdit, de la gestion et du financement des universités qui se privatisent; c'est aussi... à cause des étudiants.

Les étudiants, la société de demain, comme on se plaît à le dire, ceux qui oeuvreront dans les communications comme mes collègues, qui obtiendront des postes de grande influence dans la stratosphère médiatique, ceux qui sont au courant de la force d'un mouvement de masse et qui travailleront chaque jour avec et pour le public: ce sont eux qui en grande majorité ont voté contre la grève, entre deux tweets sur leur iPhone, avec l'envie de régler le vote au plus vite, agités et stressés parce qu'ils venaient de manquer les 30 premières minutes de leurs cours...

Mentalité individualiste

Ne manquez surtout pas 30 minutes de relations de presse! Mais manquez votre seule chance de comprendre un enjeu beaucoup plus vaste. Manquez votre chance de comprendre ce qui se passera au Québec pour les 30 prochaines années et beaucoup plus... Manquez votre chance de laisser l'individu de côté pour comprendre le sens du mot collectivité...

Une mentalité individualiste qui va de pair avec la privatisation et la hausse. Une mentalité que parfois je me suis surprise à partager, étonnée, abasourdie de moi-même!

Les gens ne sont pas de mauvaises personnes, c'est une question de société. Quand on baigne dans une idéologie particulière, on finit par intégrer ses valeurs. Et puis justement, question société, le Québec, il va mal... Même dans la position en faveur de la grève, je trouve dommage de voir que parfois certains étudiants adhèrent au mouvement pour les mauvaises raisons. Encore une fois, on peine à saisir les véritables enjeux. On vote parce qu'on a peur de voir son propre bill augmenter. On pense à l'argent de sa tirelire alors que la question est loin d'être individuelle.

De l'endettement? Oui, moi, je suis endettée et je vais m'endetter encore plus l'an prochain avec la hausse. O.K. Mais encore? Comprenez, l'enjeu de l'éducation est extrêmement plus profond. Outre le fait qu'elle empêchera certaines personnes d'accéder à l'éducation, la montée des droits de scolarité dénote une tendance pernicieuse et invisible: celle du néolibéralisme.

Vous chialez contre Harper sans vous rendre compte que nous suivons présentement un courant général vers une même direction. La montée des droits de scolarité n'est pas distincte de ces changements, elle est ces changements! [...]

La grève n'est pas une partie de plaisir.

Ce n'est pas fait pour être agréable, c'est un moyen d'urgence pour la chose la plus précieuse que nous possédions: le savoir. Et le savoir et sa transmission ne s'achètent pas.

On «n'investit» pas dans son éducation comme on «n'investit» pas non plus dans son amoureux, mais on peut par ailleurs «s'investir» dans la communauté.

Et si la conclusion de l'AG de mardi dernier me fait honte, elle m'a en outre convaincue d'une chose: la nécessité d'agir, au plus vite. Je n'ai pas l'habitude d'écrire et de prendre position, mais j'estime que cette fois j'en avais le devoir.

***

Cybele Beaudoin - Étudiante en communication à l'Université de Montréal
18 commentaires
  • Jihad Nasr - Inscrit 18 février 2012 05 h 50

    Des libéraux!

    Ce sont probablement les mêmes qui ont comme idoles les personnages du scandale des commandites. Ils ont fort probablement voté pour le gouvernement Charest en 2007, qui venqait de gaspiller 700 millions de dollars versés par le fédéral pour des baisses d'impôt factices au lieu de les canaliser vers le système de l'éducation. Mais je ne dis pas que le PQ est meilleur!

  • Catherine Paquet - Abonnée 18 février 2012 07 h 59

    Un moment de réflexion

    Cybele Beaudoin réfléchit. Celà nous change de certains, même de plusieura autres étudiants et professeurs. Elle dit que le savoir ne s'achète pas. J'ajouterais qu'il ne se donne pas, non plus. L'effort individuel pour acquérir et diffuser le savoir, n'a rien à voir avec les frais de scolarité. La réussite collective et les responsabilités assumés dans la société n'ont rien à voir avec les cfrais de scolarité.
    En somme, ce que je veux dire et porter à la réflexion de Cybele Beaudoin et de ses collègues, c'est qu'il n'y a pas de réussite collective sans réussite individuelle.
    L'individualisme, dans ce sens là, est une nécessité. La sociét a besoin que chacun fasse sa part. Il ne peut pas y avoir de moment dans la vie ou les frais de scolarité son payés par la collectivité et les profits engrangés par les professionnels, issus de ce système gratuit, sont indivisuels.
    On favorise l'individuel ou le collectif...

  • Raynald Blais - Abonné 18 février 2012 08 h 02

    Cause vs contexte

    Mlle Beaudoin, je partage votre déception même si j’ai quitté les études depuis plus de trente ans. De militant étudiant à l’époque, je suis devenu militant syndical depuis peu après avoir (enfin) relativisé l’importance de la mentalité individualiste comme frein à l’avancement de mon syndicat.
    Ce que vous classez comme contexte (Une assemblée mal préparée) est la raison principale du vote négatif. Alors que ce que vous affirmer comme cause (mentalité individualiste) n’en est que le contexte. Cette inversion empêche vraisemblablement de résoudre le problème en épargnant les leaders et en condamnant les participants.
    Pour agir, l’homme doit mettre sa confiance en une organisation ou un leader. S’il n’atteint cet état, il est difficile de le blâmer d’agir isolément.
    Vous en ferez la preuve aussitôt que vous présenterez un objectif réaliste à vos pairs, si l’organisation permet l’émergence de leaders progressistes.
    En espérant que vous rejoindrez vos camarades grévistes d’ici peu.

  • tohi1938 - Inscrit 18 février 2012 08 h 43

    Réjouissez-vous plutôt!

    N'ayez pas honte de cette Assemblée, car elle représente sûrement le meilleur cours que vous n'aurez jamais en "communications".
    Certes, c'est difficile à prendre sur le coup, mais cela implique un certain nombre de vérités fondamentales pour qui souhaite "communiquer" efficacement, dont la préparation, les faits avant la croisade, la mesure de la compréhension du phénomène par l'auditoire, et le fait que jouer au martyr offensé en se basant sur sa propre situation ou sur des généralités n'est jamais très convaincant.
    Alors, nécessité d'agir, évidemment, mais solidement, et en future professionnelle de la "communication" à qui je souhaite un brillant avenir.

  • Bernard Dupuis - Abonné 18 février 2012 09 h 28

    L'éducation considérée comme une marchandise

    Il est frappant de constater que chaque fois que le psychodrame récurant concernant la hausse des frais de scolarité se produit, les tenants de ces hausses ont peu de raisons politiques justifiant ces hausses. Ils parlent surtout de raisons marchandes et mercantiles. Le ministre des Finances parle du prix exorbitant de l'université, de l'investissement considérable qu'elle exige de la part de l'État et des avantages financiers que représenteraient pour les individus les études universitaires.

    Certains pourraient me dire que M. Bachand parle tout de même de la part contributive des étudiants à l'effort collectif consacré à soutenir le financement universitaire. Mme Beauchamp parle d'augmentations «raisonnables» des frais pour les étudiants. Mais, les questions non marchandes ne vont pas plus loin.

    Toutefois, ni M Bachand, ni Mme Beauchamp ne répondent aux questions politiques soulevées par ce psychodrame. Quelles sont les conséquences de cette hausse des frais de scolarité pour l'avenir du Québec? Cette hausse permettra-t-elle de créer une société plus juste? Va-t-elle contribuer à réduire les écarts hiérarchiques, culturels et économiques dans la population québécoise? Cette hausse va-t-elle affecter davantage certains groupes de la société, comme les femmes monoparentales par exemple?

    Je pense que le gouvernement actuel, comme bien d'autres dans le passé, est incapable de répondre à de telles questions politiques, obnibulé qu'il est par la panique que soulèvent le sous-financement des universités.

    Il me semble que Mme Beaudoin a raison de dire que ce psychodrame soulève fondamentalement une question politique: celle du choix que nous devons faire entre le néolibéralisme et la social-démocratie. L'éducation universitaire n'est-elle qu'une marchandise dispendieuse ou un facteur essentiel relatif à l'avènement d'une société juste?

    Bernard Dupuis, Berthierville