Anglais intensif au primaire: appel à la mobilisation citoyenne

Tout d'abord, précisons quelques petites choses d'entrée de jeu. Croyons-nous qu'il soit souhaitable pour quiconque d'apprendre une seconde langue? Oui. Croyons-nous que cela puisse ouvrir des portes? Fort probablement. Faut-il favoriser un apprentissage intensif, voire immersif? Assurément. Souhaitons-nous que nos enfants atteignent un jour la maîtrise d'une langue seconde? De toute évidence. Nous leur souhaitons même d'en maîtriser une troisième!

Mais faut-il, pour autant, faire de l'apprentissage de l'anglais la priorité de notre système d'éducation, en y ajoutant 400 heures intensives en sixième année du primaire, au détriment des autres matières? À cela, nous répondons fermement: non. Non, parce qu'au-delà des questionnements légitimes quant à la manière de procéder à un tel chambardement, c'est à son principe même que nous nous opposons.

Parce qu'imposer une mesure d'une telle ampleur pour tous les enfants du Québec, c'est d'abord et avant tout envoyer un message non équivoque: sans anglais, au Québec, point de salut! Et si, par malheur, nos enfants ne devaient retenir qu'une chose de cette demi-année in English, ce serait ce message.

Instrumentaliser l'éducation

Mais au fait, pourquoi tant d'empressement à «bilinguiser» nos enfants? Comme société, sommes-nous réellement sur la bonne voie en misant ainsi toutes nos cartes sur l'anglais? Quel objectif véritable poursuivons-nous? Celui de l'épanouissement personnel de chacun de nos enfants, vraiment? De leur ouverture sur le monde? Ou n'est-ce pas plutôt ce souci de prospérité économique dont parle la ministre qui nous guide ici?

En répétant à satiété qu'il est impératif de parler anglais pour percer le marché du travail, nous cautionnons par le fait même son anglicisation. Nous contredisons les efforts qui ont été faits pour le franciser et nous abdiquons devant cette escalade qui pousse bon nombre d'employeurs à exiger l'anglais pour des postes qui souvent, dans les faits, ne le requièrent pas. En région, par exemple, combien d'emplois nécessitent véritablement la maîtrise de l'anglais? Et qu'en est-il dans ces petites municipalités qui peinent à retenir leurs jeunes citoyens? Est-ce là que ces futurs enfants bilingues pourront réinvestir leurs nouvelles compétences linguistiques?

Mais plus encore, dire que nous formons les enfants pour qu'ils deviennent la main-d'oeuvre de demain (et pour cela prioriser l'anglais de façon démesurée), c'est subordonner l'éducation aux principes économiques et sociaux d'un néolibéralisme sujet à caution. C'est instrumentaliser l'éducation pour que celle-ci forme non pas des humains libres de penser le monde, mais des citoyens se satisfaisant du cadre qu'on leur a prévu comme monde. C'est ainsi détourner l'éducation du sens profond qu'elle devrait avoir, faire de chaque enfant un être curieux et autonome ayant accès à la connaissance.

Une corde de plus à son arc

Faut-il rappeler que maîtriser sa langue maternelle, savoir compter, être en bonne santé physique et mentale, être en mesure de comprendre les contextes historique, culturel et politique de notre société sont des apprentissages fondamentaux qui, eux, sont d'ordre primaire? Quand un enfant n'acquiert pas la maîtrise de l'un de ces éléments, non seulement c'est son avenir qui est menacé mais c'est toute la société qui risque tôt ou tard d'en payer le prix.

L'apprentissage d'une langue seconde, malgré ce qu'on peut en tirer de positif, demeure, le mot le dit, d'ordre secondaire. Il s'agit là d'une corde de plus à l'arc de nos enfants, mais cette corde ne justifie pas qu'on mette en péril le reste de leurs apprentissages, voire leur identité. Car au même titre qu'elle n'a pas pour mandat de former des sportifs de haut niveau ou des Picasso en herbe, l'école québécoise n'a pas pour mission de bilinguiser tous les enfants. À plus forte raison lorsque cette mesure menace, pour plusieurs d'entre eux, l'atteinte d'objectifs pédagogiques de base.

Et lorsque certains prétendent que le fait d'amputer d'une demi-année le temps d'apprentissage des matières de base ne menace pas les enfants en difficulté, que ceux-ci pourraient même en retirer un sentiment de réussite, nous rétorquons: pourquoi alors ne pas permettre à ces mêmes enfants d'accéder, eux aussi, aux différents programmes à concentration sportive ou artistique qui leur sont actuellement refusés? Ne seraient-ils pas susceptibles de vivre là également de belles réussites?

Des priorités à revoir

Pour toutes ces raisons, nous appelons non seulement les parents, mais toute la société à se mobiliser contre cette mesure. Mesure qui s'ajoute, faut-il le rappeler, à l'introduction récente de l'anglais en première année. Nous croyons que le ministère de l'Éducation doit revoir ses priorités à la lumière de la mission première de l'école et réévaluer l'importance démesurée qu'il accorde, depuis quelques années, à l'apprentissage de l'anglais langue seconde.

Nos enfants ne sont pas que «main-d'oeuvre» en devenir. Ils sont les hommes, les femmes, les visionnaires de demain. C'est à eux que revient l'immense défi, certes, de faire rayonner notre société, mais également d'en préserver la spécificité, l'identité. Et pour cela, ces enfants ont, avant toutes choses, besoin de savoir qui ils sont et d'où ils viennent. Car avant d'aller vers le vaste monde, c'est d'abord leur milieu qu'ils doivent connaître, leur culture. Après, seulement après, il sera bénéfique, pour eux comme pour nous, qu'ils deviennent bilingues ou même polyglottes et qu'ils partent conquérir le monde.

Mobilisons-nous. Il en va de l'avenir de nos enfants, de la survie de leur langue et, par ricochet, de l'identité de toute notre société. Et l'identité d'une société, comme celle d'un enfant, ça ne peut pas ne pas être primaire, donc, fondamental.

***

Ont signé ce texte les parents suivants: Virginie Hébert, Valérie Jean, Ève Lavoie, Julie Quimper, Alain Martineau, Martine Fournier, Vincent Couture, Elen Garon, Claude St-Pierre, Alain Dion, Julie Roberg, Lucien Cimon, Véronique Fontaine, Sandra Vuaillat, Benoit Rochette, Rosalie Cyr, Jean-Claude Neault, Isabelle Bouillon, Éthel Gueret.
26 commentaires
  • JAMAIS UN QUeBEC PAYS - Inscrit 13 février 2012 01 h 43

    Et si?

    Et si on faisait comme dans les années 60, l'école de 8 am à 11:30 (récréation 15 minutes) puis 12:30hr à 16:30 (récréation 15 minutes) Cela donnerait 7 heures d'enseignement par jour. Et augmenter le nombre de jours dans le calendrier scolaire de 20 jours.Juste en coupant dans le nombre de congé et débuter un peut plutôt et utiliser les dernières journées, pas comme aujourd'hui ou les derniers jours se transforme en camp de vacance. On pourra alors tout faire EN PLUS on pourra en faire une grande partie en anglais.

    Aussi fait doubler un enfant, c'est pas mauvais.... c est drôlement mieux que de l'endicaper et retarder tout le groupe en forçant les promotion.

  • Marc-Antoine Daneau - Inscrit 13 février 2012 04 h 51

    Charest disait...

    En 1998, Charest disait « Peu importe ce que je ferai dans ma carrière politique, si je ne peux donner le Canada à mes enfants, j'aurai failli à la tâche. »

    Et c'est exactement ce qu'il fait, la culture ou même le coût d'opportunité d'apprendre une deuxième langue n'ont aucune importance, ce qu'il faut, ce qui est important pour ce gouvernement pro-colonial, c'est de dévelloper l'appartenance au Canada. Le reste, dont l'avenir du Québéc, n'a aucune importance.

    Réduction du budget de l'OQLF, réduction du budget à la françisation, favoriser les écoles passerelles anglophones, etc : le PLQ ne voit que son avenir dans une gros Nouveau-brunswick bilingual, il faut se rendre à l'évidence : un Québec français ne l'intéresse pas et il travaille visiblement contre.

  • Gilles Delisle - Abonné 13 février 2012 07 h 49

    Bravo à ces parents qui ont compris!

    Ces parents ont compris que cet espèce d'engouement malsain de l'anglais à tout prix, que l'on constate partout au Québec, depuis le règne de Charest et de sa bande, sans ministre de la langue. Cela nous a donné une Ville de Montréal qui s'en va à la dérive, de plus en plus anglaise, ou le francais n'est plus considéré nulle part ou presque. Le flot d'immigrants, à raison de 55000 arrivées annuellement, et qui encore, viennent grossir les parlants unilingues anglophones, favorise la disparition tranquille du Montréal francais. Ce cri d'alarme aurait dû naître à Montréal,mais il nous parvient des gens du Bic et de Rimouski. Bravo à ces parents du Bas-St-Laurent! Moi, je vous suis dans vos actions citoyennes.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 13 février 2012 08 h 27

    La réaction

    Pauvres enfants, obligés de faire l'apprentissage d'une autre langue, comme les milliers d'anglophones du pays qui subissent chaque matin, dans des écoles d'immersion française, l'implacable réalité moderne: réseauter au-delà de son clocher.
    Allez les enfants! Appelez le plus rapidement possible la lingua franca de notre époque, vous vous libérerez d'autant plus vite des prisons mentales du Québec nationaliste.

  • Stephanie L. - Inscrite 13 février 2012 08 h 35

    Un bien étrange sens des priorités!

    Apprends-on à danser avant de savoir marcher? Un enfant sur quatre vit dans la pauvreté à Montréal et arrive souvent à l'école le ventre vide. La qualité du français parlé et écrit chez les jeunes se dégrade sans cesse au point que des étudiants en enseignement du français à l'université peinent à réussir leur examens. Le taux de décrochage scolaire avant 20 ans est de 22,6 % chez les garçons et de 14,3 % chez les filles, un écart qui serait causé en grande partie par des lacunes en lecture (le taux d'analphabétisme chez les 16 à 65 ans atteint d'ailleurs 39% (en additionnant analphabètes fonctionnels et complets). Enfin, les jeunes boudent massivement le secteurs des sciences.

    Il est incroyable que l'on continue dans ces conditions à faire de l'anglais l'unique matière véritablement importante à l'école et à mentir aux jeunes en leur faisant croire que la maîtrise de cette langue leur ouvrira comme par ma magie toutes les portes du monde du travail, (sans oublier l'ouverture d'esprit supposément impossible à acquérir autrement) alors que les travaux scolaires illisibles sont suivis par des CV bourrés de fautes et qui ne seront pas retenus.

    Au Québec, il est primordial de remettre la maîtrise de la lecture et du français oral et écrit au centre de nos préoccupations. La maîtrise de la langue maternelle, surtout quant elle est aussi la langue officielle du peuple dont on fait partie intégrante, est à la base de l'apprentissage. C'est par là que les enfants acquièrent le goût de découvrir les autres matières. Le Québec ne peut pas se permettre de sacrifier l'avenir des jeunes francophones et allophones, surtout pour des raisons bassement idéologiques et électoralistes.