Suicide - Ma grande soeur, Diane, a mis fin à ses jours

L’auteure, derrière, en compagnie de sa sœur, dans une des rares photos que la famille possède de Diane et que Marquise a accepté de publier, parce que, explique-t-elle, c’est ce qu’elle voudrait encore pouvoir faire: la prendre dans ses bras.<br />
Photo: Marquise Lepage L’auteure, derrière, en compagnie de sa sœur, dans une des rares photos que la famille possède de Diane et que Marquise a accepté de publier, parce que, explique-t-elle, c’est ce qu’elle voudrait encore pouvoir faire: la prendre dans ses bras.

Il y a quelques jours, juste avant le début de la Semaine de prévention du suicide, une de mes sœurs décidait d'en finir! Ma sœur Diane, 57 ans, n'est plus. Elle était l'héroïne de mon enfance. Elle était brillante et talentueuse.

Très jeune, elle maîtrisait la langue de Shakespeare, écrivait de la poésie et s'inquiétait pour les droits civiques des Noirs. Elle apprenait tout avec une facilité déconcertante et brillait autant dans les matières scolaires que dans la sphère artistique.

D'ailleurs, dès qu'elle avait un peu d'argent, c'est dans des toiles et de la peinture à l'huile qu'elle investissait. Pendant un certain temps, je partageais la même chambre qu'elle et je me rappelle que c'est souvent avec l'odeur de dissolvant que je m'endormais ou me réveillais... J'adorais ça.

Pour moi, de six, sept ans sa cadette, elle était un modèle formidable. Je me souviens que j'essayais de copier les traits de ses dessins, j'aurais voulu dessiner et peindre avec la même habileté qu'elle. J'aurais aimé écrire avec la même élégance. J'espérais réussir aussi bien qu'elle à l'école. Bref, j'essayais de tout faire comme elle, ce qui parfois l'exaspérait, surtout lorsque j'utilisais sans sa permission ses pastels, ses outils de peintre ou... son rouge à lèvres.

Lorsqu'elle a arrêté de peindre, Diane m'a donné ses tubes de couleur et ses pinceaux. C'était il y a longtemps, j'étais honorée. J'aurais dû être triste à mourir parce que, par la suite, elle n'a plus jamais créé... Aujourd'hui, Diane, mon coeur est bien lourd, mais je te prête ma plume et je te donne mes mots.

La peur

Bien sûr, comme nous tous, j'aurais voulu faire beaucoup plus. Mais voilà, trop engoncés dans nos vies et pressurisés dans la course folle du quotidien, on ne sait plus comment parler aux personnes qui n'ont plus de voix pour crier ni même de larmes pour pleurer...

Ce n'est pas de l'indifférence, en fait, c'est presque pire: c'est la peur. Nous sommes terrifiés que ce qui leur arrive puisse fracasser nos bonheurs tranquilles... On a peur que ça puisse nous tomber dessus, nous aussi, comme une maladie contagieuse.

On a un peu raison de craindre: la tristesse, ça contamine toujours un peu et surtout, ça nous remet devant nos limites et trop souvent face à notre impuissance à aider et à comprendre. D'ailleurs, c'est une des dernières choses qu'elle a écrites avant de s'enlever la vie: «Je suis désolée, vous ne pouvez pas comprendre.»

C'est en grande partie vrai. On sait si peu de choses sur ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui souffre tellement d'exister que la mort se dessine comme l'unique solution à la fin de ses souffrances.

De nombreux spécialistes ont essayé de nommer et de cataloguer les divers dysfonctionnements du cerveau humain. Ces fameuses maladies «mentales» devenues plus honteuses que les MTS et dont on parle à voix basse pour que ça ne se sache pas: bipolarité, schizophrénie, borderline, trouble de la personnalité, dépression.

Peu importe l'étiquette ou le diagnostic que l'on peut mettre après les faits... Ce que personnellement, j'aimerais le plus comprendre, c'est comment une exceptionnelle et douée jeune femme ait pu devenir cette petite chose vacillante qui finit ses jours en s'excusant d'avoir existé!

Que s'est-il passé?

Pourquoi cette vie remplie de trous noirs alors que l'univers aurait pu être si lumineux pour elle? Pourquoi a-t-elle un jour jeté ses talents par la fenêtre? Pourquoi a-t-elle arrêté de peindre et de créer? D'espérer?

Qui blâmer? S'en prendre à l'hérédité? Au mauvais système de santé? À un destin prédestiné?

Diane avait peut-être une trop grande sensibilité ou avait tout simplement trop de talents pour grandir dans les années 50, où l'on demandait aux filles plus d'habiletés dans le maniement des électroménagers que dans celui des méninges... Particulièrement au Québec, où les femmes intellectuelles ou artistes sont encore aujourd'hui bien souvent regardées comme des objets de curiosité.

Elle, déjà il y a 45 ans, avait envie de s'exprimer et de créer et, comme plusieurs femmes de l'époque, elle était sans doute trop en avance sur son temps. Elle avait, j'en suis sûre, des poèmes à écrire, des choses à dire, des toiles blanches à dessiner et à peindre.

Personnellement, je serai toujours en deuil, non seulement d'une soeur, mais aussi de l'artiste qu'elle aurait pu devenir, de l'artiste qu'elle était déjà enfant. En fait, bien avant qu'elle le fasse elle-même — en se pendant entre deux cintres —, on lui avait demandé de laisser ses talents au vestiaire. Ensuite, c'est elle qui s'est mise dans la garde-robe... Mais, bien avant qu'elle meure, on l'avait éteinte...

Que se passe-t-il?

Moi qui ai encore la chance de pouvoir écrire et pleurer. Moi qui ai perdu cinq personnes que j'aimais depuis deux ans, dont trois par suicide, je me demande ce qui se passe avec nous! Pourquoi la vie est-elle devenue aussi insupportable pour tellement de gens? J'ai l'impression qu'ils sont nombreux à se sentir prisonniers d'un manège étourdissant qui tourne sans arrêt. Alors, quand on n'en peut plus, la seule option pour que le mal de coeur cesse serait de se lancer par-dessus bord.

Nous devons prendre le temps de descendre de la grande roue et d'aider ceux et celles qui ont du mal à le faire. Il faut chérir et prendre un soin jaloux des coeurs d'enfants et d'artistes qui nous entourent. Chérissez et nourrissez le vôtre tout comme celui des autres. Faites-le pour vous en premier, ça fera du bien au monde entier. Il a tellement besoin de beauté et de poésie, notre pauvre monde!

Lâche pas!

Je voudrais ajouter une note plus personnelle. Diane, qui n'a jamais eu trois sous d'économies, était pourtant d'une grande générosité. Et, depuis quelques années, elle m'envoyait, pour l'organisme dont je m'occupe, Réalisatrices équitables, de modestes dons avec ces mots d'encouragement: «Lâche pas!»

Elle trouvait important que le regard et l'imaginaire des femmes aient leur juste place. Ce qui malheureusement, encore ici, encore en 2012, n'est pas toujours le cas! Tu vois Diane, malgré la peine, je ne lâche pas et je garde un oeil sur tes trois belles grandes filles.

***

Marquise Lepage, cinéaste
19 commentaires
  • Umm Ayoub - Inscrite 8 février 2012 02 h 40

    Toutes mes sympaties


    Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies.

    L'art n'a pas sauvé votre sœur des ténèbres qui ont envahis son âme. L'art ne sauve pas. Combien d'artistes se sont suicidés? Peut-être même que le taux de suicide chez les artistes est encore plus élevé que chez les autres gens...

    Personnellement, la seule bouée de secours que se sais être fiable au milieu d'une tempête au cœur de l'océan en pleine nuit noire, lorsque les eaux sont déchaînés, c'est Dieu, l'Unique.

    Tout le reste sombre, aussi beau et aussi puissant puisse-t-il apparaître, comme le vaisseaux d'or d'Émile Nelligan.

    C'était un grand Vaisseau taillé dans l'or massif:
    Ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues;
    La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues,
    S'étalait à sa proue, au soleil excessif.

    Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
    Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène,
    Et le naufrage horrible inclina sa carène
    Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

    Ce fut un Vaisseau d'Or, dont les flancs diaphanes
    Révélaient des trésors que les marins profanes,
    Dégout, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

    Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
    Qu'est devenu mon cœur, navire déserté?
    Hélas! Il a sombré dans l'abîme du Rêve!.

  • Catherine Paquet - Abonnée 8 février 2012 07 h 08

    À Suzanne Chabot

    Si Dieu n'était pas un homme, comme on nous le dépeint depuis qu'il n'est plus le Veau d'Or, les femmes auraient peut-être moins de mal à s'identifier à la vie et au monde...

  • Umm Ayoub - Inscrite 8 février 2012 07 h 34

    L'anse qui ne peut se briser


    Dieu n'est pas un homme. Dieu est au dessus des genres. Il est notre Créateur. Il n'a pas engendré et Il n'a pas été engendré. Il est Celui dont tout dépend et qui ne dépend de personne. Rien n'est égal à Lui, et rien ne Lui ressemble.

    C'est la position de l'islam.

    Celui qui s'accroche à Lui et qui Lui accorde toute sa confiance dans les moments de détresse ne sombrera pas dans les eaux troubles du désespoir et atteindra le rivage sain et sauf : " Quiconque croit en Dieu saisit l'anse la plus solide, qui ne peut se briser. Dieu est Audient et Omniscient."(Sourate 2 – Verset 256).

    C'est un message d'espoir pour tous ceux qui souffrent.

  • Fabien Nadeau - Abonné 8 février 2012 07 h 46

    Condoléances

    Je participe à votre douleur, Madame Lepage. Mon jeune frère nous a quittés de la même manière, il y a quelques années. Trois de mes élèves ne se sont pas présentées en classe, le lundi matin... On ne s'en remet pas.

    Chaque nouvelle d'un suicide vient raviver la douleur incompréhensible et irrépressible.

    Comme je disais à mes autres élèves à l'époque et comme votre soeur le disait si simplement, lâchons pas...

  • France Marcotte - Inscrite 8 février 2012 07 h 47

    Une autre histoire du Québec

    L'écrira-t-on un jour (aura-t-on le temps de l'écrire) cette autre version de l'histoire du Québec que Marquise laisse entrevoir, celle de ces talents morts-nés, celle de ces femmes emmurées vivantes?

    Et cette peur qu'on a de celui qui souffre, qui fait le vide autour de lui comme un pestiféré qu'on laisserait mourir, littéralement.

    Les dira-t-on les mots durs qui décrivent une réalité dure à regarder?

    Hier, en visite dans un village chargé d'histoire tout près d'ici le long du fleuve, je lisais des bribes du passé parsemés sur la promenade au bord de l'eau. Ce riche passé était de toute évidence le fleuron, l'âge d'or de ce joli village. De très bons navigateurs y étaient nés, c'était une plaque tournante de commerce maritime, on y avait longtemps construit des navires...
    Était, avait..Mais plus aucun bateau dans les parages, plus aucun marin et les descendants se bercent dans les maisons.
    Quelle est l'histoire actuelle de ce village? Son présent ressemble à tous les autres, il n'a plus rien de particulier, voilà sa réalité. Un dépanneur du coin, des commerces qui ne durent pas, des gens qui travaillent ailleurs.

    Quelque chose cherche à uniformiser les gens et les choses et semble y parvenir.