Rencontre à Toronto - La question du Québec et la prochaine génération

Le déferlement de la vague orange sur le Québec lors de l'élection fédérale de mai 2011 est-il venu sonner le glas de la question nationale et poser les bases d'une nouvelle façon de penser la politique au pays? Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère où les débats entre la gauche et la droite prendront le dessus sur les revendications identitaires?

En d'autres termes, le Canada imaginé par les penseurs progressistes du début des années 1960 est-il en voie de prendre l'avant-scène alors que les intellectuels occupant les pages de Canadian Forum, Cité Libre, Parti Pris cherchaient à penser le pays sur des bases de liberté et de justice sociale?

Au même moment, d'autres penseurs progressistes souhaitaient aller plus loin en exigeant tout d'abord que ces principes de liberté et de justice sociale soient eux-mêmes fondés sur une quête d'égalité entre les nations cohabitant au sein de la fédération canadienne. La revue Maintenant était un outil intéressant pour faire rayonner ces idées, mais c'est surtout à travers les commissions d'enquête que les revendications cherchant à instaurer une plus grande égalité entre les nations se sont fait sentir: la commission Laurendeau-Dunton (1963-1968), la commission Pepin-Robarts (1977-1979), la commission Erasmus-Dussault (1993-1995).

Un demi-siècle de débats

Pendant plus d'un demi-siècle, les Québécois de toutes allégeances se sont engagés dans les débats de société au Canada. Fallait-il une fédération plus équitable et plus accueillante aux revendications identitaires? Fallait-il une fédération plus décentralisée et ainsi plus à même de répondre aux attentes des citoyens des diverses régions? Fallait-il une fédération plus centralisée permettant de se mesurer aux États concurrents en misant sur le protectionnisme économique?

Le Québec n'a jamais été en reste dans ces débats. Pensons au rôle exercé par le gouvernement du Québec dans la consolidation d'une économie plus dirigiste au Canada à compter des années 1960. Pensons au rôle de meneur joué par le Québec dans le cadre des revendications constitutionnelles et de l'affirmation nationale pour l'ensemble des publics canadiens. Il en va de même avec le rôle déterminant de l'électorat québécois au moment de l'élection fédérale de 1988 menant à l'établissement d'une politique de libre-échange au Canada.

Au lendemain des échecs de Meech et de Charlottetown, initiatives qui avaient été lancées pour corriger l'erreur historique du rapatriement de 1982, les Québécois ne semblaient avoir d'autre avenue que celle de tenir un deuxième référendum. Or, avec l'échec de son deuxième référendum en octobre 1995, le Québec demeure une entité politique à la recherche d'idéaux porteurs lui permettant de trouver de nouveaux ancrages dans la fédération.

Une mobilisation à venir?

Aujourd'hui, avec la position attentiste des libéraux provinciaux, le désarroi au sein des forces souverainistes à Québec et la débandade du Bloc québécois à Ottawa de même que devant le peu d'intérêt pour la question du Québec au sein des diverses formations politiques dans la capitale fédérale et les capitales provinciales, force est de se demander si les conditions ne sont pas en train de se mettre en place en vue d'une nouvelle mobilisation des acteurs politiques face à ce qui peut sembler être un manque d'intérêt flagrant à l'égard des attentes du Québec dans plusieurs domaines (politique linguistique, communications, culture, marchés financiers, assainissement des pratiques politiques, péréquation, etc.).

La question du Québec se pose avec une urgence renouvelée à la veille des élections qui devront avoir lieu au cours des prochains mois au Québec. Les Québécois pourront-ils se satisfaire uniquement de la nouveauté des partis politiques (NPD à Ottawa; la Coalition pour l'avenir du Québec à Québec) bien longtemps? Neuf mois après le raz de marée néodémocrate au Québec, il faut bien constater que le Québec est plus absent que jamais des priorités de ce parti et des chantiers lancés par le parti gouvernemental à Ottawa.

Le Canada de demain


Au cours des dernières années, nous avons été témoins de grands bouleversements à l'échelle de la planète: ratées du capitalisme, levée de boucliers dans les pays arabes, montée du mouvement des indignés, recrudescence du chômage dans les pays occidentaux, tensions identitaires et montée de la droite en Europe.

Le Canada n'est pas en reste et il a subi les contrecoups de ces phénomènes internationaux, ce qui a fait en sorte que la question nationale du Québec ait pu sembler perdre de sa pertinence pour de nombreux acteurs politiques et sociaux. Aujourd'hui, cependant, avec l'annonce de la tenue d'un référendum sur l'avenir de l'Écosse au sein du Royaume-Uni, le Canada ne gagnerait-il pas à prendre au sérieux la question du Québec plutôt que de continuer à l'ignorer?

Conscients de toutes ces difficultés, nous croyons le temps venu pour la prochaine génération d'épauler ceux qui se sont investis dans les débats de société des dernières décennies en faisant faire de nouveaux pas aux Québécois et aux Canadiens dans les domaines de la citoyenneté, de l'affirmation identitaire, de la conquête des marchés internationaux et de la reconnaissance des peuples.

Comment le Canada de demain devra-t-il être imaginé? S'agira-t-il d'une fédération ouverte aux différentes cultures fondatrices et sensibles aux besoins variables des différentes régions? S'agira-t-il d'une fédération plus autoritaire laissant de moins en moins de place à la délibération et à l'habilitation des communautés? Il importe de trouver des réponses satisfaisantes à ces questions au cours des mois qui viennent afin de parvenir à donner à tous des chances égales de se réaliser.

C'est dans cet esprit que nous souhaitons relancer une conversation canadienne dont une étape marquante se concrétise aujourd'hui à Toronto par la tenue d'une conférence, organisée à l'initiative de la School of Public Policy & Governance de l'Université de Toronto en partenariat avec le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP) et la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l'UQAM.

Cet événement rassemblera des acteurs rompus aux questions constitutionnelles, économiques, internationales et juridiques (dont Bernard Landry, David Peterson, Louise Arbour, Brian Tobin, Patrick Monahan, Daniel Turp) ainsi des membres de la génération montante (dont Ian Brodie, Martha Hall Findlay, Michael Byers, Alexandre Cloutier, Eugénie Brouillet, Irvin Studin, Luc Turgeon, François Tanguay-Renaud, Douglas Sanderson). Pour en savoir davantage sur cet événement, on peut consulter le site suivant: http://quebecquestionconference.ca

***

Alain-G. Gagnon - Professeur, Département de science politique, Université du Québec à Montréal

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15 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 7 février 2012 08 h 12

    Why?

    «Why are you so different from us?» - Traduction: «Pourquoi suis-je moi-même?»

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 7 février 2012 08 h 18

    Le temps des désespérances

    Pendant que le Canada évolue, le Québec ne pense plus, ancré dans ses vieilles lubies. À Toronto, les nouvelles idées s'exprimeront sans doute en anglais.

  • Notsag - Inscrit 7 février 2012 09 h 28

    Belle convergence avec les intérêts du PLC

    Pour reprendre pied au Québec, c'est exactement le genre d'initiative que le PLC affectionne. J'ai l'impression que M. Rae n'est pas très loin derrière, sinon, dans les coulisses de la conférence.

    Dans un autre ordre d'idée, je me demande bien ce que M. Landry fait la-dedans. Ce n'est pas vraiment à lui de contribuer au mieux fonctionnement du fédéralisme canadien. C'est à M. Charest, ou à un de ses ministres, que revient la tâche de défendre cette cause.

  • Jean Lapointe - Abonné 7 février 2012 10 h 23

    Si ça les amuse


    Ils peuvent toujours discuter entre eux si ça les amuse, mais je doute fort qu'il en sorte quelque chose de nouveau.

    Il me semble qu'au Québec nous sommes déjà nombreux à savoir ce que nous voulons et il est peu probable qu'on nous fasse changer d'idée.

    La soif de liberté ce n'est pas quelque chose qui se démode.

    Je me demande ce que des souverainistes comme Bernard Landry vont aller faire là. Ils savent très bien ce qu'il pense et ce qu'il veut.

    Ce n'est pas en leur parlant en anglais qu'ils vont changer d'idée.

    Depuis 40 ans, ils n'ont pas fait beaucoup de progrès au niveau des idées. Il est peu probable que ça change tout d'un coup.

    C'est à nous de les mettre devant une situation de fait qu'ils ne pourront plus refuser.

  • Solange Bolduc - Inscrite 7 février 2012 10 h 23

    Je cours après le vide (1)

    Merci pour votre article synthèse , M. Gagnon. Et vous écrivez:

    "Neuf mois après le raz de marée néodémocrate au Québec, il faut bien constater que le Québec est plus absent que jamais des priorités de ce parti et des chantiers lancés par le parti gouvernemental à Ottawa."

    C'est si vrai qu'aussitôt la "tuile " tombée sur la tête de M. Duceppe, le parti néodémocratique s'efforça d'enfoncer le clou dans la plaie des Québécois qui avaient, et ont encore du respect pour lui, prétextant par là même défendre les règles de la Chambre. Ils n'ont même pas eu la sensibilité de penser que la débandade du bloc à leur profit pouvait être liée au besoin fondamental de changement chez les Québécois, ce que représentait superficiellement M. Layton, malgré ses bonnes intentions, et son intégrité. Celui-ci avait su parler au coeur des Québécois (un peu à la René Lévesque). Mais faire de la politique autrement, comme il le souhaitait, aurait été quasiment impossible avec en tête un gouvernement conservateur majoritaire, et surtout un Harper.