La réplique › Économie - L'absence d'un mot

Monsieur le Ministre Bachand,
Dans le cadre de vos consultations prébudgétaires qui viennent tout juste de se terminer pour l'exercice 2012-2013, je vous écris pour vous demander d'introduire le mot «inégalités» dans la documentation du prochain budget. Je le fais dans une lettre ouverte en considérant qu'il s'agit d'une demande d'intérêt public.

J'ai eu la curiosité de compter combien de fois les mots «produit intérieur brut» (PIB) et «inégalités» apparaissaient dans l'épaisse documentation produite par votre ministère lors des trois derniers budgets. Pour votre gouverne, voici les résultats: PIB, 819 fois; inégalités, 0 fois. Il faut donc carrément parler de l'absence d'un mot. Pourquoi l'introduire? L'explication passe par une histoire de paquebot.

Tous les ans depuis 1998, j'ai eu l'occasion d'analyser attentivement le budget du Québec dans sa globalité ainsi que sous l'angle de la pauvreté et des inégalités. Ces analyses, publiées par le Collectif pour un Québec sans pauvreté, ont ceci de particulier qu'elles sont réalisées à partir de boussoles conçues avec des personnes en situation de pauvreté et d'une méthode d'analyse validée avec des fonctionnaires du ministère des Finances à l'occasion d'un dialogue «entre cennes noires et milliards». À l'époque, ces fonctionnaires nous disaient qu'il faut au moins dix ans pour infléchir la route d'un paquebot comme les finances publiques du Québec. Encore faut-il le vouloir et disposer des instruments qui le permettent.

L'insensibilité du PIB aux inégalités

En 1998 comme aujourd'hui, l'indicateur principal du ministère était le PIB, compris comme un indicateur de création de richesse. Or, il y a une vie économique en dehors du PIB. Elle appelle à en corriger les lectures par d'autres instruments.

La mise en tension que je vous propose avec le mot «inégalités» découle quant à elle du second principe de la proposition de loi citoyenne mise de l'avant en 2000 pour jeter les bases d'un Québec sans pauvreté. Ce principe veut que l'amélioration des revenus et des conditions de vie du cinquième le plus pauvre de la population passe avant celle du cinquième le plus riche. S'il était appliqué, même modérément, à la politique budgétaire du Québec pendant une dizaine d'années, il pourrait suffire à infléchir la route du paquebot vers une société sans pauvreté, plus riche de tout son monde, tout en étant plus attentive à la qualité de vie de sa classe moyenne. Celle-ci deviendrait alors le lieu de rendez-vous d'une plus grande égalité.

Tendances inégalitaires

Depuis 1998 — à l'exception, partielle, du budget Séguin de 2004-2005 —, tous les budgets du Québec ont eu la tendance inverse: baisses d'impôts et autres mesures favorables aux plus riches, restrictions et coupes ajoutant des embûches aux plus pauvres et, depuis quelques années, nouvelles pressions précarisant la classe moyenne à plus faible revenu.

Chaque fois, on a justifié ces budgets aux tendances inégalitaires en se référant au tableau de bord du tout-au-PIB: croissance économique (PIB d'une année sur l'autre), productivité (PIB/heure rémunérée) et autres ratios (dépenses publiques/PIB, dette publique/PIB). Loin de conduire à raisonner autrement, la récente crise économique a servi d'alibi, sous le couvert d'une action publique compensatoire générant des déficits, à des mesures encore plus inégalitaires. La nouvelle contribution santé est un pur non-sens dans un pacte social et fiscal qui se tient.

Les constats ainsi faits d'année en année sont maintenant confirmés par les études et opinions d'experts reconnus: qu'il s'agisse du cinquième, du dixième, du centième ou du millième le plus riche, la richesse pécuniaire s'est concentrée à leur avantage et les politiques budgétaires y ont contribué, à la faveur d'une tendance planétaire.

Utilisé seul, le PIB sert cette concentration. Il n'est pas véritablement un indicateur de création ou de production de richesse, mais bien un indicateur comptable de transactions financières telles qu'elles se traduisent dans les comptes économiques d'une société. Il peut servir à suivre l'évolution de la production marchande, mais il n'indique rien de la dimension constructive ou destructive de l'activité économique. Et il est totalement insensible aux inégalités.

Une richesse collective à instrumenter

Vous conviendrez qu'une société qui construit de la richesse collective avec une préoccupation de plus grande égalité sera plus solide à long terme pour traverser le XXIe siècle qu'une société axée sur le PIB qui laisse la richesse se concentrer vers ses plus riches. En augmentant les contraintes pour le reste de sa population, la seconde risquera de fortes turbulences.

Sinon, vous croirez sûrement le rapport 2011 de l'OCDE sur les inégalités, qui vous fournit même une rosette d'indicateurs (on voudrait bien les chiffres pour le Québec!), et le forum de Davos qui en souligne les risques cette année au nom de la stricte efficacité économique. C'est sans compter l'incontournable The Spirit Level, de Wilkinson et Pickett. Ou le récent rapport du Directeur de santé publique de Montréal qui montre les effets cumulés sur la santé collective des privations infligées aux plus pauvres, notamment les personnes seules. Il indique clairement une voie: améliorer leurs revenus et leur permettre de couvrir leurs besoins essentiels dans les standards obligés de leur société.

Des correctifs à imposer

La Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale et la Loi sur le développement durable votées au cours des années 2000 vous donnent des horizons intéressants pour aligner le paquebot. Ces lois, et l'expertise citoyenne qui les a rendues possibles, vous invitent à considérer l'action publique en tenant compte des dimensions sociale et environnementale de la richesse. Alors, ajusterez-vous le tableau de bord du paquebot pour inclure les instruments dont nous avons besoin pour corriger les lectures rendues par les instruments actuels? Et prendrez-vous les décisions qui s'imposent pour opérer le virage avant l'impasse?

D'ici là, j'invite les journalistes et analystes du prochain budget à faire le même calcul que moi: combien de fois, cette année, le mot «PIB»? Combien de fois le mot «inégalités»?

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Vivian Labrie - Chercheuse autonome et porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté de 1998 à 2006

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