Le fin mot de l'histoire: «Dieu vengera notre mort» -- Jacques de Molay

L'histoire, la grande, retient souvent quelques phrases qui traversent le temps mais dont le contexte s'efface des mémoires. Le Devoir publie, tous les lundis de l'été, des textes qui rappellent où, quand, comment, pourquoi des paroles qui deviendront célèbres ont été prononcées.

Au début du IVe siècle, les pèlerinages sont déjà nombreux vers cette Terre sainte si chère aux chrétiens. Jérusalem ne cesse d'attirer les pèlerins qui se recueillent en grand nombre sur l'emplacement du Golgotha et sur le tombeau du Christ.

Mais au cours des siècles suivants, les musulmans s'emparent des Lieux saints. Diverses ententes entre musulmans et chrétiens permettent toutefois aux pèlerins de continuer à parcourir ces longues routes qui mènent à Jérusalem. Mais, les invasions turques, vers le milieu du XIe siècle, rendent désormais pratiquement impossible tout pèlerinage.

En 1095, le pape Urbain II appelle alors les chrétiens à la reconquête de Jérusalem et à la libération du tombeau du Christ. C'est le début des Croisades. Le souhait du pape se réalise quatre ans plus tard, lorsque, le 15 juillet 1099, les croisés s'emparent de la Ville sainte après un siège de quarante jours. Mais si les croisés tiennent Jérusalem, il n'en est pas de même pour la plupart des chemins qui y mènent. Toujours sous contrôle musulman, ces routes demeurent dangereuses pour les voyageurs chrétiens.

Ainsi, en 1118, Hugues de Payns, un chevalier champenois pieux et valeureux, fonde avec quelques compagnons un ordre de moines-soldats afin d'assurer la défense des pèlerins. Ils prennent le nom de «Pauvres chevaliers du Christ». Leurs services étant dès le départ fort appréciés, le roi de Jérusalem, Baudoin II, leur cède, bientôt, l'emplacement de l'ancien Temple de Salomon. Les membres de l'ordre adoptent alors le nom de «Chevaliers du Temple» ou plus simplement Templiers.

Au cours des deux siècles que durent les Croisades, ces soldats du Christ, en plus de fournir une aide constante aux pèlerins, participent à de nombreuses batailles. Mais avec les années et parallèlement au combat qu'ils mènent en Terre sainte, les Templiers s'enrichissent énormément. Comme Cluny et Cîteaux avant eux et les ordres mendiants après, les ordres militaires, particulièrement les Templiers, connaissent l'engouement des fidèles et reçoivent ainsi de nombreuses donations. Par exemple, de grandes familles seigneuriales pourront léguer des domaines entiers avec tous les revenus qui leurs sont rattachés. La grande renommée de courage et de droiture qui sera pendant longtemps celle des Templiers fera en sorte de multiplier ces donations.

Tant que les Croisades se poursuivent et que les richesses du Temple sont utilisées à la protection des pèlerins et à la défense du Saint-Sépulcre, personne ne proteste d'autant plus que les Templiers paient de leur vie ces responsabilités envers les Lieux saints. Mais l'opinion change après la perte définitive de la Terre sainte. De retour en Europe, ils ne sont bientôt plus perçus que comme de riches propriétaires qui, de surcroît, sont exempts de nombreuses taxes que le peuple, lui, doit payer. Cette baisse de popularité ne suffit toutefois pas à justifier le sort tragique qui les attend. Les motivations du roi de France pèsent assurément beaucoup plus lourd.

Les motifs qui pousse Philippe le Bel à faire arrêter tous les Templiers de son royaume ne sont pas clairs. Craint-il la présence d'une armée dévouée au pape sur son territoire; envie-t-il la richesse du Temple, lui qui est toujours en quête de revenus; croit-il vraiment aux calomnies colportées contre les Templiers; veut-il, en s'attaquant à une institution qui relève directement du pape, tenter de démontrer à ce dernier que dans son royaume le roi de France est le maître.

Quelle que soit la raison, le 13 octobre 1307 tous les Templiers de France sont arrêtés. Ils sont accusés, entre autres, de renier Jésus-Christ et de cracher sur un crucifix lors de la cérémonie au cours de laquelle les nouveaux membres sont reçus. Sous la torture, la plupart des accusés admettent tout ce que leurs bourreaux veulent leur faire avouer. Ces aveux et la pression exercée par le roi et son entourage incitent finalement le pape Clément V à abolir l'ordre. Il ne reste plus qu'à faire comparaître ses dignitaires.

Le 18 mars 1314, sur le parvis de Notre-Dame de Paris, Jacques de Molay, Hugues de Pairaud, Geoffroy de Charnay et Geoffroy de Gonneville sont condamnés à la prison à vie. Mais retrouvant leur courage, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay se lèvent aussitôt. Devant la foule stupéfaite, le maître proteste hautement et solennellement de leur innocence. L'ordre est saint et la règle du Temple est sainte, juste et catholique. Toutes les calomnies et les fautes qui leur sont imputées sont fausses. Ils n'ont commis qu'un seul crime, celui de se livrer à de faux témoignages dans l'espoir de sauver leur vie. Les deux dignitaires, pour être revenus sur leurs aveux, sont immédiatement condamnés à mort.

Le soir même, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay montent sur le bûcher. Alors que les flammes les entourent, Jacques de Molay prononce ces paroles qui sont aussi ses dernières: «Dieu vengera notre mort.» Moins d'un an plus tard, le pape Clément V et le roi de France Philippe IV le Bel, tous deux responsables à leur façon de la fin du Temple, meurent à leur tour.

Il est possible, bien que fort peu probable, que Jacques de Molay, certain de l'injustice de cette condamnation et confiant en la justice de Dieu, ait prononcé, voyant la mort venir, ces quelques mots demeurés dans la mémoire des siècles.

Par contre, une chose est sûre, ces deux disparitions ont bouleversé la population, d'autant plus que les ultimes protestations et la mort courageuse de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay l'avaient beaucoup émue.

À partir de cette réalité, il est tentant de conclure que les contemporains virent dans ces deux morts le signe de la vengeance de Dieu contre ceux qui avaient injustement fait périr ses dignes serviteurs.

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