La réplique › La science en anglais - Une langue commune pour se comprendre

Notes au tableau d’un scientifique pour appuyer sa présentation lors d’un colloque international. «Quel que soit le lieu de la conférence, quand il s’agit d’une conférence internationale où les francophones forment une minorité, en compagnie de minorités, pour que la rencontre ait un sens, il faut se comprendre. Et pour se comprendre, il faut une langue commune. Aujourd’hui, c’est l’anglais», fait valoir le professeur Emery Prud’homme.
Photo: Agence France-Presse (photo) Spencer Platt Notes au tableau d’un scientifique pour appuyer sa présentation lors d’un colloque international. «Quel que soit le lieu de la conférence, quand il s’agit d’une conférence internationale où les francophones forment une minorité, en compagnie de minorités, pour que la rencontre ait un sens, il faut se comprendre. Et pour se comprendre, il faut une langue commune. Aujourd’hui, c’est l’anglais», fait valoir le professeur Emery Prud’homme.
Si on se reporte aux années 1970, dans des disciplines comme la chimie, la physique et le génie, il y avait encore un certain nombre de colloques au Québec et en France où une partie des présentations étaient faites en français (celles, évidemment, provenant de chercheurs de ces deux pays); les chercheurs étrangers présentaient, sauf exception, en anglais. De la même façon, une partie des publications de ces mêmes chercheurs étaient encore écrites en français, mais probablement moins de 10 %, même si elles étaient beaucoup moins citées que celles écrites en anglais.

Puis, rapidement, au cours des années 1980, l'anglais s'est imposé sur toute la planète, non seulement dans les colloques, mais aussi dans les publications. Ainsi, plusieurs périodiques qui acceptaient des articles en français ont cessé de le faire. Par exemple, dans mon domaine, le périodique Die Makromoleculare Chemie, d'origine allemande, qui publiait nombre d'articles en français et en allemand, a cessé de le faire. Sans faire d'enquête approfondie, je peux affirmer qu'au moins 95 % — et vraisemblablement 99 % — des articles scientifiques publiés par des chercheurs québécois en chimie, en physique et en génie, travaillant dans des établissements francophones, le sont en anglais. C'est pareil en France et en Belgique wallonne.

En anglais

Dans les colloques, conférences et symposiums, s'il va de soi qu'une conférence prononcée par un chercheur québécois dans un forum international à Los Angeles ou à Kyoto soit en anglais, elle sera également en anglais, sauf exception, au Québec, en France et en Belgique wallonne. Quel que soit le lieu de la conférence, quand il s'agit d'une conférence internationale où les francophones forment une minorité, en compagnie de minorités allemande, italienne, espagnole, portugaise, japonaise, chinoise, coréenne, etc., pour que la rencontre ait un sens, pour pouvoir travailler ensemble, il faut se comprendre. Et pour se comprendre, il faut une langue commune. Aujourd'hui, c'est l'anglais. Autrefois, c'était le latin. Demain, ce sera peut-être le chinois.

Mais tous les colloques ne sont pas internationaux. Il y a aussi des colloques canadiens, qui se tiennent régulièrement au Québec ou, en France, des colloques nationaux. En France, on entend de moins en moins de français dans ces colloques scientifiques. Au Québec, un grand nombre de ces colloques sont parrainés par un organisme canadien soi-disant bilingue comme le CIGRE (Conseil international des grands réseaux électriques) dont nous parle Le Devoir. Ces organismes n'ont souvent de français que le nom et, conséquemment, leur site Web ne comporte pas toujours de version en français; quand il y en a une, si on s'y promène, on finit par tomber sur une section non traduite ou, pire, écrite dans un français approximatif.

L'Acfas

Dans les colloques scientifiques «canadiens» tenus au Québec, les scientifiques francophones du Québec font généralement leurs interventions en anglais et, quand le français est accepté, ils le font devant une salle à moitié vide. Deux remarques s'imposent ici. D'abord, même dans un colloque «canadien» tenu au Québec, il y a une proportion — 10, 20 ou 30 % suivant les cas — de chercheurs étrangers non francophones (en plus, évidemment, des Canadiens anglais majoritaires). Ensuite, une exception: le colloque de l'Acfas (Association francophone pour le savoir), qui réunit des francophones. Il est d'ailleurs assez déplorable que les chercheurs des universités McGill et Concordia s'y présentent rarement dans les domaines de la chimie, de la physique et du génie sauf, à l'occasion, un chercheur d'origine francophone.

Pour revenir à l'article du Devoir du 20 janvier, la situation décrite par les organisateurs est celle qui prévaut généralement. Dans un deuxième article du Devoir, paru le lendemain, on annonce que «les chercheurs de l'IREQ devront livrer leurs communications scientifiques en français, que ce soit oralement ou par écrit», une réponse politique à la manchette de la journée précédente. Je suis franchement désolé pour ces chercheurs qui se retrouvent soumis à des pressions politiques, avec un résultat qui n'a rien à voir avec la réalité scientifique internationale.

On nous annonce aussi qu'«Hydro-Québec accordera une commandite à CIGRE-Canada afin que les organisateurs assurent la traduction simultanée de tous les échanges dans les deux langues». C'est très vertueux. Je suis prêt à parier que ces mêmes chercheurs ont présenté la majorité de leurs travaux en anglais dans des colloques scientifiques ayant lieu au Québec au cours des 10, 15 ou 20 dernières années, sauf à l'Acfas... et qu'ils continueront à le faire à l'avenir, sauf s'il y a une manchette dans les journaux et une intervention politique.

L'émotion dans le débat

De façon plus globale, j'ai pu constater à plusieurs reprises que le débat sur l'utilisation de l'anglais en sciences devient rapidement émotif. Une des raisons à cela est la confusion entre deux choses: la présence de l'anglais au Canada — sphère politique — et la domination de l'anglais en sciences — sphère scientifique. Autant je ne puis accepter qu'un ministre, un député ou un fonctionnaire m'adresse la parole en anglais dans le cadre de ses fonctions, autant je ne peux qu'espérer que le professeur coréen que je rencontre en Corée, au Québec ou en Europe s'exprime en anglais et non pas en coréen! Je suppose que les états d'âme que certains Québécois entretiennent quant à l'utilisation de l'anglais en sciences au Québec proviennent, en grande partie, de la confusion entre les sphères politique et scientifique.

À mon avis, la question de l'utilisation de l'anglais en sciences dans les colloques scientifiques, même au Québec, est réglée depuis plusieurs années, les scientifiques ayant de facto choisi l'anglais. La problématique actuelle se situe ailleurs. J'ai observé au cours des années une tendance des jeunes professeurs des universités francophones québécoises à écrire leurs demandes de subvention en anglais. Cela a d'abord débuté avec les subventions de groupe parce qu'un ou plusieurs membres de l'équipe ne s'exprimaient pas en français. Puis, cela a dérivé vers les demandes de subventions individuelles, celles présentées, par exemple, au Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada, situation qu'on justifie du fait que les dossiers sont évalués par des experts internationaux qui, souvent, ne lisent pas le français.

Plus récemment, j'observe que certaines demandes au Fonds québécois sur la nature et les technologies, écrites par des francophones oeuvrant dans des universités québécoises, sont rédigées en anglais. Cette situation est plus problématique qu'une conférence prononcée en anglais puisque cette dernière doit servir à amorcer un échange, une discussion avec les auditeurs, y compris ceux qui n'entendent pas le français, alors que la demande de subvention s'adresse seulement à quelques personnes.

Protester au bon moment


De façon générale, il faut se demander où situer la ligne de démarcation sur la question de l'utilisation de l'anglais en sciences. Plusieurs de ma génération ont régulièrement protesté et, dans certains cas, continuent à le faire auprès des organismes professionnels canadiens dont la correspondance, le mensuel, le site Web et le personnel sont souvent unilingues anglophones. Les jeunes professeurs francophones sont-ils sensibles à ces questions?

Dans ce contexte, la question ultime est celle de notre capacité future à discuter de science en français: serons-nous encore capables de le faire dans 20 ans? Même si, à mon avis, pour échanger nos résultats et nos méthodes, nous devons utiliser la langue internationale commune dans nos conférences et articles scientifiques, il faut conserver des tribunes où le français est dynamiquement utilisé. Sinon, dans quelques années, nos cours devront être donnés en anglais ou en charabia, c'est-à-dire dans un mélange de français et d'anglais.

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Robert Emery Prud'homme - Professeur de chimie à l'Université de Montréal

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