Itinérance et santé mentale - En souvenir de mon frère

C'est avec beaucoup d'émotion que je réagis à l'article de Jocelyn Ann Campbell, de la Ville de Montréal, publié dans Le Devoir mercredi, concernant les itinérants souffrant de problèmes de santé mentale. Ces personnes se retrouvent démunies, dans la rue, sans aide ni ressources. Elles sombrent tristement dans l'indifférence jusqu'à ce qu'on leur accorde enfin un moment de gloire, soit celui d'annoncer leur mort tragique par des forces de l'ordre la plupart du temps impuissantes et mal préparées pour faire face aux comportements parfois violents de personnes souffrant de problèmes graves de santé mentale.

Je l'avoue. Je me sens moi aussi impuissante par rapport à ces drames et particulièrement par le fait que j'ai moi-même vécu en 2009 le décès de mon jeune frère dans les mêmes circonstances que Farshad Mohammadi, décédé récemment sous les balles des policiers, à Montréal.

Le parcours de mon frère

Mon frère avait 34 ans. Il avait été soigné dans un centre psychiatrique à Montréal pendant quelques mois et il s'était enfui. Nous avions appris par la suite qu'il était devenu itinérant dans la région de Montréal. La famille a demandé une injonction de la Cour afin qu'il soit recueilli par la police et examiné par un psychiatre pour être traité à nouveau pour ses problèmes de santé mentale. Le spécialiste qui a examiné mon frère l'a gardé en observation durant quatre heures et l'a laissé repartir librement. Et cela, malgré le fait qu'il détenait son dossier médical expliquant ses graves antécédents psychiatriques, et sachant très bien qu'il était itinérant et n'avait donc aucune adresse de résidence.

La famille n'a plus eu aucune nouvelle de lui pendant presque un an, et puis nous avons reçu un appel d'un enquêteur de l'Ontario nous avisant de sa mort. Mon frère a été tué par des policiers de Toronto, car il s'est retrouvé dans le stationnement d'un cinéma, avec en sa possession une arme. Les policiers ont tiré 14 balles sur mon frère pour réaliser, par la suite, que l'arme qu'il détenait était fausse.

Qui est coupable?

Lorsque nous perdons quelqu'un qu'on aime dans de pareilles circonstances, notre première réaction est de chercher les coupables. En ce qui concerne mon frère, dois-je blâmer le psychiatre qui l'a libéré? Ou bien encore les policiers qui l'ont tué? Ou bien peut-être nous, sa famille, qui nous sommes sentis impuissants envers la maladie mentale dont souffrait notre frère, ne sachant pas comment lui apporter une aide?

L'incompréhension de la maladie mentale et le manque de ressources pour aider ces personnes ainsi que leur famille font en sorte que nous nous sentons nous aussi, membres de la société, démunis devant cette problématique. Nous ne pouvons qu'espérer que le gouvernement mette en place des budgets et programmes pour former des unités spécialisées pour ce type d'interventions envers ces personnes itinérantes atteintes de maladie mentale.

Des programmes devraient également être envisagés pour la formation d'équipes de travail qui assureraient la continuité dans les services pour accompagner, aider et guider ces personnes vers des ressources en ce qui a trait aux soins médicaux, l'hébergement, l'aide financière, juridique, etc.

Donner au suivant

Je tiens à terminer mes commentaires sur un message d'espoir pour toutes les personnes vivant cette problématique, ainsi que leur famille et leurs amis. Je suis moi-même atteinte de maladie mentale et j'ai bien cru, dans le creux de la maladie, que je ne me rétablirais jamais de la détresse dans laquelle j'étais ensevelie. Le décès de mon frère n'a pas été vain, car par amour pour lui, je suis allée chercher de l'aide pour me sortir de ce gouffre. Et aujourd'hui, je travaille comme pair aidant pour une association d'entraide en santé mentale.

Je n'ai malheureusement pas pu aider mon frère, mais aujourd'hui il m'est permis de donner au suivant en aidant et accompagnant mes pairs en leur transmettant, par mon vécu, un espoir de rétablissement et qui sait, peut-être de guérison.

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Louise Daniel - West Brome
3 commentaires
  • Chantal_Mino - Inscrite 20 janvier 2012 06 h 09

    Merci Mme Daniel pour votre partage généreux et de votre exemple ! Bonne continuité !

    Je crois que l'itinérance est l'affaire de tout citoyen,ne serait-ce que le don d'un regard direct d'amour et d'un sourire de considération qui sera peut-être cette étincelle gardant l'espoir à ces personnes en besoin qu'ils valent l'effort de s'en sortir et que cela est possible dans notre belle société. C'est à nous tous,citoyens en bonne santé,de leur en donner la motivation,et ce,par notre considération en tant qu'être humain avant tout.

    Effectivement,il apparaît que notre société,sous l'emblème des droits et libertés,ce qui est normal,donne le droit à certaines personnes de se suicider à petits feux.Il faudrait peut-être regarder les causes de leurs souffrances et de leur laisser-aller afin de les aider concrètement à y remédier plutôt que de vouloir les forcer à faire soigner ce qui ne leur appartient peut-être pas,mais appartient plutôt à notre société rendue malade et indifférente à la souffrance de leurs concitoyens.

    La relation de confiance avec un même intervenant ou une même équipe d'intervenants,la continuité de l'intervention,même en cas d'urgence,et le développement du potentiel de la personne en misant sur ses forces pour travailler ses limites au lieu de faire à sa place,seraient certainement des facteurs de protection pour ces personnes. Ceci est prouvé par plusieurs études depuis longtemps,mais malheureusement non compris et non appliqué par une majorité de nos gestionnaires d'$$$$$$$ imbus de leur pouvoir et de leur image plus que des bons services à donner aux citoyens. Une réelle imputabilité de nos gestionnaires et de certains employés irresponsables et aucunement motivés par la fonction même de leur emploi, mais uniquement par le salaire reçu et le prestige de l'emploi, et qui abusent allègrement de leur pouvoir afin de se protéger pourrait certainement changé la donne? Plusieurs facteurs favorisant la réussite d'interventions ont été écrits,mais ne sont jamais suivis.

  • Denis Paquette - Abonné 20 janvier 2012 07 h 46

    Merci et bon courage

    Nous avons désintitutionnalisé, mais nous avons oublié qu’il peut y avoir rechute.
    Le mieux que l’on a trouvé c’est de laisser les policiers s’occuper de cet aspect, qui ont le réflexe de régler ce problème par les armes selon le vieil adage qui dit : que lorsque l’on veut tuer un chien l’on dit qu’il a la lèpre.
    Le pire comme société est de croire que ce sera jamais nous, mais qu'est ce que nous en savons.
    Qui peut jurer aujourd'hui comme demain, qu'il n'en serons jamais victime

  • Jacques Thibault - Inscrit 20 janvier 2012 21 h 39

    merci Mme Daniel

    Merci beaucoup de votre lettre et de votre lueur d'espoir. Notre société manque trop de ce genre de témoignage.