Deux ans après le séisme - Haïti entre dépendance et reconstruction

Déjà, lors du premier anniversaire du séisme haïtien, la communauté internationale dénonçait les risques de voir les camps de sinistrés devenir permanents. Aujourd’hui, deux ans après le sinistre, on recense encore plus de 500 000 personnes réparties dans 626 camps sur le territoire haïtien.<br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Déjà, lors du premier anniversaire du séisme haïtien, la communauté internationale dénonçait les risques de voir les camps de sinistrés devenir permanents. Aujourd’hui, deux ans après le sinistre, on recense encore plus de 500 000 personnes réparties dans 626 camps sur le territoire haïtien.

Au moment d'écrire ces lignes, les évaluations du Bureau de coordination humanitaire des Nations unies (OCHA) estiment à plus de 500 000 les personnes déplacées réparties dans 626 camps sur le territoire haïtien. Deux ans après le séisme, ces chiffres sont faramineux compte tenu des efforts et de l'argent investis dans la construction d'abris transitoires et dans des programmes de restauration des quartiers du gouvernement Martelly. Le phénomène des camps — et leur pérennité — trouve son explication non seulement avec les populations qu'ils hébergent, mais aussi dans la façon dont la communauté humanitaire répond à leurs besoins, et qui tend parfois à en prolonger l'existence.

En effet, les ONG sont devenues les prestataires de services essentiels que les autorités haïtiennes ne pouvaient — ou ne souhaitaient — pas fournir. On retrouve dans les camps de déplacés une population issue des quartiers populaires de Port-au-Prince et Léogâne qui n'avait peu ou pas d'accès aux services de base avant la catastrophe: les camps révèlent l'existence d'une population jusqu'alors invisible aux yeux de l'État. Philippe Bécoulet, représentant des ONG internationales à la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), soulignait en avril que les autorités haïtiennes avaient laissé ces personnes déplacées aux mains de la communauté internationale, piégeant ainsi les ONG dans les camps, d'autant plus que les autorités locales sont dépassées dans ce type d'intervention, où l'efficacité, l'organisation et la technologie des pays ultramodernes sont pratiquement impossibles à concurrencer. Ainsi, inévitablement, ces populations sont peu enclines à quitter ces lieux d'accès aux services.

Économie locale affectée

Les distributions gratuites ajoutent à ces difficultés, car elles accentuent la dépendance à l'aide humanitaire en décourageant et, ce faisant en détruisant, les activités génératrices de revenus des vendeurs ambulants, du secteur privé et de l'État. Ainsi en va-t-il par exemple de l'approvisionnement gratuit en eau dans les camps pendant près de deux ans suivant le séisme; la situation a d'ailleurs mené l'agence gouvernementale de l'eau et de l'assainissement (DINEPA) à demander la fin de cette pratique à partir du 30 novembre 2011. De fait, ces distributions nuisent à l'économie locale autour des camps puisque les petits commerçants d'eau ne peuvent pas rivaliser. Or dans le contexte d'éclosion du choléra, il faut se questionner sur certaines pratiques d'urgence dans le cas de crises récurrentes comme celui d'Haïti.

Toutefois, la pérennité des camps et la lenteur de la reconstruction ne se réduisent pas à ces explications. Les ONG qui oeuvrent dans le domaine des abris transitoires sont confrontées à la complexité (voire à l'absence) de cadastre, à la difficulté d'identifier les «plus vulnérables» qui bénéficieront de leur appui dans un contexte où tout le monde est une victime, ainsi qu'à la démultiplication des documents officiels concernant les mêmes propriétés. Sans compter que le relogement des personnes déplacées nécessite une négociation individuelle avec chaque propriétaire, avocat et bénéficiaire.

Comment sortir de l'urgence

Le manque de coordination aura été un des éléments les plus souvent mentionnés pour expliquer les lacunes de la réponse humanitaire. Loin d'être une crise oubliée, le séisme en Haïti semble être victime de l'«effet CNN». La présence de milliers d'acteurs humanitaires, gouvernementaux, communautaires et religieux (on parle ici de 10 000 ONG qui ont permis d'affubler Haïti de l'épithète «république des ONG») témoigne du fait que le nombre d'intervenants n'est pas gage d'une meilleure réponse aux urgences.

Les guerres de drapeaux entre agences humanitaires ont certes fait place à une coordination menée par l'OCHA, mais en faisant péniblement participer les autorités et acteurs nationaux haïtiens. Peu après le séisme, des évaluations critiquaient leur exclusion dans l'organisation de la réponse: les rencontres de coordination se déroulaient en anglais, dans des lieux peu accessibles aux acteurs haïtiens, et recourraient à un jargon technique hermétique pour les acteurs locaux.

Pourtant, il serait malvenu de blâmer la seule communauté humanitaire pour ces écueils. La faiblesse des institutions locales et les pertes humaines pendant le séisme ont également contribué à complexifier la collaboration entre nationaux et internationaux. Ainsi, près d'un an et demi après le séisme, les acteurs haïtiens avaient peu intégré ces espaces, faisant de la transition pour sortir de l'urgence un défi énorme. Une situation qui tend à accentuer le rôle des acteurs internationaux dans une prérogative essentielle de l'État haïtien: la coordination des affaires humanitaires.

Soigner sans prévenir

Malgré un consensus apparent dans la communauté humanitaire sur la nécessité de renforcer les capacités locales et de redonner le flambeau aux autorités correspondantes le plus rapidement possible, les relations de partenariats tangibles avec des organisations haïtiennes sont soit rares, soit utilitaires.

Si plusieurs ONG travaillent en partenariat avec d'autres acteurs internationaux avec lesquels elles partagent une culture organisationnelle et des capacités équivalentes ou complémentaires, trop peu s'engagent avec les autorités ou la société civile. Bon nombre d'ONG ont tardé avant de planifier une stratégie de transition pour leur programme d'urgence. Certaines, installées depuis plus d'un an, commençaient à peine à tisser des liens avec des organisations haïtiennes au printemps dernier, et ces initiatives reflétaient davantage un désir de trouver des partenaires en vue d'un manque de fonds qu'un effort authentique en vue d'accompagner adéquatement une société civile fragilisée par le séisme.

Outre certaines exceptions, notamment le modèle du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui s'appuie toujours sur les sociétés nationales de la Croix-Rouge, ainsi que certaines organisations de développement présentes en Haïti depuis plusieurs années, de nombreuses ONG internationales humanitaires arrivées après le séisme opèrent malheureusement encore en vase clos, altérant d'autant les espoirs d'une reconstruction rapide et durable.

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Au printemps dernier, l'auteure a mené sur le terrain une série d'entrevues auprès d'une trentaine d'acteurs humanitaires, gouvernementaux et communautaires en Haïti.

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Andréanne Martel - Coordonnatrice et chercheuse à l'Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM