Indignés - Le mouvement couve encore

Les occupations ont cessé ou elles sont devenues carrément symboliques. Les manifestations se poursuivent et elles sont réprimées dans le sang et la violence. Les médias ont fait le bilan de l'année qui s'est terminée et un prestigieux magazine a même désigné l'Indigné comme la personnalité de l'année.

Malaise. Les nombreuses analyses me laissent à la fois songeur et dubitatif. J'en ai surtout contre cette manie qu'ont les médias de vouloir tout formater et je m'indigne de leur propension à poser un regard sur les gens et les événements qui reste marqué par la superficialité. On effleure le sujet, mais on se permet malgré tout de se lancer dans une sorte de post-mortem du mouvement qui en banalise plusieurs aspects.

D'abord, au sujet des raisons qui ont permis au mouvement de s'étendre à la planète toute entière. Les origines sont définies avec justesse, même si elles ne font que souligner les aspects les plus spectaculaires de l'indignation. La vague de fond qui a balayé la planète s'est gonflée dans des pays corrompus et répressifs. Pays qui, selon certains critères, trônaient parfois au palmarès des économies émergentes et prospères. Les éléments déclencheurs les plus sensationnalistes (le suicide d'un jeune désespéré) suffisent-ils à déclencher les soulèvements populaires? S'il en était ainsi, le chaos régnerait dans de nombreuses régions. L'utilisation des réseaux sociaux y est bien pour quelque chose, mais je suis avant tout scandalisé par l'engouement manifesté par les médias en général. Pourquoi l'information devrait-elle servir de véhicule promotionnel et publicitaire? On se garde une petite gêne!

Ras-le-bol

Personnellement, je considère que les raisons de s'indigner sont à ce point nombreuses que j'aurais peine à les énumérer sans craindre d'en omettre quelques-unes. Il en va de même avec le nombre de personnes en droit et en position de s'indigner; elles sont innombrables et insaisissables. La rage, la colère, la rancoeur, la révolte sont désormais présentes dans la plupart des sociétés. Elles sont la plupart du temps endiguées par la peur, le cynisme et l'individualisme, mais elles n'attendent que le moment propice pour éclater au grand jour. Je me dois d'ailleurs de saluer le pacifisme et le courage des tous ces gens qui sont descendus dans la rue pour exprimer leur ras-le-bol.

Mon bilan à moi n'a rien de reluisant, car il s'attarde surtout aux réactions des pouvoirs politiques et financiers. En Occident, cette crise a été gérée en utilisant les méthodes éprouvées du monde merveilleux des relations publiques. Les politiciens ont fait preuve d'une certaine sympathie envers ces indignés; certains acteurs de la finance et de l'économie ont dit comprendre, eux aussi! Les belles déclarations de principe ont fait écran au mépris et à l'inertie. C'est assez simple: on fait la sourde oreille, on adopte le profil bas dans les hautes sphères du pouvoir et de la richesse. C'est tellement simple, on laisse le temps passer et les choses aller. Tôt ou tard, le mouvement va s'essouffler, il va être démantelé et il va se retrouver dans les bilans de fin d'année sans influer négativement sur celui des entreprises.

Discours contaminés

Ma réalité n'est pas faite de ces espoirs de changement pointés par ce soulèvement, elle est celle des pays et des populations qui sont à la merci des marchés et de leur cruauté ou sous la botte des dictateurs et des militaires. Ma réalité est celle de ces jeunes hommes et de ces jeunes femmes privés d'avenir, de ces nations dépouillées d'une économie susceptible de leur offrir salaire et dignité. Elle est contaminée par ces beaux discours sur les vertus de la mondialisation et les prouesses des réseaux sociaux. Un parti pris pour une idéologie et des entreprises qui sont, rappelons-le, en tête de peloton dans la course aux profits.

Ma réalité est celle de la classe politique qui n'en finit plus de s'enfoncer dans la mauvaise foi et la cacophonie sans parvenir à cacher sa duplicité, son incompétence et ses incapacités. Je crois sincèrement que certaines choses ont changé dans la conscience d'un grand nombre de citoyens et que le mouvement est toujours vivant. Mais force est de constater que, pour l'essentiel des nombreuses raisons que l'on a de s'indigner, c'est business as usual!

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Jean Riopel - Montréal

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