Projet de loi 21 - Médicaliser l'école: le risque existe bel et bien

L’identification du «trouble mental» chez les élèves ouvrira un vaste marché privé de l’évaluation médicalisée, qui mettra le réseau scolaire à la remorque d’une redéfinition des besoins de l’enfant.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Franck Fife L’identification du «trouble mental» chez les élèves ouvrira un vaste marché privé de l’évaluation médicalisée, qui mettra le réseau scolaire à la remorque d’une redéfinition des besoins de l’enfant.

Des débats techniques ennuyeux peuvent dissimuler de graves choix de société. Depuis 2002, l'Office des professions du Québec pilote par à-coups le difficile dossier de la réforme des «actes professionnels» dans le secteur de la santé. L'enjeu est de taille: déterminer qui fait quoi en santé. Quel rôle, quels pouvoirs pour les médecins, les infirmières, les psychologues, etc., avec tout ce que cela comporte de complexité et de luttes corporatistes. Malgré les obstacles, l'Office s'en tire plutôt bien... jusqu'ici. Ces jours-ci, il s'attire le mécontentement d'une vaste coalition d'acteurs de l'éducation, qui refusent que l'on étende aux enfants du milieu scolaire les manières de faire de la santé. Pourquoi?

L'Assemblée nationale a adopté en 2009 le projet de loi 21, qui constitue la dernière tranche de cette vaste réforme et doit réguler le partage des tâches dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines. Pour être pleinement mise en oeuvre, cette loi attend la parution d'un guide d'interprétation, dont une version quasi finale circule sous le manteau depuis peu. Or, ce guide prévoit que les troubles d'apprentissage des enfants d'âge scolaire seront considérés comme des «troubles mentaux» et que, à ce titre, leur évaluation passera des mains du monde scolaire à celles de professionnels qui, comme les psychologues, avaient la chance d'être conviés à des tables de négociation consacrées à la santé.

Contrairement à ce qu'ont récemment suggéré l'Office des professions et l'Ordre des psychologues, qui met tout son poids dans la bataille, ce glissement des problèmes scolaires vers la santé est une rupture importante, et elle ne va pas de soi. Cette rupture fait bel et bien craindre une médicalisation de l'école et de ses élèves, ainsi qu'une privatisation partielle menant à une perte de contrôle de l'évaluation des besoins des enfants.

Marché privé ouvert


Réserver l'évaluation des élèves à des thérapeutes de la santé, sous le label de «trouble mental» et dans le cadre d'une loi sur la santé mentale, accélérera la tendance à la médicalisation de l'enfance. «Médicaliser» signifie interpréter de plus en plus de problèmes, de plus en plus de cas, comme une maladie, d'origine individuelle et dont la solution passe par l'étiquetage et la thérapie; cela signifie aussi négliger toute autre interprétation du problème, pédagogique ou socioéconomique. Le guide de l'Office promeut d'ailleurs l'emploi d'un outil psychiatrique de classification, le DSM, jusqu'ici peu utilisé en matière scolaire au Québec, mais dont l'effet «médicalisant» est déjà largement documenté.

Le guide se félicite aussi de voir se multiplier les acteurs de la santé aptes à étiqueter les enfants pour devenir la «voie d'accès» aux services scolaires. Il est pourtant rare que des ordres professionnels applaudissent à une multiplication brutale et tous azimuts des praticiens autorisés, comme si c'était un gage de qualité. Dans les faits, l'autorité d'étiqueter les élèves reviendra souvent à des thérapeutes, notamment en cabinet privé, qui ont peu à voir avec l'école et dont les visées, toujours honorables, ne sont pas pédagogiques.

Désormais accessible à des milliers de nouveaux thérapeutes, l'identification du «trouble mental» chez les élèves ouvrira un vaste marché privé de l'évaluation médicalisée, qui mettra le réseau scolaire à la remorque d'une redéfinition des besoins de l'enfant dont les principaux exclus seront les intervenants éducatifs eux-mêmes. Ce n'est pas pour rien que la coalition des mécontents ne regroupe pas seulement des orthopédagogues, mais aussi les représentants des enseignants, des parents et des employeurs de l'éducation.

Rôle des écoles

Enfin, diverses études, portant sur des clientèles variées, montrent qu'en rendant des thérapeutes solidaires d'une catégorie médicalisante large (comme le «trouble mental»), on les incite à étendre les contours de cette catégorie pour y englober toujours plus de cas. Cette tendance, compatible avec l'éthique et les bonnes intentions, vient du fait que les thérapeutes considèrent de leur devoir (et conforme à leur intérêt objectif) d'appliquer l'étiquette à tous les cas «zone grise», reculant peu à peu les frontières de la catégorie.

Un outil comme le DSM favorise ce glissement qui, à terme, entraîne l'explosion de clientèles infantiles toujours plus vastes et hétérogènes, mais qu'un langage médicalisant doit caser dans un moule toujours plus restreint. Personne, y compris les enfants et leurs parents, ne gagnera à voir le réseau scolaire devenir le spectateur passif de telles transformations. La réforme des champs de compétences professionnelles de la santé ne doit pas servir de prétexte pour libérer les forces aveugles d'une médicalisation et d'une privatisation de l'évaluation des besoins, tout en privant les écoles de leur capacité d'agir.

Le rôle des lois professionnelles au Québec est le contrôle de qualité: les membres d'ordres professionnels, comme l'Ordre des psychologues, obtiennent certains privilèges en échange de vérifications qui certifient la qualité de leur pratique. Ce gage de qualité, qui donne leur légitimité aux ordres professionnels, est important, mais sa portée réelle est limitée. Il ne donne pas aux ordres l'autorité de déterminer seuls et en tout temps l'expertise appropriée pour un problème précis, surtout si cela implique des choix de société qui débordent leurs compétences.

L'Office des professions a toujours mené à bien son mandat d'établir des cadres juridiques qui favorisent les meilleures pratiques dans les métiers représentés à sa table, et c'est pourquoi le Québec dispose aujourd'hui d'un système professionnel de bonne tenue. L'ampleur de la réforme actuelle des professions de santé force toutefois les pouvoirs publics à se préoccuper aussi de leurs conséquences sur le contenu réel de la pratique, sur ses impacts sociaux et sur ce que les professions régulées doivent à la délibération démocratique. On peut espérer que l'Office saura s'adapter à ce nouveau défi et relancer les discussions nécessaires entre tous les acteurs concernés, sans provoquer de crise politique.

***

Julien Prud'homme - Historien des professions de santé, professeur associé au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie de l'UQAM

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11 commentaires
  • Chantal_Mino - Inscrite 12 décembre 2011 07 h 51

    Quand tout intervenant scolaire non formé se permet de poser des diagnostics sur les élèves et de les répandre à tous vents, il est pressent que la Loi 21 soit mise en vigueur

    Bravo à l'Office des professions du Québec et à tous les ordres professionnels qui ont participé et développé cette Loi 21 qu'il presse de mettre en vigueur!

    Je ne crois pas qu'on médicalise l'école, on l'améliore plutôt en lui donnant davantage d'importance et de balise dans le développement chez l'enfant, dans l'impact sur le futur de la personne et de notre société. Il est plus que temps que cela se fasse pour la protection et l'avenir de nos enfants, de leurs parents et le support à tous nos enseignants dévoués qui ne peuvent être des spécialistes dans tout et qui ont besoin de support et d'aide professionnels spécifiques à différents moments au cours d'une année scolaire. Tout comme les professionnels ne peuvent prétendre tout savoir et sont complémentaires les uns des autres selon leur formation, leurs compétences et leurs expériences.

    Il est temps que les diagnostics véhiculés dans les corridors des écoles sur plusieurs enfants et qui créent l'effet Pygmalion par plusieurs enseignants qui sont naturellement influencés par l'effet de halo, et ce, sans aucun respect de la confidentialité, cesse sur-le-champ, et que les plans d'intervention (PI) soit chapeautés par un professionnel formé et faisant parti d'un Ordre professionnel au lieu de l'enseignant de l'élève ou du directeur d'école à formation d'enseignant.

    L'école est déjà médicalisée depuis longtemps. Faites une émission là-dessus et vous verrez que nombre de parents se sont faits dire des diagnostics tels que TDAH. TDA, Dysphasie, dyslexie, autiste, etc. et de donner de la médication à leur enfant (sinon ...), et ce, par l'enseignant de leur enfant et/ou la direction. Cet état de fait est inadmissible et doit cesser, car cela compromet le développement de plusieurs de nos enfants du Québec. Premièrement, par ce que les enseignants ne sont pas formés à cet effet et que les services de garde des écoles commencent à faire de même (sinon ...).

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 12 décembre 2011 09 h 43

    Expérience

    J'aimerais faire partager mon expérience vécu puisque j'ai une fille qui dans sa jeunesse à eu à souffrir de cette anomalie qu'est la dyslexie. Comme tout les jeunes souffrant de ce comportement dans les années soixante nous devons comprendre qu'il n'existait aucun service pour venir en aide à ces jeunes. Avec un examen effectué par un psychologue de l’hôpital Ste-Justine j'ai eu la tâche de m'occuper moi-même de son éducation. Heureusement a ce moment j'étais commissaire d'école et j'ai pu m'assurer que ma fille soit gardée dans les écoles à titre d'auditeur-libre. Sans à avoir doubler les niveaux scolaire elle a gravie les niveaux sans à avoir à subir les examens. Ce qui lui a permis de vivre avec des enfants de son age. Aujourd'hui elle a cinquante ans et vous seriez surpris de son développement et de ses connaissances acquises qui lui permet de vivre une vie toute à fait normale et peut_être mieux que bien d,autre. Ce qui me permet de dire que vous spécialistes semblent faire fausse route puisqu'elle n'a jamais prise des médicaments pour cette supposée maladie. Le seul besoin qu'elle avait de besoin c'était de l'attention sans la brimer. Rien d'autre.

  • Marcel Bernier - Inscrit 12 décembre 2011 10 h 54

    Le respect de nos enfants en question...

    Un grand vent de folie souffle sur nos écoles. En plus de ritaliser les jeunes ayant un surcroit d’énergie, on en vient à vouloir faire en sorte que tout un chacun soit du même modèle, comme les premières Ford qui sortaient des usines américaines. Eh bien, non, vous faites fausse route : chacun est unique et il va falloir que dans nos écoles, on respecte cette différence.

  • Chantal_Mino - Inscrite 12 décembre 2011 11 h 37

    Le problème aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui plusieurs intervenants scolaires s'improvisent spécialistes et veulent un diagnostic et/ou de la médication pour certains enfants

    M. Labrecque,

    Ce que vous ne semblez pas comprendre,c'est que les temps ont changé et qu'aujourd'hui,tous les intervenants scolaires (directeur,secrétaire,enseignant,éducateur spécialisé,intervenant au service de garde,concierge,parents,etc.) avec ou sans formation,se permettent d'étiqueter certains enfants,et ce,dès la garderie, provoquant ainsi eux-mêmes des difficultés chez l'enfant au lieu de croire en lui comme dans le temps de votre fille et de l'aider à surmonter celles qu'il a réellement.

    Le regard peut construire,mais il peut être un rapide destructeur face à un enfant en plein développement.

    Aujourd'hui,on ne cherche pas en premier les forces chez les enfants...Et non!...On commence par leur chercher des failles pour être sûr de prévenir???C'est du n'importe quoi!Comment peut-on prétendre aider qui que ce soit en partant de ses faiblesse au lieu de ses forces? Comment un enfant peut-il se construire sainement et développer sa confiance en soi,si les adultes qui en prennent soin passent leur temps à douter de ses capacité et de son potentiel,et le regarde avec leurs préjugés tout en lui verbalisant?

    Nos enfants du Québec ont besoin qu'on croit en eux et à cette fin,ont besoin d'être protégés d'étiquettes négatives gratuites.De plus,cette Loi 21 devra rendre imputable les éducatrices,les enseignants autant que les directions d'école,d'avoir présumer des difficultés à l'enfant quand cela relevait plutôt de son environnement relationnel autant que physique,les obligeront à consulter les professionnels concernés afin qu'ils mettent en place tout ce qu'il faut pour aider l'enfant et en tout dernier recours,faire un PI,si c'est vraiment une difficulté qui relève de l'enfant et que les moyens mis en place ne fonctionnent pas.Sachez qu'un diagnostic ne va pas nécessairement avec PI,plusieurs s'en sortent très bien avec quelques ajustement mineurs,et souvent juste par un regard positif de tous.

  • FolkForest - Inscrite 12 décembre 2011 18 h 28

    Loi 21

    Loi 21.
    En écoutant Julien Prud’homme à l’émission « Maisonneuve en direct » cette nouvelle considération des troubles d’apprentissage de l’enfant m’a fait penser à Duplessis et à ses mesures. Dans les années 1990, ces enfants victimes du système des années 1950 se sont fait entendre.
    Le DSM (en anglais Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est peu utilisé en matière scolaire au Québec, selon Mr. Prud’hommme, et cela se comprend. La CSDM offre un encadrement aux enfants en difficulté d’apprentissage. Ne serait-il pas mieux de penser à réduire, une fois pour toute, le nombre des élèves dans les classes car nous savons que les éducateurs ne peuvent accorder toute leur attention à un trop grand nombre d’élèves? Est-ce l’aveu de l’échec du ritalin ? Chantal_Mino, les parents ne consultent-ils pas un professionnel de la santé avant de donner un médicament à leur enfant ?
    Diagnostiquer un trouble mental chez un enfant qui a un trouble d’apprentissage ne correspondrait pas aux valeurs de notre société. L’enfant en apprentissage est souvent perturbé par son milieu familial et par un manque d’encadrement. Son trouble peut persister tant que la situation perdure. Si l’enfant peut s’adapter à un son environnement et continuer à progresser, certaines situations ne le permettent pas. Et, si de rares décisions peuvent avoir de mauvais résultats, systématiser cette nouvelle considération du comportement de l’enfant serait inexcusable.
    Faisons confiance aux décideurs et je suis certaine que l’erreur des années 1950 ne se reproduira pas. Cependant restons vigilants.

    Madjoumba