Le lien social pour prévenir l'intimidation à l'école

L'école est un milieu de vie qui vise à préparer les élèves à leur insertion sociale et professionnelle. La dimension sociale comporte un enjeu éthique primordial: l'apprentissage du libre exercice des libertés et responsabilités comme citoyens. Dès lors, comment un milieu qui vise de tels objectifs peut-il sécréter lui-même autant d'actes asociaux, anomiques et destructeurs? Doit-on penser que les règles scolaires, fondées sur le respect absolu de la dignité de chacun, ne sont pas suffisamment claires?

Certes, le principe du respect mutuel est inconditionnel. C'est sur celui-là qu'on fonde tous les autres. Mais poser un principe ne suffit pas, il doit être continuellement rappelé, enseigné, illustré par des exemples concrets et bien réels. L'exercice du respect d'autrui se constate dans plein de petits actes quotidiens que nous nommons, par convenance, des rituels. En effet, nous montrons du respect à autrui lorsque nous le saluons, lorsque nous l'accueillons, lorsque nous nous excusons après l'avoir bousculé.

Dans nos usages, nous nous servons des rites de salutations, de politesse et de civilité pour montrer notre respect, notre considération et notre déférence. Les rites sont des actions réciproques. On se conduit vis-à-vis autrui comme on aimerait qu'il se conduise à notre égard. Il existe une multitude de rites qui visent la régulation de nos conduites sociales. En plus de manifester le respect, ces rites visent également à créer ou recréer des liens sociaux, un esprit de corps, un sentiment d'appartenance. Tous semblables sous un même toit. Les petites différences individuelles sont alors amenuisées par l'effet bénéfique du sentiment d'appartenance.

Coupable: la différence...

Les élèves victimes de harcèlement et d'intimidation, le plus souvent, sont différents des autres. Différence physique, différence sexuelle, différence d'origine, différence religieuse. Aussi minime soit la différence, elle peut être objet de moquerie et de mépris. D'un point de vue politique, un établissement scolaire peut renforcer les règles et policer davantage les élèves, mais cela risque de créer un sentiment carcéral. L'école ne peut devenir un milieu carcéral.

On peut psychologiser ces situations et traiter les élèves fautifs. Mais combien faudrait-il d'intervenants pour rencontrer tous les élèves dont les comportements sont irrespectueux des autres? D'un point de vue social, le maître problème est celui de l'acceptation des différences. N'est-ce pas là, par ailleurs, l'ultime objectif du nouveau programme Éthique et culture religieuse? La question essentielle est celle-ci: comment créer du lien social inclusif? La réponse qui m'apparaît la plus pertinente est la suivante: par les rituels.

Usage des rites

Le milieu scolaire doit insister sur les rituels pour l'accueil, pour les échanges sociaux, pour la politesse, pour la civilité, pour le sentiment d'appartenance, etc. Les rites ont cette faculté de véhiculer du sens, des valeurs choisies et des sentiments d'appartenance. De plus, les rites rassemblent, sans les inhiber, toutes les différences sous une identité commune. Évidemment, il n'y a pas une recette miracle aux nombreux problèmes causés par l'intimidation et le harcèlement.

Mais l'usage des rites a ceci de particulier qu'il engage tout un chacun sans dépenser un sou. Ritualiser, c'est consacrer un peu de temps pour que chacun de nous connaisse et se reconnaissance. Le ministère de l'Éducation peut certes investir des sous, mais ce ne sera jamais suffisant. L'investissement éducatif ciblé sur les rites qui créent du lien social demeure incontournable.

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Denis Jeffrey - Professeur titulaire à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval
12 commentaires
  • Fr. Delplanque - Inscrit 9 décembre 2011 01 h 18

    ECR favoriserait le vivre-ensemble...

    On parie combien que le vivre-ensemble ne s'améliorera pas d'ici quelques années quand tous les élèves seront passés par le cours ECR imposés partout pour sauver le Québec.

    Car pas une exemption possible, "il faut marcher sur les orteils" pour une réforme aussi importante de dire Mme Courchesne. Puis deux procès, un déjà perdu par Québec et l'autre en délibéré à la Cour suprême.

  • Fabien Nadeau - Abonné 9 décembre 2011 07 h 00

    Et les parents?

    Le problème de l'intimidation est un problème d'éducation. Je me souviens d'avoir vu un enfant de deux ans pousser les autres pour monopoliser les jouets. Son père regardait la scène en souriant, tout fier de la "débrouillardise" de son fils.

    La conciliation travail-famille a pour conséquence que la majorité des parents n'ont pas le temps ni l'énergie pour "suivre" leurs enfants. Savoir exactement ce qui se passe dans leur vie.

    Les enfants poussent souvent comme des herbes folles, qui s'enracinent où elles peuvent, et se battent pour leur vie. Certaines sont envahissantes et menacent la vie des autres. C'est ça, l'intimidation.

    La solution? Pas facile. Si deux parents ne peuvent suivre un ou des enfants, comment un prof qui en a 32 y arrivera-t-il?

    J'ai l'intuition que l'intimidation est là pour rester et qu'on assiste à l'élimination psychologique des plus faibles. C'est triste, mais normal.

  • Martin Gauthier - Inscrit 9 décembre 2011 08 h 44

    L'intimidation n'est pas qu'affaire d'école.

    Très intéressant comme article. Il me fait réfléchir.

    J'en profite pour y ajouter mon opinion.
    L'intimidation n'est pas la propriété de l'école puisque l'école est un outil de société pour la transmission du savoir (faire et être). L'école fait partie d'un plus grand ensemble que l'on nomme la société. L'intimidation est une affaire de société. Oui elle se manifeste à l'école, mais ce n'est pas elle la meneuse puisqu'elle est un sous-ensemble.
    Essayer d'appliquer sur l'école une analyse microscropique pour l'intimidation c'est, selon moi, faire fausse route. Comment elle est notre société? Sa politique, son économique, ses médias, ses relaltions de travail, l'éducation, etc?
    "Les enfants, c'est vraiment pas méchants. Ça peut mentir, ça peut voler, ça peut sacrer....mais au fond ça fait tout ce qu'on leur apprend".

    Martin Gauthier
    Rimouski

  • Marcel Sevigny - Inscrit 9 décembre 2011 08 h 59

    Et le modèle hiérarchique jamais questionné ?

    Que peut faire le "vivre ensemble" confrontés aux structures de fonctionnement hiérarchiques qui servent de socle fondamental à la société ? Cette loi du plus fort se trouve partout dans nos institutions et nos gouvernements et elle est basée sur le modèle de l'entreprise (concurrence visant à éliminer l’adversaire, élitisme, productivité visant à maximiser le profit, etc.).

    Cette loi du plus fort imprègne bien souvent le milieu familial. Comment peut-on apprendre et vivre le respect mutuel entre enfants et parents sous la gouverne du "toi, tais toi" lorsque cela ne fait plus l'affaire du "plus fort" ?

  • Eric Folot - Inscrit 9 décembre 2011 10 h 12

    L'absence de modestie : un problème fondamental

    La grande absente de notre société est la modestie. Comme l'avaient bien compris Emmanuel Kant et Pierre Joseph Proudhon, le respect de la dignité humaine et de tout être humain réclame la modestie. Tout en défendant sa dignité et ses droits, la personne modeste refuse de s'élever au-dessus de ses semblables et de causer préjudice à leur amour-propre. Elle refuse ainsi de s'attribuer un statut supérieur et de bafouer la dignité et les droits des autres en limitant elle-même sa liberté (contrôle interne). En ce sens, la modestie est la seule attitude compatible avec la justice. Dans une société comme la nôtre qui se dit civilisée, la modestie devrait être enseignée et valorisée. Cette valeur est d'autant plus importante dans une société capitaliste qui valorise la compétition et l'arrogance et qui encourage, selon Michael Walzer, à violer les règles les plus élémentaires de décence et de morale.

    Ainsi, plus fondamentaux que des contrôles externes, des contrôles internes de la liberté sont indispensables pour vivre en société.

    Sur le lien entre le capitalisme et la morale, voir : http://www.templeton.org/market/

    Eric Folot